Fractales-Libertivore © Loic-Nys

« La Nuit du Cirque », une initiative de Territoires de Cirque, 1ère édition en France

Nouveau rendez-vous : La Nuit du Cirque

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Ce vendredi 15 novembre, le cirque de création se déclinera sous toutes ses facettes, à l’occasion de la Nuit du Cirque, sur l’ensemble du territoire national. Une occasion de découvertes et de partages.

Plus de 60 structures sont mobilisées avec les artistes, les habitants, les collectivités locales, les réseaux associatifs, les écoles de cirque de loisirs pour proposer plus de 80 rendez-vous un peu partout en France. Au programme : expositions, projections, colloques, « anthropo-scènes », débats-spectacles, formations, ateliers de pratique artistique, sorties de résidence, spectacles, performances, déambulations, visites clandestines, en salle ou sous chapiteau, dans des lieux inattendus, voire en extérieur.

Opération nationale

Presque 20 ans après l’année des Arts du Cirque et 10 ans après la labellisation des Pôles nationaux Cirque, cette opération organisée à l’initiative de l’association Territoires de Cirque, et en partenariat avec le Ministère de la culture, met en avant l’extrême variété d’un cirque qui se réinvente en permanence. S’il existe déjà de nombreux temps forts (saisons culturelles, festivals, etc.), c’est la première fois que les réseaux de diffusion s’associent afin de fêter cet art résolument populaire et saluer sa vitalité, son exigence, son engagement.

Aujourd’hui, la révolution esthétique des arts du cirque se fonde plus que jamais dans un rapport ouvert au monde, aux questions et aux responsabilités sociétales qui les traversent. Cette ouverture donne lieu à une richesse incroyable d’artistes de cirque qui écrivent partout et pour tous.

Martin Palisse (jongleur, vice-président de Territoires de Cirque, directeur du Sirque, Pôle national Cirque – Nexon) le répète : « Nous actrices et acteurs du Cirque, autrices et auteurs d’aujourd’hui, nous revendiquons haut et fort être les artisans de la rupture. Nous écrivons au présent un Cirque généreux, exigeant, engagé dans les combats de l’égalité des femmes et des hommes, interculturel et intergénérationnel, solidaire, populaire. Venez nous rencontrer, nous voulons continuer à inventer une utopie collective avec vous et pour nous toutes et tous ».

Sélection

Voici quelques suggestions démontrant la diversité des esthétiques et des démarches. Tout d’abord, le cirque est un art protéiforme, sans tabou, comme le démontre Reflets dans un œil d’homme, de la Cie Diable au corps (lire la critique ici), à voir au Monfort (75015). À noter que Artcena y organise et y anime aussi la rencontre « Corps Circassien, corps désirant : esthétiques du corps dans le cirque ».

le-Vide-Fragan-Gehlker-http://lestroiscoups.fr/le-vide-essai-de-cirque-de-fragan-gehlker-alexis-auffray-et-maroussia-diaz-verbeke

« Le Vide » de Fragan Gehlker, Alexis Auffray et Maroussia Diaz Verbeke © D.R.

Le cirque est un art où la dramaturgie compte, du récit à l’abstraction la plus formelle. Un art du vertige. Justement, pour L’Association du Vide, la Nuit du Cirque sera surtout la dernière d’un spectacle : le Vide – essai de cirque, une aventure qui a commencé en 2009 et dont l’écriture s’est achevée en 2013 à l’Académie Fratellini (93) (lire la critique ici). C’est dans ce même lieu que la dernière série est programmée, les 10, 14 et 15 novembre. Ils prendront la nuit entière pour fêter les 10 ans de ce spectacle et clore le chapitre. Pour témoigner de l’éphémère spectacle vivant, mais nourrir la mémoire, le Vide, version livre, fruit d’un travail collectif, a été auto-édité.

Le cirque est un art à haut risque, selon les disciplines sollicitées, mais qui s’appuie souvent sur un travail collectif. Parmi les autres spectacles repérés par la rédaction, ne pas manquer Optraken du Galactik ensemble (lire la critique ici) au Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France (93).

Jeanne-Mordoj-L’Errance-est-Humaine

« L’Errance est humaine », de Jeanne Mordoj © Géraldine Aresteanu

Nous avions aussi beaucoup aimé Landscape(s) #1 de La Migration (lire la critique ici), programmé
 au Centre national des arts du cirque – CNAC de Châlons-en-Champagne (51). Enfin, ne pas manquer, à La Maison des Jonglages, Houdremont, Centre culturel La Courneuve (93) le Bestiaire d’Ichem et le solo forain l’Errance est humaine, de Jeanne Mordoj (Cie Bal), une artiste que nous suivons (lire la critique d’un précédent spectacle). À voir, aussi, Fractales, de la Cie Libertivore (lire la critique d’un précédent spectacle), au Plus petit cirque du monde à Bagneux (92), dont la soirée s’agrémente de la sortie de résidence de la Conf (Cie la Sensitive) et d’une tisane-philo autour de la question d’effondrement / reconstruction, animée par des artistes et des penseurs de demain.

Landscape(s)-La-Migration © Hippolyte Jacquottin

« Landscape(s) », La Cie la Migration © Hippolyte Jacquottin

Le maillage des territoires et l’accès à la culture du plus grand nombre est au cœur du travail quotidien des membres de Territoires de Cirque. Le chapiteau en est souvent un emblème parfait. C’est aussi le cas de 2r2C, qui œuvre jusque dans les marges, aux côtés de tous les citoyens. La coopérative De Rue et De Cirque nous invite sous son chapiteau-dôme installé pelouse de Reuilly, pour une soirée animée. Anna Weber (création), Cie C&C (sortie de résidence) et Cie Azeïn (avant-première) y dévoileront une partie de leurs processus de création. Un rendez-vous, hélas, déjà annoncé complet !

Pour un soutien accru

Le rayonnement du cirque de création est avéré, en témoigne l’ampleur des publics. Constat optimiste. Pourtant, à l’occasion de ce rendez-vous festif, Territoires de Cirque tire une première sonnette d’alarme : « Ne nous leurrons pas, nous ne pouvons continuer ainsi sans agir en profondeur pour accompagner les mutations déjà à l’œuvre. Il en va de l’ambition d’un art en pleine maturité comme d’une politique pour les arts vivants. Celle-ci doit être affirmée et portée par des actes forts ».

Ainsi, une augmentation des crédits serait justifiée par ces missions qui leur sont dévolues : un cirque de création pleinement investi dans les politiques publiques, qui se démarque des enseignes commerciales, notamment les entreprises utilisant des animaux sauvages encagés ; un outil intrinsèquement lié aux territoires plaçant les artistes et tous les publics au centre de ses préoccupations.

Cette soirée, qui célèbre le cirque, la recherche et le plaisir d’être ensemble, soulève donc aussi un certain nombre de questions, dont on aura peut-être des réponses à la 2e édition de La Nuit du Cirque, prévue du 13 au 15 novembre 2020. Une édition se déroulant sur plus d’un week-end et ouverte largement à l’international (avec Circostrada et CircusNext). 

Léna Martinelli


La Nuit du Cirque, une initiative de Territoires de Cirque Avec le soutien du Ministère de la culture

Vendredi 15 novembre 2019

Dans 60 structures sur le territoire national

Avec : Yoann Bourgeois – CCN2, Association du Vide / Fragan Gehlker, Cie Circo Aereo / Jani Nuutinen, Cie Un Loup pour l’Homme, Cie La Migration, Cie XY, Groupe Bekkrell, Cie El Nucleo, Cie Claudio Stellato, Cie Bal / Jeanne Mordoj, Cie Rasposo / Marie Molliens, Cie Anomalie, Cirque Inextrémiste, le GdRa, Cie l’Oublié(e) / Raphaëlle Boitel, Cie Libertivore / Fanny Soriano, l’Envolée Cirque, Cie l’MRG’ée / Marlène Rubinelli-Giordano, June Compagnie, Laura Murphy, Cie Equinote, Cirque sans nom, Cie La Sensitive, Cie L’Attraction, Cie Majordome / Quentin Brevet, Stéphane Riccordel et Olivier Meyrou, Pierre Cartonnet et Julien Lepreux, Cie 32 novembre, Corinne Linder, Cirque sans sommeil, Cie Diable au corps, Chloé Moglia / Cie Rhizome, Johann Le Guillerm, Galactik ensemble…

Programmation détaillée ici

Atelier-29-CNAC-Mathurin Bolze

« Atelier 29 », spectacle de fin d’études de la 29e promotion du Cnac, Parc de la Villette, à Paris

Avec (ou sans) points de chute ?

 Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Chaque année, les élèves du Centre national des arts du cirque (CNAC) s’installent à La Villette pour présenter leur spectacle de fin d’études. En 2018, ils s’associent aux étudiants de l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (ENSATT), dans une production collective mise en scène par Mathurin Bolze. Un magnifique spectacle protéiforme à l’énergie communicative.

Cette expérience et ces rencontres sont de formidables moyens d’entrer dans la vie active. Occasion unique donnée à chaque étudiant(e) sortant(e) de se faire repérer par les professionnels, c’est une véritable aubaine pour le grand public qui découvre, ainsi, les jeunes talents du cirque issus de Châlons-en-Champagne. Pour cette 29promotion – excellente comme toujours – c’est Mathurin Bolze, diplômé de cette même école, fondateur de la compagnie Les Mains, les Pieds et la Tête aussi (MPTA) et directeur du Festival utoPistes, qui s’y colle.

Sensible à la tectonique des êtres et aux pulsations de la planète, on avait apprécié Du goudron dans les plumes, une épopée déjà renversante entre ciel et Terre, créée en 2010. On est pareillement chaviré par ce spectacle toujours à la croisée du cirque, du théâtre et des arts plastiques.

 Tour de Babel

Suspendu, « Atelier 29 » se joue de toutes les frontières, pas seulement artistiques. Sur la piste, une tribu s’affaire, toute occupée à déplacer des objets, à se regrouper sur trois plateformes mouvantes, à lutter contre des éléments, à œuvrer ensemble, coûte que coûte. L’agitation est permanente. Il ne s’agit pas d’un ballet harmonieux mais d’une lutte pour survivre.

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« Atelier 29 », 29e promotion du CNAC, mise en scène de Mathurin Bolze © Christophe Raynaud de Lage

Bien sûr, cette Tour de Babel évoque la condition de l’homme en prise avec son environnement, nous raconte l’histoire de peuples qui tentent d’habiter des territoires. Et la dizaine de nationalités représentées au sein des étudiants parle naturellement d’exils. « Il sont matière grise autant que matière première », précise Mathurin Bolze. Auteurs, traducteurs, interprètes, tous témoignent effectivement de leur époque, de leurs joies et leurs peines. Nomades avec ou sans points de chutes ?

Mais il n’y a pas vraiment d’histoire, ni de personnages. Juste des ambiances, des situations. Un matériau, composé d’extraits de textes théoriques, de journaux, de poésies, a nourri le processus de création. Certes, on peut parfois être déroutés par ce tourbillon de pensées, mais on se laisse volontiers prendre à ce petit jeu des perturbations qui bouscule l’espace-temps, les sentiments ou la perception du réel. Tout tient finalement debout. Et ce monde étrange(r), prodigieusement spectaculaire, fait théâtre.

Scénographie impressionnante et inspirante

La mise en scène exploite les infinies possibilités de théâtralisation : postures, regards, mouvements, paroles, son, lumière, décor, accessoires, costumes… Colons sur des échafaudages surréalistes, migrants en radeaux de fortune, aventuriers des temps modernes, voyageurs en planches : tous ces éléments composent un ensemble cohérent dont la beauté plastique est époustouflante.

Une telle partition exige une interprétation très précise. Le défi est relevé avec brio. Les interprètes s’engagent sans répit, réalisant de vraies performances autour de ces plateformes, dont il ne vaut mieux pas qu’ils chutent. Trouver son équilibre, s’agripper, évoluer de l’une à l’autre… Ces agrès en lévitation permettent de réinventer l’acrobatie.

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« Atelier 29 », 29e promotion du CNAC, mise en scène de Mathurin Bolze © Christophe Raynaud de Lage

Mathurin Bolze, qui aime plus que tout défier les lois de la gravité, a d’ailleurs fait sa marque de fabrique de ces lieux physiques et espaces de pensée qui imposent de nouvelles contraintes. Ces volumes dans l’espace circulaire sont sources de relations et de jeux de sens inédits. De véritables laboratoires de création : « Métaphoriquement, c’est un archipel où trois plateformes peuvent être des îles qui possèdent leurs spécificités, des tubes à essais, des espaces mouvants, qui se réorganisent et se recomposent sans cesse », précise-t-il.

Célébration du collectif

Une foultitude d’images se précipitent, certaines très belles. Les groupes se forment et se délitent, des individus émergent parfois de la foule pour un solo. Mais ce sont les ensembles qui sont les plus réussis, décalés, en perpétuelle effervescence. Cet organisme vivant qui bouge, qui respire, défie l’attraction terrestre avec une telle ardeur ! On compte huit spécialisations circassiennes : acrobatie, mât chinois, corde, sangles, équilibre sur cycle, cercle, corde volante et tissu. Une forte proportion d’aériens, donc. Une force en apesanteur.

Mathurin Bolze a fondé le spectacle sur la présence de chacun, sa qualité d’être, sa vitalité créatrice. Il s’en dégage une joie manifeste. Sans que ne soit distinctement fait l’éloge de la solidarité, on ressort de ce spectacle avec l’impression d’avoir assisté à un combat mirifique pour la quête de soi, envers et surtout avec l’autre. La scène, ou l’Atelier 29, comme lieu de tous les possibles, celui de l’élan vers la vie professionnelle et du « mieux vivre ensemble », au-delà des origines et des différences : cela fait chaud au cœur. 

Léna Martinelli


Atelier 29, Spectacle des étudiants de la 20e promotion du Centre national des arts du cirque

Mise en scène : Mathurin Bolze

Collaboration artistique : Marion Floras

Scénographie : Camille Davy et Anna Panziera (ENSATT) accompagnées par Goury

Avec : Antonin Bailles, Inbal Ben Haim, Fraser Borwick, Corentin Diana, Leonardo Duarte Ferreira, Anja Eberhart , Tommy Edwin, Entresangle Dagour, Joana Nicioli, Noora Petronella Pasanen, Thomas Pavon , Angel Paul Ramos Hernandez, Silvana Sanchirico, Emma Verbeke

Création lumière : Clément Soumy (ENSATT) accompagné par Jérémie Cusenier

Création son : Robert Benz (ENSATT) accompagné par Philippe Foch et Jérôme Fèvre

Création costumes : Gabrielle Marty (ENSATT) assistée de Sofia Bencherif (ENSATT) accompagnées par Fabrice-Ilia Leroy

Régie générale : Julien Mugica

Régie plateau : Jacques Girier

Régie lumière : Clément Soumy (ENSATT)

Régie son : Robert Benz (ENSATT)

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

La Villette • Espace chapiteaux • 211, avenue Jean-Jaurès • 75019 Paris

Plus d’infos ici

Du 19 janvier au 11 février 2018

De 10 € à 26 €

Réservations : 01 40 03 75 75

Toutes les dates de la tournée ici


À découvrir sur Les Trois Coups

☛ Portrait de Mathurin Bolze, par Michel Dieuaide

☛ 20e/ première, par Léna Martinelli

Furies, 28e édition à Châlons-en-Champagne

Furies : une 28e édition politique ? 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

À Châlons-en-Champagne, le festival « Furies » a proposé une cinquantaine de spectacles à ciel ouvert (ou presque), à découvrir gratuitement. Premier acte politique. Toutefois, c’est dans la programmation que la dimension citoyenne a pris toute son ampleur. Oui, mais avec quels propos ? Quels gestes ? Et surtout, quels sens ?

« Dans le cirque, le corps performant devient étendard politique, d’autant plus qu’il s’expose et s’empare de l’espace public », lit-on dans la présentation. La rencontre professionnelle organisée le 9 juin (Le corps, enjeu politique dans le cirque ?) donne le ton. Acrobates burlesques, manipulateurs en tous genres et artistes plus ou moins engagés l’ont illustré dans cette édition plus furieuse que jamais (voir ici).

Ainsi, plusieurs compagnies portent une parole. Militer, certes, mais pour quoi et surtout comment ? S’interrogeant sur la nature de l’action militante, Dad is dead aborde, le mariage pour tous, l’homophobie, l’identité sexuelle ou encore la « théorie du genre ». De quoi inciter à mieux partager les différences, avec humour !

Dans un mouvement permanent, qui suit les contours imaginaires d’une piste de cirque, un couple débat en vélo, sans jamais lâcher les pédales, avec force acrobaties mettant les certitudes bien à l’épreuve. Car au lieu de tourner en rond, rien de tel que d’agir ! En effet, quand les acrobates posent enfin pied au sol, pour prendre les tangentes (ou pointer leurs contradictions), tenter d’escalader un mur (ou s’ouvrir vraiment aux autres), ils pointent la limite qu’entraîne la volonté de faire le monde à son image, et à elle seule. Cette malicieuse pirouette de Mathieu Ma Fille Foundation est plus efficace que de plaider pour une cause précise.

« Dad is Dead » de Mathieu Ma Fille Foundation © Vincent Muteau

« Dad is Dead » de Mathieu Ma Fille Foundation © Vincent Muteau

La Fabrique Fastidieuse, elle, appuie sa démarche sur une confrontation plus directe avec la rue, en se frottant vraiment à la population. Vendredi est une fête chorégraphiée immersive, aux allures de carnaval, de bal, de battle… Ces artistes aiment les corps en liesse, ils ne ratent aucune occasion de danser. Dans cette aventure physique collective qui acquiert valeur de « détonateur commun », la sauvagerie est contagieuse.

Également arpenteurs de macadam, les membres d’Uz et Coutumes sont, pour leur part, en quête de « l’instant poème dans l’espace public ». Le propos n’en demeure pas moins vif. Dans Hagati Yacu, ils traitent du génocide au Rwanda. Autre réminiscence de tragédies humaines et guerrières, Soif poursuit de vieux démons. La compagnie Vendaval y convoque le théâtre et la danse pour faire corps contre l’impossibilité de parler. Ici, une rescapée de la déportation. Des artistes choisissent aussi des sujets brûlants comme la peur de l’étranger. Fable macabre, la TrAQuE du Projet D agit à la manière d’un révélateur, suite à l’arrivée des loups et d’une chasseuse inconnue dans un village. Gendarmery, de la Compagnie Matière Première joue, quant à lui, avec les codes de la prévention, pour mieux dénoncer l’autoritarisme.

Militantisme et transgressions

Des spectacles donnent la parole à des figures marquantes : dans une suite de récits, de souvenirs, de textes d’humeur ou d’opinion, Magyd Cherfi (chanteur et parolier du groupe Zebda) livre l’histoire de sa vie et, au-delà, d’une génération. Les Arts Oseurs se sont emparés des textes autobiographiques de ce garçon né dans les cités toulousaines, sorti du quartier aux forceps mais toujours hanté par les siens. J’écris comme on se venge montre une autre république.

Parmi les thématiques qui questionnent les rapports sociaux : la récession industrielle (Je m’appelle). Sur un texte d’Enzo Corman, Garniouze raconte « une série d’histoires d’œuvriers portées par un auto-entrepreneur du bitume ». Flux tendu est inspiré de la norme de production si décriée par certains syndicats : « Le zéro panne, zéro papier, zéro stock et zéro défaut ! ». L’Éolienne dévoile les fragilités de cette idéologie de la perfection et creuse les failles du système.

BRÂME ou Tu me vois crier, Papa ? d’AlixM © Vincent Muteau

BRÂME ou Tu me vois crier, Papa ? d’AlixM © Vincent Muteau

Dans BRÂME ou Tu me vois crier, Papa ? AlixM brandit des symboles dans le but de « crever les abcès sociétaux ». Des patrouilleurs déposent des gerbes en vomissant du bleu-blanc-rouge, avant de déféquer sur le drapeau français. Un jeu de massacre où blaireaux fumants et clowns sodomisés sont les proies d’une partie de chasse pour le moins trash. De la sueur, du sang et de la merde, en veux-tu en voilà, non pas pour choquer gratuitement, mais pour réveiller les consciences endormies ! Big Shoot (Une Peau rouge), quant à lui, fait de la mise à mort humaine un show. Face à la pornographie de la violence sur nos écrans, la compagnie interroge notre rôle ambivalent de spectateur-voyeur. Enfin, Looser(s), de la Kie Faire-Ailleurs, nous plonge dans le monde de la troisième zone, la sphère des exclus, celle des laissés-pour-compte.

Art performatif (ou pas)

Des artistes soulèvent des problématiques de façon moins explicite, tout en s’emparant de sujets graves, parfois à bras-le-corps. Dans la Cosa de Claudio Stellato, individus, stères de bois et haches sont réunis pour une expérimentation humaine. Cette déconstruction des formes explore bien la violence et la douceur des rapports sociaux : compétition, coopération, confiance, complicité. Réjouissant !

« La Cosa » de Claudio Stellato © Geert Roels

« La Cosa » de Claudio Stellato © Geert Roels

Autre moment où l’énergie bascule, cette fois-ci en solo et à la recherche du sommeil, La nuit a son existence (compagnie LU²) est un entre-sort de danse-théâtre pour un(e) spectateur(trice) en voiture. C’est dans l’écart que s’inscrit cette confidence au creux de l’oreille. Ce salutaire temps d’arrêt questionne notre capacité au « lâcher prise » dans un contexte d’accélération sociale.

Lucile Rimbert donne un autre visage à la ville nocturne. Cette artiste, qui est aussi la brillante présidente de la Fédération nationale des arts de la rue, défend une démarche portée par les questions du « vivre ensemble ». Comme elle l’a rappelé, lors de son intervention remarquée, durant la rencontre professionnelle, le 9 juin, le lieu revêt son importance pour déterminer (ou pas) la nature politique de la manifestation. Ainsi, se produire dans un espace à 360 degrés (comme le chapiteau de cirque), est par essence démocratique. Bien loin, le dispositif du théâtre à l’italienne, par exemple, déterminé par l’œil du prince, qui instaure un certain type de relation aux spectateurs, fondé sur la hiérarchie sociale. Les formats inhabituels, le hors les murs ou le hors pistes, comme à Châlons-en-Champagne, contribuent pleinement à ouvrir la cité à la création, à la liberté d’expression et au partage.

Le cirque peut donc être mis au service d’un propos ou d’un scénario, voire d’une émotion, notamment la colère pour beaucoup de jeunes artistes sortants du Centre national des arts du cirque qui ont improvisé dans Soyez spectateurs d’un temps de travail « Clown ».

Art performatif par excellence, il s’avère déjà politique, par son engagement, à savoir la résistance à des dispositifs de pouvoir qui contrôlent et oppressent. En réaction au culte du beau et de l’effort, considéré par certains comme une « vision fascisante », le corps circassien peut aussi se jouer des lois physiques du monde : s’il rebondit avec dextérité, trouve savamment l’équilibre et s’élève au plus haut, il peut également mettre en jeu la chute. Non sans virtuosité, d’ailleurs ! C’est alors à contrepied que le spectacle revêt une dimension politique.

Ne rien lâcher

Exit, du Cirque Inextremiste, compagnie associée à Furies depuis 2015, illustre parfaitement le dépassement de soi, mais pas dans le sens classique du terme. Avec un humour cinglant, il repousse toujours plus loin les limites de l’extrême. Après des planches et des bouteilles de gaz, puis une grue, il choisit la montgolfière comme agrès. Histoire de nous faire lever les yeux au ciel ! Quand il ne met pas en scène des corps handicapés, il évoque la folie, avec des personnages en camisole, échappés de l’hôpital psychiatrique, qui redonnent des couleurs au ciel. Sublimes métamorphoses !

« Exit » du Cirque Inextremiste © Vincent Muteau

« Exit » du Cirque Inextremiste © Vincent Muteau

Préférant être « maître du monde » plutôt que champion de saltos, Yann Ecauvre se faufile dans les failles du système, se positionnant comme un anarchiste, sinon un révolutionnaire. Car l’entrée en matière est pour le moins déstabilisante : «  En tant que spectateur, passant curieux ou programmateur averti, je déclare être conscient que ma présence sur le lieu du spectacle entraîne des risques pour ma propre personne et tout autre être vivant présent autour de moi. Je déclare accepter ces risques en pleine connaissance de cause et ainsi renoncer à tout recours contre le Cirque Inextremiste et ce, nonobstant l’état du lieu de spectacle, des installations diverses, et des moyens de sécurité mis en place (ou pas). La lecture de ce présent texte entraîne automatiquement son approbation. »

Une décharge signée par chaque spectateur : c’est justement ce à quoi ont pensé les professionnels des arts de la rue, au sein de groupes de travail sur la maîtrise des risques, avec les services de l’État, les maires et les spectateurs. Décidément, le Cirque Inextremiste sait flirter avec la folie, celle du monde bien sûr. Avec sa démesure et ses rêves grandeur nature, il nous emporte loin.

Se libérer des contraintes, mais aussi de tout programme, voilà de quoi plaire à Chloé Moglia ! De prouesse technique, elle en fait preuve, en défiant les lois de la gravité comme nulle autre, à six mètres du sol, Place de la République. Vertigineux. Dans Horizon, ses variations infinies sur le vide et ses suspensions laissent également les spectateurs bouche bée.

« Horizon » de Chloé Moglia © Vincent Muteau

« Horizon » de Chloé Moglia © Vincent Muteau

 

L’effet politique de ses propositions a beau être sous-jacent, il n’en est pas moins réel. En choisissant de montrer son degré de vigilance, plutôt que d’exploiter la part du risque, elle incite à rester ouvert, plus que jamais. Ne pas s’enfermer par peur, ne jamais se replier sur soi. Tandis que le Cirque Inextremiste ne lâche rien, surtout pas les filins qui retiennent la montgolfière (et les voltigeurs avec), Chloé Moglia travaille sublimement le lâcher prise. De près comme de loin, l’effet politique prime ici sur l’intention.

Polysémies

Petites formes ouvragées ou spectaculaires, prises de parole construites ou sauvages, performances bruyantes ou silencieuses, les arts du cirque peuvent dire beaucoup du monde et de ses enjeux politiques, même si le sens échappe parfois aux artistes. Encore faut-il savoir ce que l’on met derrière le mot ! En effet, le politique ne concerne pas seulement les luttes, mais ce qui a trait au gouvernement des hommes (donc le pouvoir), ce qui relève de la cité (donc le bien commun, l’intérêt général). Cependant, le langage des corps vaut souvent plus que tous les discours. Et là encore, pas uniquement comme outil de revendication.

Enfin, la prise en compte du contexte est fondamental : un propos décalé dans une société de plus en plus policée choque autant qu’un corps nu dans l’espace public. C’est pourquoi, le clown (même habillé !) est éminemment politique. Joueur amoral, il pointe, sinon révèle, l’absurdité du monde.

Qu’ils usent de l’impertinence, de l’humour ou de la poésie pour transgresser les lignes, les circassiens inventent un propos, inaugurent des gestes, explorent de nouveaux sens. Ce sont autant de paroles vivantes et d’actes sensibles, forts et fragiles, engagés mais libres, qui méritent intérêt. 

Léna Martinelli


Furies, 28e édition

Du 5 au 10 juin 2017

Pôle national Cirque en préfiguration • Cité Tirlet • 51000 Châlons-en-Champagne

Programmation ici

Renseignements : 03 26 65 90 06

Tous les spectacles sont gratuits, sauf Brâme ou Tu me vois crier, Papa ? (5 €) et Souffle & Flux Tendu (de 5 € à14 €)

Teaser vidéo du festival

Photos : © Johann Walter Bantz © Vincent Muteau © Geert Roels

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Installation au Jardin du Jard © Sarah Meneghello

Furies, 28e édition à Châlons-en-Champagne

Une 28e édition plus furieuse que jamais ! 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Du 5 au 10 juin 2017, le festival Furies a accueilli une cinquantaine de spectacles, entre cirque et théâtre de rue. Châlons-en-Champagne s’est transformé en une passionnante scène ouverte, bousculant les rythmes de ses habitants amenés à goûter au macadam. Du hors piste, parfois furieux, souvent réjouissant.

Face à l’état d’urgence et aux contraintes du plan Vigipirate, Furies oppose « une avalanche de rendez-vous » : circassiens, acteurs, danseurs, musiciens, plasticiens ont occupé les espaces publics, « le cœur de vie », car « rien ne nous fait peur ; nous devrions toutes et tous faire confiance à l’Art et à la Fête pour nous sortir de l’oppression », lit-on dans l’éditorial du programme. Son directeur Jean-Marie Songy rappelle, lui, « l’urgence permanente de se raconter des histoires, comme si nous avions besoin toujours et toujours, dans les moments les plus critiques de notre existence, de recourir à un certain partage de nos rêves et de nos sensations imaginaires, pour nous sauvegarder de la barbarie ».

« BRÂME ou Tu me vois crier, Papa ? » d’AlixM © Vincent Muteau

« BRÂME ou Tu me vois crier, Papa ? » d’AlixM © Vincent Muteau

Ce Châlonnais dirige Furies depuis sa fondation, en 1990. Il a commencé dans une compagnie amateur, le Théâtre du Haut Risque. Ensuite, au début des années 1980, il crée, avec Alain Escriou (un ancien des Beaux-arts de Toulouse), le collectif Turbulences. Si l’on peut y trouver des spectacles en salle, la programmation n’est jamais classique, car il s’agit surtout d’explorer de nouvelles voies de création avec des installations, performances ou propositions hybrides. Hors des sentiers battus. En 1994, il prend aussi la direction du Festival d’Aurillac, ainsi que le centre de création artistique associé, le Parapluie. Expert du hors cadre, le bonhomme est donc à la tête des festivals de rue les plus importants. Il est devenu incontournable.

Battre le pavé

C’est précisément au sein de l’espace public, lieu d’expression populaire et de mixité sociale, que JeanMarie Songy aime interpeler les spectateurs pour les inciter à modifier le regard sur leur entourage et à résister aux dominations de toutes sortes. En effet, son esprit libertaire le porte naturellement vers des spectacles qui posent un regard critique sur notre société : fresques monumentales pensées à l’échelle de la ville (dont certaines en redessinent les frontières), pépites qui touchent en plein cœur, actions collectives déconcertantes, démonstrations de force poétiques… Bref, il aime mettre la pagaille avec des créations et des gestes artistiques qui ont du sens. La question du politique le taraude évidemment.

« Looser(s) » de la Kie Faire Ailleurs © Augustin Le Gall

« Looser(s) » de la Kie Faire Ailleurs © Augustin Le Gall

Pour cette 28e édition, il poursuit son œuvre, contre vents et marées. Car en 30 ans, les conditions d’exercice ont considérablement changé. L’état d’urgence contraint en effet les manifestations dans l’espace public à des décisions qui vont à l’encontre des formes artistiques libres prônées par les arts de la rue. Or, nous avons plus que jamais besoin des artistes, en mesure de recréer du lien, de façon efficace, maillons essentiel d’une société humaniste et fraternelle.

Fini l’âge d’or du théâtre de rue ? JeanMarie Songy n’abdique pas face au climat anxiogène et sécuritaire. Toujours aussi furieux. C’est difficile d’occuper les rues et les places ? Pourtant, outre le triangle habituel et les lieux dédiés (le jardin du Jard, la place Foch et le Cirque historique), de nouveaux rendez-vous sont donnés, notamment pour investir la marge (quartiers Schmit, Verbeau, un supermarché…). Certes, il y a moins de déambulations et de surprises. Certaines propositions peuvent être adaptées, mais surtout redimensionnées ou déplacées, car on préfère bien sûr modifier les lieux plutôt que le contenu. Furies ruse. Sans abuser. 

L’union fait la force

Alors, JeanMarie Songy puise son énergie dans l’échange, les projets communs, le compagnonnage. D’abord orienté comme un « festival de premières », où les compagnies de rue trouvent un terrain d’essai, Furies s’ouvre au cirque, au début des années 2000, en liaison avec le Cnac (Centre national des arts du cirque). Se définissant comme « tête chercheuse », il laisse place à une autre génération, car « nous avons besoin de renouveler la garde », précise son directeur. Cela favorise également l’émergence d’actes artistiques expérimentaux.

« Vendredi » de La Fabrique Fastidieuse © Pierre Acobas

« Vendredi » de La Fabrique Fastidieuse © Pierre Acobas

En voie de devenir Pôle national Cirque (en préfiguration), Furies développe les bases d’une Saison Cirque depuis septembre 2015, quitte à faire une « acrobatie politique » pour parvenir à mettre en relation l’ensemble des institutions culturelles locales et régionales qui consacrent tout ou partie de leurs activités aux arts du cirque. Une reconnaissance bien méritée d’un travail de fond mené au cœur de la région Grand Est. Cela représente aussi l’occasion d’affirmer, encore un peu plus, l’identité de plateforme internationale.

À l’image de son directeur, la programmation est donc construite autour du théâtre de rue et de « rencontres indisciplinées d’artistes de cirque » : jongleurs urbanistes et de mots à bicyclette, acrobates bûcherons, trapéziste-réverbère… Autant de créateurs trouvant là, sur ce terrain d’expérimentation, une formidable piste d’envol.

Déferlante artistique
et politique

La plupart des spectacles sont tout public, à savourer en famille. Comme tous les ans, les étudiants du Cnac se sont produits sur le parvis du cirque historique, le 7 juin, dans une création travaillée avec l’une des compagnies invitées. La carte blanche a été confiée cette année au Cirque Inextremiste. En clôture du festival, le 10 juin, une soirée spéciale a célébré les 20 ans du patronyme de Châlons-en-Champagne. La création aérienne et spectaculaire a permis à Furies de s’achever de façon grandiose et pétillante, dans le cadre du lancement du parcours touristique metamorph’eau’se.

« La nuit a son existence » de la compagnie LU² © Axelle Manfrini

« La nuit a son existence » de la compagnie LU² © Axelle Manfrini

Entre-temps, la vingtaine de compagnies invitées (de France, mais aussi d’Espagne, d’Italie et du Portugal) a proposé une cinquantaine de représentations, dont une douzaine de créations : « Ces cavalcades artistiques laisseront bien sûr une part belle à la rigolade partagée, légèrement teintée de désuétude et de révolte ! », prévient Jean-Marie Songy. Des spectacles d’envergure et des petites formes pour fraterniser dans le plaisir et par l’intelligence, car plus que jamais la coloration a été politique (lire le détail ici). 

Certes, de par ses fonctions, Jean-Marie Songy a le pouvoir de changer certaines choses. « Il reste que le choix appartient à chacun d’entre nous de ne pas se laisser « abattre », de rester fier et engagé par et pour nos convictions de liberté et d’équilibre », conclue-t-il dans l’éditorial. La balle est dans notre camp, en somme ! 

Léna Martinelli


Furies, 28e édition

Du 5 au 10 juin 2017

Pôle national Cirque en préfiguration • Cité Tirlet • 51000 Châlons-en-Champagne

Site de Furies ici

Renseignements : 03 26 65 90 06

Tous les spectacles sont gratuits, sauf Brâme ou Tu me vois crier, Papa ? (5 €) et Souffle & Flux Tendu (de 5 € à14 €)

Teaser vidéo du festival       

Photos : © Sarah Meneghello © Vincent Muteau © Augustin Le Gall © Pierre Acobas © Axelle Manfrini

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