« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage

« Architecture », de Pascal Rambert, Cour d’honneur, Festival d’Avignon

Des corps en désaccord

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

« Architecture », présenté dans la cour monumentale du Palais des papes, expose l’effondrement d’un monde, d’une classe, d’une culture, à travers la sinueuse descente aux enfers d’une famille. Si le geste de Pascal Rambert convainc et que le talent des comédiens explose, la forme tend à se déliter.

Les odyssées sont à l’honneur dans cette 73e édition du Festival d’Avignon. Celle accomplie par la famille de Jacques, de 1911 à 1938, s’apparente à un désastre qui doit questionner notre époque. Les personnages sont enfermés dans une même maison dépourvue de cloisons, comme si la présence du père s’immisçait dans chaque micro espace, brisait les murs de chaque appartement. Tétanisés par la violence du patriarche, les enfants s’efforcent tous de faire entendre leur voix : Emmanuelle (psychiatre) et son mari Pascal (militaire), Anne (éthologue) et son mari Laurent (journaliste), Pascal et son épouse Audrey (deux musiciens). Seul Stan, philosophe, se mure dans un silence tragi-comique pour affronter son père. Enfin, Marie-Sophie, poétesse et seconde femme de Jacques, peine à trouver sa place dans une famille qui l’accuse de la mort de la première épouse.

Chaque membre de la famille représente un modèle intellectuel et artistique fragile, en ce début de la modernité. En effet, chaque langage, système de valeurs, espoir, semble impuissant face au ravage : un chaos venant autant de Jacques, le grand architecture austro-hongrois classique qui bâtit des édifices et détruit sa progéniture, que des explosions du monde extérieur (guerres mondiales, montée des nationalismes, Anschluss).

La famille dysfonctionnelle a beau partir en voyage en Europe, dans la première partie, elle est abîmée par les déflagrations intimes, sociales, géopolitiques. Le lien entre eux ne se tisse pas ; la parole continue de frapper, jusqu’au naufrage. Rien d’étonnant : la mort était inscrite dans le commencement. Dès l’ouverture, en effet, les meubles sont couverts d’un linceul. Les acteurs, fantômes beiges ou blancs, errent dans un dispositif scénique aux allures de white cube neutre, abstrait, délimité par de simples meubles ou des socles en forme de stèles. Ils semblent nous murmurer : memento mori.

« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage

« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage

Une agrégation de tirades

Au seuil des deux parties suivantes, les personnages (qui n’en sont pas, rappelle Pascal Rambert) demandent s’ils sont encore en vie. Ce qui n’empêche pas les situations de s’enchaîner, mettant ainsi en valeur les acteurs. On assiste alors à un agrégat de tirades percutantes mais inégales. Jacques (Weber) impose son jeu lyrique et sa démesure, avant de s’affaisser sur un divan ou un fauteuil. Les aveux de son fils Stan (Nordey), prononcés avec un phrasé remarquable entre tous, le mettent à terre. L’efficacité de cette scène rappelle la joute verbale et physique qui nous avait tant sidérée dans Clôture de l’amour. Laurent (Poitrenaux), dans un monologue où il s’assimile à un gibbon, fustige l’intelligentsia qui se moque du peuple et rappelle que ce dernier préfère la guerre à toute illusion socialiste. Plus loin, il regrette sa position et s’enfonce dans la boue, « comme le continent ». Non seulement ses paroles nous percent, mais son jeu habité, sa capacité à moduler les registres, nous saisissent.

En fait, chaque acteur a sa scène, son morceau de bravoure. On peut ainsi relever les tirades d’Emmanuelle Béart sur son désir sexuel inassouvi ou sur son corps « dissocié », la tirade d’Arthur Nauzyciel sur la jouissance de la guerre, le monologue de Pascal Rénéric sur son impuissance à donner « une forme musicale à la violence », celui d’Anne Brochet prononcé devant un cheval symbolique (l’animal qui se couche représente son époux cavalier mort, et la destruction du travail, de la liberté, de la création, de l’humanité). Audrey Bonnet adresse aussi une tirade fulgurante sur l’enfantement des « monstres », à sa fille Vivian. Enfin, Marie-Sophie Verdane, si troublante dans la Mouette dirigée par Arthur Nauzyciel, nous enchante grâce à sa musicalité, sa voix à la Fanny Ardent, dans de nombreuses scènes.

« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage

« Architecture » de Pascal Rambert © Christophe Raynaud de Lage

« Seul au milieu de ces grandes plages de parole »

Cette « constellation d’acteurs » exquis ne forme pourtant pas un seul corps. Chacun se retrouve souvent « seul au milieu de […] grandes plages de parole », pour paraphraser Denis Podalydès (dans un article des Inrockuptibles). Ce que l’acteur conçoit comme une « tension », un « plaisir » ou « parfois, presque un désarroi », peut désarmer le spectateur, voire l’ennuyer. On sait que Pascal Rambert a écrit Architecture pour ses acteurs, en rêvant autour de leur code de jeu, leur phrasé, leur corps, leur rythme, leur répertoire. Mais l’on regrette que la forme qu’il leur invente manque d’assises, de structure, et l’écriture de concentration, de densité.

Bien sûr, on objectera que le spectacle mime l’effritement du monde, sa décomposition. Que des moments chantés, joués et dansés, où le chœur d’acteurs s’accorde, le ponctuent. Mais ces « raccords » signalés semblent artificiels. Dans la dernière partie, la Cène qui réunit vivants et morts exhibe la théâtralité, rappelle que le théâtre s’efforce de rendre compte de l’invisible. Mais elle n’est pas assez tressée avec l’ensemble de la pièce : elle s’y s’ajoute. Pour finir, le propos du spectacle résonne avec notre présent, comme la Résistible ascension d’Arturo Ui ou les Damnés, mais la forme plaît moins. Il aurait fallu, dans cette création courageuse interrogeant le pouvoir de résistance du langage théâtral, que les univers des acteurs fassent davantage corps.

Lorène de Bonnay


Architecture, de Pascal Rambert

Le texte est édité chez Les Solitaires Intempestifs

Mise en scène : Pascal Rambert

Avec : Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet, Anne Brochet, Marie-Sophie Ferdane, Arthur Nauzyciel, Stanislas Nordey, Denis Podalydès et Pascal Rénéric en alternance, Laurent Poitrenaux, Jacques Weber

Durée : 3 h 20

Dialogue artistes-spectateurs

Photo © Christophe Raynaud de Lage

Cour d’honneur du Palais des Papes • place du Palais des Papes • 84000 Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 6 au 15 juillet 2019 à 21 h 30, relâche le 11

De 10 € à 40 €


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Actrice de Pascal Rambert, par Bénédicte Fantin

la Mouette, mise en scène d’Arthur Nauzyciel, par Lorène de Bonnay

☛ Clôture de l’amour de Pascal Rambert, par Fabrice Chêne

Le Misanthrope-Rodolphe-Dana © Jean-Louis Fernandez

Focus Molière, saison 2019, France

Molière sur le devant de la scène !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Au secours ! Il vous a mis à rude épreuve lors de vos études ? Il vous a barbé dans des adaptations poussiéreuses ? Classique intemporel, Molière demeure pourtant d’une saisissante modernité. En tout cas, les plus grands metteurs en scène s’y confrontent un jour ou l’autre. Pour notre plus grand plaisir.

Dans les années 1980-2000, il y avait chaque saison des Molière à la pelle. La belle présence des auteurs contemporains assure enfin un certain équilibre avec les classiques montés sur nos scènes. Si Shakespeare continue d’être régulièrement à l’affiche, Tchekhov a ensuite volé la vedette à l’auteur français. Après cette accalmie, plusieurs de ses pièces sont programmées, aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public qui a, en théorie, davantage les moyens de monter des pièces chorales.

C’est donc le moment, pour les plus récalcitrants, de se réconcilier avec Molière, qui a su écrire des pièces savamment construites, à la langue raffinée dont les vers chantent si bien à nos oreilles. Surtout, sa portée est universelle : désir d’émancipation, despotisme masculin, bêtise et flagornerie, avarice, tartufferies, jeux de pouvoir… ses thèmes continuent de nous concerner.

C’est pourquoi, qu’ils exploitent les dimensions épique, mythologique, historique, intime, politique, ou sociale de ces chefs-d’œuvre, les metteurs en scène ne cessent d’explorer de nouvelles pistes dramaturgiques. Inspirés par la farce ou le tragique, ils proposent des lectures inédites et passionnantes. Ils peuvent aussi donner libre cours à leurs talents plastiques, qu’ils transposent la pièce de Molière aujourd’hui ou pas.

Puissant et populaire

Le « patron des comédiens » est également un cadeau pour les interprètes. Ses pièces exigent de réels talents pour incarner maniaques, pervers narcissiques, hypocondriaques, bref des personnages hors norme. Or, de grands acteurs comme Daniel Auteuil ou Lambert Wilson relèvent aujourd’hui le défi avec brio. Le public attend leurs prestations avec impatience.

Misanthrope-Peter-Stein-Lambert-Wilson © DR

« Le Misanthrope », mise en scène de Peter Stein © DR

Pour le Malade imaginaire, Daniel Auteuil assure aussi la mise en scène. D’ailleurs, il connaît bien Molière. Après avoir joué les Fourberies de Scapin et l’École des femmes, sous la direction de Jean-Pierre Vincent, il a souhaité se lancer dans une nouvelle aventure. Le spectacle, classique mais efficace, met en avant le jeu des acteurs.

Quant à Lambert Wilson, il est dirigé au Théâtre Libre (ex-Comedia) par Peter Stein, metteur en scène qui a déjà ouvert cette saison avec Tartuffe au Théâtre de la Porte Saint-Martin (Jacques Weber donnait la réplique à Pierre Arditti ou Jean-Pierre Malo).

Le rôle de l’Atrabilaire amoureux est parfaitement trouvé pour l’acteur qui a joué au cinéma dans le film Alceste à bicyclette (2013). C’est précisément la misanthropie et la jalousie qui ont intéressé le metteur en scène, ainsi que l’élégance des vers, le sarcasme et l’ironie des dialogues. En opposant à la vanité du monde l’intransigeance absolue d’Alceste (pourtant amoureux d’une coquette), Molière exprime un idéalisme qui défie effectivement le temps.

Le Misanthrope en tête

Cette saison, on ne compte pas moins de cinq Misanthrope d’intérêt ! Bien qu’écrite en 1666, la pièce reste d’actualité : la tentation de fuir le monde et la critique de la comédie humaine inspirent. Au-delà de l’histoire dramatique (et ridicule) d’un misanthrope amoureux d’une Célimène qui s’accorde avec les jeux de la cour, cette comédie féroce comporte aussi des réponses pertinentes à la perversité des conventions sociales et la perte des idéologies collectives.

Le-Misanthrope-Alain-Françon © Michel Corbou

Le Misanthrope, mise en scène d’Alain Françon © Michel Corbou

Après Louise Vignaud, Thibault Perrenoud ou Rodolphe Dana, c’est au tour d’Alain Françon de se frotter à cette grande comédie. Un Cluedo dans le vase clos d’une antichambre où les personnages jouent au poker menteur avec leurs sentiments et avec la curiosité des spectateurs : est-ce (se) trahir qu’accepter l’hypocrisie ?

Grâce aux décors élégants de Jacques Gabel, aux costumes chics de Marie La Rocca, et à la distribution habituelle 5 étoiles (Gilles Privat dans le rôle titre aux côtés, entre autres, de Dominique Valadié, Marie Vialle), on se régale à l’avance. On reconnaît les chefs-d’œuvre à leur capacité à traverser les siècles et à parvenir à notre présent, sans une ride. Le Misanthrope en est un, servi ici par un des maîtres du théâtre français. Créé au Théâtre de Carouge, à Genève, le spectacle fera sa première française à Dijon, avant une tournée qui le mènera à Lille, Vire, Reims, Aix-en-Provence, Grenoble, Angers.

À la Maison de Molière

Tandis que Stéphane Braunschweig a présenté une version actualisée et passionnante de l’École des femmes à l’Odéon cet automne, Macha Makeïeff s’intéresse à la pièce Les Femmes savantes. Sa version pop, intitulée Trissotin ou Les Femmes savantes, remporte un grand succès depuis sa création en 2015 et continue de tourner, notamment à la Scala de Paris.

À suivre, également, Dom Juan ou le Festin de Pierre, mise en scène de Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra qui proposent une lecture radicale et décalée du mythe de Don Juan. Cette création sera reprise, entre autres, au Théâtre de la Cité internationale à Paris la saison prochaine.

Dom-Juan-ou-le-Festin-de-Pierre-Jean-Lambert-wild-Lorenzo-Malaguerra © Tristan Jeanne-Valès

« Dom Juan ou le Festin de Pierre », mise en scène de Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra © Tristan Jeanne-Valès

Et quid de la Comédie-Française, chargée de préserver les œuvres du répertoire classique ? Lors de sa création, en 1680, Molière prit symboliquement la première place : considéré comme le « Patron » de l’institution, parfois appelée « Maison de Molière », il y est l’auteur le plus représenté. En 2017, Denis Podalydès a monté notamment les Fourberies de Scapin, qu’il reprend. Cette « pièce de troupe, écrite non pas pour la Cour, mais pour le peuple », éloignée des comédies à machines, a été jouée plus de 1.500 fois depuis le XVIIsiècle. 

Qu’il soit « pur » ou total (mêlant les arts), classique ou moderne, le théâtre de Molière ne lasse jamais, tant il continue, aujourd’hui, de nous parler. Alors, vous commencez par quoi ? 

Léna Martinelli


le Malade imaginaire, mise en scène de Daniel Auteuil, au Théâtre de Paris, jusqu’au 28 février 2019, billetterie en ligne

le Misanthrope, mise en scène de Peter Stein, au Théâtre Libre à Paris, du 13 février jusqu’au 19 mai 2019, billetterie en ligne

le Misanthrope, mise en scène de Rodolphe Dana, créé au Théâtre de Lorient, en septembre 2018, puis tournée

le Misanthrope, mise en scène d’Alain Françon, au Théâtre Dijon Bourgogne, du 12 au 15 février 2019, billetterie en ligne

Trissotin ou Les Femmes savantes, mise en scène de Macha Makeïeff, à La Scala, du 10 avril au 10 mai 2019, billetterie en ligne

Dom Juan ou le Festin de Pierre, d’après le mythe de Don Juan et le Dom Juan de Molière, mise en scène de Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra, au Théâtre de l’Union – Centre dramatique national du Limousin, du 19 mars  au 29 mars 2019, billetterie en ligne

les Fourberies de Scapin, mise en scène de Denis Podalydès, à la Comédie Française, jusqu’au 19 mars 2019, billetterie en ligne

« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez

« la Nuit des rois », de William Shakespeare, la Comédie-Française à Paris

Quand la folie résonne, elle nous rend gais

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Thomas Ostermeier partage son sens de la démesure toute shakespearienne avec les comédiens du Français : sa mise en scène de « la Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez » détonne et régale.

« Désir – ah, tu débordes tellement de formes / Le comble de la magie / c’est toi », chante le duc Orsino dès l’ouverture du spectacle. Comme dans la forêt enchantée du Songe d’une nuit d’été, le désir (et ses apparences) sourd partout en Illyrie. Ce lieu méditerranéen fantasmatique est connu à l’époque élisabéthaine pour ses corsaires et pour ses unions entre hommes. Le signifiant (qui fait sonner les mots « ill » et « lyre ») évoque l’ivresse et l’amour. Là, nobles, domestiques ou marins subissent tous les orages du désir.

Voilà pourquoi la mise en scène rassemble d’emblée les personnages dans une chorégraphie mimant une tempête et un naufrage : tous ont échoué dans le même espace, après un désastre. Dépossédés d’une part d’eux-mêmes (donc en culottes), ils se trouvent jetés dans un décor artificiel et sauvage, où les hommes et les singes se côtoient. Le plateau, assez dépouillé, est jonché de sable, de rochers, de palmiers peints et d’un trône recouvert de peaux de bêtes.

Sur cette « scène » chaotique et farcesque, chacun se débrouille comme il peut et se dissimule derrière un masque. La comtesse Olivia adopte le voile de la femme endeuillée (par la mort de son frère) pour échapper aux assauts du duc Orsino. Son intendant Malviolo se drape du manteau du puritanisme pour cacher ses rêves de reconnaissance et d’ascension sociale. Viola, après son naufrage, emprunte les habits de son frère jumeau Sebastian – qu’elle croit noyé – pour éviter les dangers : elle se fait passer pour un page et un castrat auprès d’Orsino. Quant à Feste, le bien-nommé, il joue son rôle de bouffon et de « corrupteur de mots » pour mettre en exergue la folie qui l’entoure.

Être en représentation est donc crucial dans ce monde menaçant. Et le comble, c’est que chacun découvre à quel point le masque  (langage, postures, travestissements ou mises en abyme), loin de cacher un moi qui serait fixe, permet d’approcher une identité trouble, désirante et multiple.

« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez

« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez

Un monde à l’envers

Trois intrigues permettent de déployer le motif miroitant de l’illusion. La première concerne le trio Viola, Orsino et Olivia. Le duc croit aimer la comtesse et demande à son page androgyne d’intercéder en sa faveur après d’elle. Viola, qui aime le duc, accepte. Seulement Olivia tombe sous le charme ambigu du serviteur !

Une intrigue secondaire se développe avec les gens d’Olivia (le clown Feste, la suivante Maria, l’intendant Malviolo, l’oncle Toby et son compagnon de beuverie Andrew). Le groupe des « fous » monte une mascarade pour se venger de Malviolo, un raisonneur puritain et opportuniste qui infecte la maison. Ces Sots de carnaval, inspirés des traditions festives des « Douze nuits », incarnent un monde à l’envers qui subvertit les codes : ils dénoncent la tyrannie du pouvoir, l’hypocrisie et la vanité humaine. Enfin, une intrigue parallèle concerne le jumeau de Viola, sauvé des eaux et séduit par un dangereux pirate.

Ostermeier exalte le désordre dionysiaque de la pièce, le mélange des genres, l’inversion des valeurs. Sa troupe de fous, en particulier, galvanise la salle Richelieu. Les pitreries physiques et verbales de Sir Andrew (interprété avec brio par Christophe Montenez) ou la truculence de Toby (Laurent Stoker) réjouissent. Surtout lorsque le duo improvise une satire du Prince Macron en forme de stand-up. D’aucuns trouveront cela facile. Mais les registres satiriques et burlesques, les obscénités, imprègnent les pièces de Shakespeare.

Cela dit, le bouffon Feste nous intéresse bien plus : il connaît le pouvoir des mots, il sait « retourner les phrases comme un gant de chevreau » et extraire une sagesse des discours les plus insensés. On l’aime aussi lorsqu’il punit le vicieux Malviolo qui l’a traité de fou : cette farce dans la comédie romantique, qui transforme le clown en prêtre et le tartuffe en âne, est tout bonnement jubilatoire.

« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez

« la Nuit des rois » © Jean-Louis Fernandez

L’éloge du désordre

Les autres personnages oscillent également entre plusieurs tonalités : le lyrisme amoureux d’Orsino est ridiculisé par le jeu et par le costume de Denis Podalydès. Viola (jouée subtilement par Georgia Scalliet) est à la fois lucide et hébétée, sensuelle et discrète. Olivia (la délicieuse Adeline d’Hermy), corsetée comme une Virgin Queen – ou une reine pop, c’est selon – est caricaturale et émouvante. Même la musique, censée exprimer des sentiments indicibles, verse dans la parodie, en multipliant les références (à la Renaissance, à notre époque).

Cette adaptation s’appuie donc sur une lecture fine de Shakespeare (même si l’on goûte davantage Hamlet ou Richard III) et sur une traduction en prose d’Olivier Cadiot très drue. Le spectacle explore pleinement les thèmes du désir (transgenre, incestueux, furieux), du jeu et de l’identité. Scène et salle ne cessent de communier grâce, notamment, à la passerelle qui unit le plateau et les spectateurs. Surtout, la scène de reconnaissance finale est modifiée pour souligner le triomphe du désordre : Malviolo est éradiqué, le décor s’effondre, les conventions et les genres éclatent. Les personnages découvrent alors avec stupéfaction qui ils sont et n’en reviennent pas… Tout explose et implose : « La folie brille partout » sur le grand théâtre du monde. 

Lorène de Bonnay


la Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez, de William Shakespeare 

Le texte est édité chez P.O.L. (traduction par Olivier Cadiot)

Mise en scène : Thomas Ostermeier

Avec : Denis Podalydès, Laurent Stocker, Stéphane Varupenne, Adeline d’Hermy, Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Christophe Montenez, Julien Frison, Yoann Gasiorowski, Paul-Antoine Bénos-Djian ou Paul Figuier (contre-ténor), Clément Latour ou Damien Pouvreau (théorbe)

Durée : 2 h 45

Photo : © Jean-Louis Fernandez, coll. Comédie-Française

Comédie-Française Salle Richelieu • Place Colette • 75001 Paris

Du 22 septembre  2018 au 28 février 2019, du lundi au dimanche à 20 h 30 ou 14 heures

De 5 € à 43 €

Réservations : 01 44 58 15 15


À découvrir sur Les Trois Coups :

Mass für mass (Mesure pour mesure), par Lorène de Bonnay

Othello, par Cédric Enjalbert

Pierre et le Loup… et le jazz

« Pierre et le Loup… et le Jazz », d’après Serge Prokofiev

Un futur classique du xxie siècle

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Qui ne connaît « Pierre et le Loup » de Serge Prokofiev ? En voici une nouvelle version réjouissante dans laquelle Pierre va rencontrer le jazz.

L’Amazing Keystone Big Band est une jeune formation constituée en majorité de jeunes : ils n’ont pas vingt‑huit ans de moyenne d’âge ! Cela n’empêche pas le talent, comme vous allez le voir. Le groupe nous vient majoritairement de Lyon. On trouve à sa tête quatre mousquetaires, compagnons du conservatoire, qui commencent à faire parler d’eux à titre individuel dans le Landerneau du jazz : Fred Nardin (piano), Jon Boutellier, le fils de Jean-Paul Boutellier (saxophone), Bastien Ballaz (trombone) et David Enhco (trompette). Ils sont entourés de quinze autres camarades qui rivalisent d’enthousiasme et de virtuosité.

Avec le culot qui caractérise la jeunesse et la confiance que donnent les lauriers conquis ici et là, il s’attaquent aujourd’hui à un grand classique : Pierre et le Loup de Serge Prokofiev. Beaucoup d’entre vous, parmi les moins jeunes au moins, doivent se souvenir de la fameuse version avec l’Orchestre symphonique de l’U.R.S.S. et Gérard Philipe en récitant, produite par Le Chant du monde. Preuve s’il en était besoin qu’on peut faire confiance aux jeunes de l’Amazing Keystone Big Band, c’est avec eux que Le Chant du monde vient de publier une nouvelle version qui pourrait bien être le classique de ce début du xxie siècle : Pierre et le Loup… et le Jazz ! Ce livre-disque fait 48 pages en format 250 × 250 et le C.D. dure environ cinquante‑cinq minutes pour un prix de 22 euros.

La musique de Prokofiev et son texte sont respectés, seule varie la répartition des instruments. Ici, ce sont les instruments du grand orchestre de jazz, le Big Band, qui sont présentés aux enfants de 5 ans à 105 ans ! Par exemple, Pierre est représenté par la section rythmique du Big Band : piano, contrebasse et guitare, les « cordes » de l’orchestre, le loup par les trombones, le canard par le saxophone soprano, le chat par le ténor et le grand-père par le baryton…

Il faut ajouter qu’en plus de découvrir les différents instruments, les auditeurs parcourront aussi les différents moments de l’histoire du jazz : New Orleans, be-bop, cool, funk, etc. Le texte, lui, est admirablement servi par deux grands interprètes : Denis Podalydès et Leslie Menu. Ajoutons que chaque épisode est illustré par Martin Jarrie dans un style qui évoque la sérigraphie. C’est stylisé, un peu naïf, coloré et malicieux. Le disque est complété par une reprise des thèmes de l’œuvre, sous forme d’un « bœuf », une improvisation endiablée. Quant au texte, il est enrichi, pour les parents, d’une rapide histoire du jazz en deux pages et seize numéros aussi savante que drôle ! 

Jean-François Picaut


Pierre et le Loup… et le Jazz, d’après Serge Prokofiev

Avec : The Amazing Keystone Big Band

Un livre-disque et un C.D. produits par Le Chant du monde (octobre 2013)

A.S.I.N. : B00ECJABH2

Photo : © D.R.