« Le Tartuffe ou l’Hypocrite », de Molière, la Comédie-Française à Paris

« Le-Tartuffe-ou-l’Hypocrite » © Jan Versweyveld © Jan Versweyveld

Une visitation de « Tartuffe » bluffante

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

La scène du Français, qui fête le 400e anniversaire de Molière, nous offre un Tartuffe inédit, radical et envoûtant. La mise en scène novatrice d’Ivo van Hove s’appuie sur la version en trois actes de la pièce de 1664, reconstituée par le spécialiste Georges Forestier. Cette réinvention inestimable procure un rare plaisir.

Le spectacle s’ouvre sur une métamorphose. La scénographie se construit sous nos yeux et se défera à la fin, comme pour souligner la création de la fiction, du masque, du miracle, à partir de riens, d’éléments concrets, matériels. Un mendiant (SDF, migrant, clochard) est recueilli aux abords d’une église et transporté dans un intérieur bourgeois. Son corps impur, baigné et lavé, se trouve sublimé par une lumière qui transfigure la scène en tableau. Le gueux est alors revêtu d’un costume noir et d’une chemise blanche, comme les membres de la famille qui l’accueillent. Tartuffe naît ainsi de la main même de ses bienfaiteurs et se trouve littéralement « impatronisé », transformé en double séduisant du maître des lieux.

Autour de lui, des lustres et des bouquets de fleurs envahissent le plateau, évoquant à la fois un décor d’autel ostentatoire et une maison aisée (un espace ouvert à tous les vents, miroitant, fragile). Ces objets symboliques rappellent ceux qui composent l’appartement de Madame, dans Les Bonnes de Genet et participent donc d’une étrange cérémonie. L’invité, sans nom, incarné par le charismatique Christophe Montenez, imprègne alors le plateau d’une présence mystique singulière, rendue inquiétante par la musique sombre d’Alexandre Desplat.

Une famille bourgeoise et une religion en crise

Dès lors, comme dans Théorème de Pasolini, le jeune homme va faire irruption dans une famille dysfonctionnelle et la visiter, au sens biblique. Il va envoûter charnellement Orgon, sa mère Mme Pernelle et son épouse Elmire, au grand dam du fils Damis, du beau-frère Cléante et de Dorine (mi servante, mi amie), lucides mais pas insensibles. Catalyseur génial, Tartuffe va révéler toutes les failles personnelles et familiales : le chef de famille ne se préoccupe guère de l’état de santé ou des besoins de sa femme, ni du désir de mariage et de filiation légitimes de son fils.

Comme chez Pasolini (cités ci-dessous), Tartuffe questionne aussi plus largement la bourgeoisie et la religion. La « sainteté frappée de folie » qui gagne la mère et le fils dans la pièce, blâme autant l’une que l’autre et les réduit « à une façon codifiée de se comporter ». Pendant un temps, on peut se demander si Orgon, en présence du sacré, ne tente pas de « remettre en question cette fausse idée de soi qu’il a fondée sur la notion de norme » pour « parvenir à un sentiment religieux authentique ». Mais non : à la fin, point de salut, pas d’âme, mais une prise de conscience et une libération.

Pour aboutir à cela, la dramaturgie souligne la déflagration que produit la présence de Tartuffe. L’intrigue est resserrée – fidèle en cela à la version originale de la pièce reconstituée par les travaux génétiques de Georges Forestier. Une comédie en trois actes denses, donnée une fois en 1664, sans l’acte II (l’amour entre Mariane et Valère), ni la fin (la résolution avec l’arrivée du roi qui, tel un deus ex machina remet de l’ordre dans la famille désunie et punit le faux dévot). Molière y faisait la satire d’une piété rigoureuse (recommandant « anéantissement de soi, humilité, pauvreté, pénitence et chasteté » ) incompatible avec les valeurs galantes de la cour. Louis XIV, pressé par les Dévots, ce groupe de pression ultra catholique conservateur, fit cesser les représentations.

1-Le-Tartuffe-Moliere-Ivo-van-Hove © Jan-Versweyveld
© Jan-Versweyveld

Qui est Tartuffe ?

Outre le choix de cette matière de 1664 presque inédite, Ivo van Hove fait des coupes et ajoute du texte projeté sur des écrans vidéo : « Qui était cet homme ? Madame a-t-elle raison ? Le chef de famille semble heureux. Qui piège qui ? Amour ou soumission ? Libération. Fin de partie. Neuf mois plus tard… ». Ces questions, titres ou commentaires font ressortir l’intensité des trois parties et introduisent une distanciation captivante. De même, les entrées des acteurs – très théâtrales, à grands renforts de lumières et musiques produisant un rythme singulier – séquencent les tableaux. Les comédiens apparaissent, descendent rapidement les escaliers, se saluent de façon ritualisée et se placent à l’avant-scène sur une grande feuille de papier. Comme sur un ring ou un tatami, un lieu de culte, un lit, une page blanche.

L’histoire de Tartuffe s’écrit dessus, à l’encre noire. Les duels avec Cléante, Damis et Dorine impressionnent. Les joutes oratoires (s’accompagnant de vestes qui tombent, de peau qui se dénude, de corps qui se frôlent) entre Christophe Montenez et Loïc Corbery ou Dominique Blanc, tous excellents, sont ciselées : la langue de Molière résonne autrement car les mots se confrontent à de nouvelles intentions de jeu et à une tonalité dramatique renforcée par le continuo de la musique, les sons et les lumières.

Certes, les personnages incarnent toujours la mesure. Ils sont tout de même atteints, modifiés par l’étranger qui vit sous leur toit. Ils ressentent la séduction s’exerçant au cœur du conflit ; ils atteignent une gravité et une sensibilité inconnues. La suivante Dorine, par exemple, porteuse dans la version de 1669 de l’essentiel du comique de la pièce, incarne une sagesse pragmatique et raisonnable dont on ne rit pas.

Des joutes verbales au corps à corps

Les duos amoureux avec Orgon et Elmire frappent encore davantage. Le pouvoir hypnotique que possède le saint homme sur le maître de maison est si troublant… Denis Podalydès campe à merveille un être hébété, ravi par l’amour, tendre, heureux, faisant de son invité un confident, un directeur de conscience gourou, une « maîtresse », un « héros », un « tout ». On sourit à peine de cette marotte-là, tant que dure l’illusion. La transe érotique partagée par Orgon et Tartuffe semble sincère. Son fils Damis ne peut qu’être troublé par le désir de son père : il doit se sentir nié en tant que fils, en tant qu’homme. Là où le texte évoque son « emportement » extrême, le comédien Julien Frison joue, en contrepoint, la mélancolie face à une émancipation contrariée, voire une évanescence.

Le-Tartuffe-Moliere-Ivo-van-Hove © Jan-Versweyveld
© Jan-Versweyveld

Enfin, Tartuffe et Elmire forment un couple passionnant. Leur premier face-à-face oppose une femme émue, troublée, pudique, embarrassée, attirée malgré elle par un dévot incapable de résister à ses « beautés naturelles », un homme éloquent mais tellement sensuel dans son costume cintré. Dans la seconde scène, où Elmire arbore une robe rouge incandescent, décidée à piéger Tartuffe (pour détromper son mari et l’empêcher de déshériter Damis), elle avoue ses sentiments réels ! Tartuffe, qui sait « l’art de lever les scrupules », la trouble au plus haut point parce qu’il est lui-même subjugué. Elle a envie de céder, sans être entravée par un mari indifférent (qui assiste à tout, médusé). Les amants se laissent donc emporter par la charge érotique qui les anime, semblent improviser, et s’abandonnent au présent, jusqu’au bout. Là encore, il faut souligner le talent des acteurs qui modulent tant de nuances : crainte, superstition, orgueil blessé, dépit, attirance, fascination, du côté de Marina Hands ; énergie sauvage, plaisir de manipuler et jouissance incontrôlée du corps et du verbe, du côté de Christophe Montenez.

Reste la mère acariâtre et dévote, Mme Pernelle, jouée avec une infinie justesse par Claude Mathieu. Elle refuse de changer et fournit une chute comique à la pièce. Au début comme à la fin, elle sermonne ses proches et fait l’éloge de Tartuffe. Quand les frasques du jeune homme sont dévoilées, elle reste de marbre, face public, ne voyant là que des « mystères », des « contes ». Elle ressemble à Arsinoé dans le Misanthrope : une femme âgée qui aurait voulu charmer le jeune dévot. Quoi qu’il en soit, prisonnière de la tartufferie, elle finit, au sens propre, emballée dans la feuille blanche qui racontait cette histoire comme dans un linceul, et jetée en terre. Une trouvaille de mise en scène bien maligne, en accord total avec la pièce d’origine : toute dévotion empêtrée dans l’illusion et le déni est bonne à brûler !

Le spectacle nous réserve encore une scène finale jouissive, ouverte, ironique, qui montre la transformation vécue par les personnages – des êtres conscients, en accord avec eux-mêmes, avec leur propre ciel.

Ce Tartuffe, plus proche du drame social que de la comédie, retrouvé, revivifié par des chercheurs, réinventé par un créateur, frôle la perfection. Il nous offre le rêve d’une substantifique moelle insoupçonnée (la version originale) et d’une force redoutable.

Lorène de Bonnay


Le Tartuffe ou l’Hypocrite, de Molière

Mise en scène : Ivo van Hove

Avec : Claude Mathieu, Denis Podalydès, Loïc Corbery, Christophe Montenez, Dominique Blanc Dorine, Julien Frison, Marina Hands ; les comédiennes et comédiens de l’académie de la Comédie-Française : Vianney Arcel, Robin Azéma, Jérémy Berthoud, Héloïse Cholley, Fanny Jouffroy, Emma Laristan

Scénographie et lumières : Jan Versweyveld

Musique originale : Alexandre Desplat

Durée : 1 h 45

Comédie-Française • Salle Richelieu • Place Colette • 75001 Paris

Du 15 janvier au 24 avril 2022, du lundi au dimanche à 20 h 30 ou 14 heures

De 5 € à 43 €

Réservations : 01 44 58 15 15 ou en ligne

Tartuffe-reprises © DR
© DR

Un spectacle à retrouver au cinéma partout en France.
En direct le 15 janvier et en rediffusion à partir du 6 février.
Information et liste des salles sur pathelive.com/tartuffe

En savoir plus sur la Saison Molière


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