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Programmation estivale de la compagnie Veilleur, Maison Maria Casarès à Alloue

Grands crocs et grands crus à la Maison Maria Casarès

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Enchanteresses, gentils ogres et beaux loups vous attendent à Alloue pour dévorer spectacles et mets du cru. Visite contée, goûter, apéro ou dîner-spectacle, il y en a pour tous les goûts, tous les âges. Là tout n’est que luxe (à la portée de tous) calme et voluptés !

C’est un îlot perdu au beau milieu des pacages charentais, un de ces lieux magiques qu’on imaginerait caché par les ronces d’un conte ou les mers d’un mythe grec : Alloue et la Maison que Maria Casarès s’y choisit après la mort d’Albert Camus. Là, on découvre ses livres, ses meubles polis par le temps comme on chemine sur les sentiers que de récents aménagements ont rendus praticables. Les touristes y sont encore rares : quand on passe le portail, on a l’impression de faire partie d’un cercle de privilégiés.

Maison-Maria-Casarès-Alloue

© Christophe Raynaud de Lage

Cette intimité a été cultivée et scénarisée par les nouveaux « gardiens du lieu », une compagnie de théâtre qui porte si bien son nom : Veilleur. Ses directeurs artistiques, Johanna Silberstein et Matthieu Roy ont, en effet, conçu une envoûtante visite contée dans la maison de Maria Casarès. Grâce à des casques, on arpente les pièces en écoutant la correspondance de l’actrice et d’Albert Camus. Chaque lettre résonne en son lieu, Johanna Silberstein et Philippe Canales les interprètent avec justesse et délicatesse, si bien que leurs voix semblent ramener les amants à la vie.

L’esprit des lieux est aussi celui du T.N.P. Une petite exposition et un film permettent de rappeler le rapport que la maîtresse de maison entretint avec cette belle institution. Surtout, la façon toute simple et chaleureuse d’accueillir chaque visiteur offre un bel hommage au théâtre populaire. De plus, à la Maison, sous les tilleuls des promenades, on partage les saveurs locales (à des prix tout à fait démocratiques) et l’inconnu devient le commensal. La magie du domaine est donc enchantement des sens.

L’enfant (l’adulte) et les sortilèges

Puisqu’on disait Maria Casarès quelque peu magicienne, on ne s’étonnera pas d’entendre des voix à Alloue. En partenariat avec la compagnie musicale Ars Nova, Matthieu Roy nous propose un diptyque où se mêlent audacieusement chant, musique et théâtre. La maîtrise des sopranos et musiciennes y rejoint celle de la technicienne qui mêle une composition enregistrée à une partition interprétée en direct. L’ensemble est parfois déroutant, mais proprement enchanteur. La proposition s’accorde ainsi parfaitement aux pièces abordées où la peur, l’animalité et l’étrange ont la part belle.

Dans Qui a peur du loup ?, la frontière entre l’imaginaire de deux enfants et leur dure réalité se brouille ainsi. Flora dessine des animaux pour les plaquer sur les visages humains et leur donner vie. Dimitri anime, lui, son skate pour traverser les forêts profondes à la recherche de son père ou de sa mère. Mais que se passe-t-il vraiment ? L’énigme subsistera. Nourri d’ombres et d’ellipses, le texte n’est pas évident (pas totalement convaincant non plus), mais il a l’aspect cathartique et initiatique d’un conte moderne.

Nos sorcières bien aimées

Dans Macbeth, l’on retrouve les mêmes interprètes, la même scénographie, le même dispositif mais les choix opérés sonnent encore plus juste. Par ses partis pris radicaux et pertinents, l’adaptation surprendra heureusement ceux qui connaissent la pièce de Shakespeare ; elle permettra tout aussi bien au néophyte de suivre une intrigue passionnante.

Resserrée, centrée sur le couple maudit, elle interroge en particulier la figure si décriée de Lady Macbeth. Qui est donc cette femme privée de d’enfant, cette ensorceleuse qui sait si bien entrer en communication avec les sorcières ? La mise en scène étoffe les personnages de sorcières, d’ailleurs. Enfin, la sonorisation fait habilement percevoir le surnaturel. Mise en scène, scénographie et justesse de l’interprétation confirment la qualité de la proposition.

Gros-Sylvain-Levey-Compagnie-Veilleur

« Gros » de Sylvain Levey, par la Compagnie Veilleur © Christophe Raynaud de Lage

À ce bon cru de Macbeth, on peut associer les bons crocs de la lecture que livre en apéro Sylvain Levey de son propre texte : Gros. On change de ton ici. Voici l’autobiographie tendre et pleine d’humour d’un petit gros devenu auteur. Le récit est plein de verve, porté avec générosité, adapté à toute la famille. Les enfants comme les grands poufferont d’y retrouver des scènes de vie. On s’en lèche les babines et on en reprendrait bien de cette gourmandise théâtrale.

Grand cru, grands crocs : hâtez-vous donc avant qu’on range définitivement les tables du festin. Promis, en ces terres, Maria-Circé ne vous transformera pas en porcs, comme dans le mythe, mais vous pourrez murmurer : « Heureux qui, comme moi, a fait un beau voyage… à la Maison Maria Casarès ». 

Laura Plas


 Qui a peur du loup ?, de Christophe Pellet

Le texte est publié aux éditions de l’Arche

Mise en scène, adaptation et dispositif scénique : Matthieu Roy

Composition musicale : Aurélien Dumont

Avec : Juliette Allen, Philippe Canales, Iris Parizot, Léna Rondé, Johanna Silberstein

Musique préenregistrée : Pascal Contet, Giani Caserotto, Isabelle Cornélis, Tanguy Menez, Alain Trésallet, Isabelle Veyrier, Patrick Wibart

Durée : 1 heure

À partir de 8 ans

Du 22 juillet au 22 août 2019, les lundis, mardis, jeudis et vendredis à 16 h 30

5 € (goûter compris)

Présentation du dytique Macbeth et Qui a peur du loup ? 

Gros, de Sylvain Levey

Le texte est à paraître aux Éditions Théâtrales Jeunesse

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Sylvain Levey

Durée : 1 heure

Tout public

Du 22 juillet au 22 août 2019, les lundis, mardis, jeudis et vendredis à 18 h 30

5 € (apéro inclus)

Présentation par l’auteur

Macbeth, d’après William Shakespeare

Mise en scène, adaptation et dispositif scénique : Matthieu Roy

Composition : Aurélien Dumont

Avec : Juliette Allen, Philippe Canales, Iris Parizot, Léna Rondé, Johanna Silberstein

Musique préenregistrée : Pascal Contet, Giani Caserotto, Isabelle Cornélis, Tangui Menez Alain Trésallet, Isabelle Veyrier Patrick Wibart

Durée : 1 heure

À partir de 12 ans

Du 22 juillet au 22 août 2019, les lundis, mardis, jeudis et vendredis à 19 h 30

25 € (dîner inclus)

Visite contée de la maison autour des lettres de Maria Casarès et Albert Camus
Le texte intégral de la correspondance est édité aux éditions Gallimard

Mise en scène : Matthieu Roy

Mise en voix : Philippe Canales et Johanna Silberstein

Durée : 45 minutes environ

Du 22 juillet au 22 août 2019, les lundis, mardis, jeudis et vendredis de 15 heures à 19 heures en continu

5 €

Maison Maria Casarès • Domaine de la Vergne • 16490 Alloue

Dans le cadre de l’été à la Maison Maria Casarès

Site de la compagnie Veilleur

Site d’Ars Nova

Réservations : 05 45 31 81 22

Courriel de réservation de la maison Maria Casarès


À découvrir sur Les Trois Coups :

Saison estivale 2017 à la Maison Maria Casares, par Léna Martinelli

☛ Un Soir d’été à la Maison MariaCasarès, par LauraPlas

Martyr, de Marius von Mayenburg, Théâtre de l’Idéal à Tourcoing, par Sarah Elghazi

Même les chevaliers tombent dans l’oubli, de Gustave Akakpo, Chapelle des Pénitents blancs à Avignon, par Lise Fachin

Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Salem Mostefaoui

« Un soir d’été à la Maison Maria Casarès », la Compagnie du Veilleur, à Alloue

Maison ouverte à deux battants

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Certains la surnommaient « la Belle endormie », d’autres l’avaient crue souffrante. Voici que, ranimée par le riche projet de la Compagnie du Veilleur, la Maison Maria Casarès a ouvert les yeux sur mille projets. Jusqu’au 17 août, elle nous ouvre ses portes à deux battants. Prêts pour l’enchantement ?

Sur les ondes, les planches, les rayonnages des librairies ou dans notre journal, deux noms ont été unis cette année par leur amour solaire : ceux de Maria Casarès et d’Albert Camus. On a beaucoup parlé, en effet, de la publication chez Gallimard de la correspondance entre la comédienne et l’écrivain. On a eu raison car les lettres sont magnifiques, mais aussi parce que le battage médiatique a ramené dans la lumière Maria Casarès – figure quelque peu tombée dans oubli.

Il est des endroits, pourtant, où la mémoire est tenace : la Maison Maria Casarès est de ceux-là. Le domaine de la Vergne fut acquis par l’actrice et son époux, après la mort de Camus, peut-être comme un remède aux chagrins de l’existence, sans doute comme le lieu de l’ultime métamorphose de Maria Casarès. Une de ses lettres la rapproche, en effet, d’un caméléon qui s’attacherait à « refléter une belle lumière ».

De la maison des comédiens, à la maison pour tous

Et comme la lumière est belle, effectivement, en ces terres désormais offertes au public ! C’est l’endroit idéal pour pique-niquer à l’ombre d’arbres immenses, pour lire en s’appuyant contre la pierre fraîche de bâtisses qui s’élèvent parfois depuis le XIIe siècle. À quelques kilomètres de la gare de Ruffec, et de la ferme de tante Alouette, où l’on cultive l’art de recevoir au rythme de la terre et des festivals, s’élève cette maison qui n’a rien d’un sanctuaire, même si l’esprit de Maria Casarès l’habite.

Léguée par l’artiste à la commune d’Alloue, cette dernière a fait le choix risqué et généreux d’en faire un lieu de transmission culturelle. Matthieu Roy et Johanna Silberstein, qui dirigent la Maison depuis deux ans, creusent ce sillon du partage : ils ont voulu affirmer, en effet, que le domaine n’était pas le fief d’une poignée d’artistes privilégiés, mais un espace ouvert.

L’ouverture passe évidemment par la pluridisciplinarité – la Compagnie du Veilleur mêlant savamment les arts du son, de la scène et les arts visuels. Elle s’exprime aussi par l’accueil de différentes pratiques. Ainsi, cette année, la Maison accueille-t-elle les lauréats des Albums de Jeunes Architectes et Paysagistes pour une belle exposition, où s’esquisse l’avenir du domaine jusqu’en 2061 : rien que ça !

Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Thomas Silberstein

Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Thomas Silberstein

De jolies floraisons

Par ailleurs, la Maison n’est pas qu’un lieu de spectacles : c’est une pépinière où, au fil des saisons, murissent de futures créations. Au printemps, de jeunes compagnies, retenues dans le cadre du dispositif des jeunes pousses, sont accueillies. Elles pourront à terme montrer leurs projets à des professionnels et aux esprits curieux. Ensuite, Johanna Silberstein et Matthieu Roy les accompagneront, pour autant qu’ils en aient les moyens et le temps, dans la délicate étape de la diffusion et des recherches de production. Et cette année, leur travail a porté de beaux fruits : toutes les créations pourront poursuivre leur vie hors de la pépinière.

À l’automne, ce sont cette fois des compagnies confirmées qui travaillent à leurs créations au prix d’un écot fort modique et indispensable au financement du travail de leurs cadets. Enfin, au fil de toutes ces saisons, le domaine est embelli par des jardiniers bénévoles (ils ont cette année mis en place un potager), des bâtisseurs (ils viennent d’édifier un pont vers l’île nous permettant de jouer les Robinson Crusoé), des cuisiniers que guident les conseils du chef étoilé de la Scène Thélème : Julien Roucheteau.

À la maison

Mais tous ces partages ont pour but ultime la rencontre avec le public. Celui-ci pourrait être intimidé. Au contraire, il se sent à la maison tant chacun est accueilli avec simplicité. Il y a ceux qui viennent réjouir leur papilles (et bon, d’accord, ils feront peut-être l’effort d’aller voir un spectacle, puisqu’ils n’y sont pas obligés), ceux qui viennent se promener, les aficionados de Maria.

On rencontre des parents qui emmènent leurs petiots voir le spectacle jeune public proposé deux jours par semaine pour un prix inférieur à celui d’une place au cinéma. Cette année, ils découvrent Même les chevaliers tombent dans l’oubli, avec une nouvelle distribution qui comprend l’auteur lui-même : Gustave Akakpo. À l’issue de la représentation, en se régalant d’un goûter, petits et grand peuvent deviser avec les comédiens et l’auteur et poser leurs questions en toute simplicité. Nul besoin donc d’être féru de théâtre ni d’avoir un beau compte en banque sur le domaine de La Vergne : ici, tout est accessible.

Et ça marche très bien. D’abord, grâce à la gestion ingénieuse des directeurs. Ensuite grâce aux coups de pouces des sympathiques bénévoles, des pouvoirs publics et donateurs privés. La « belle », sous appareil respiratoire il y a peu, a ainsi retrouvé toutes ses couleurs. Et si les prix sont bas, ce n’est pas au détriment de l’exigence, on l’aura compris. Un petit aperçu du programme de la soirée du 2 août apportera une preuve supplémentaire, s’il en faut.

Ce soir-là, nous commençons par faire un petit tour à la buvette. En ces jours caniculaires, ce n’est pas du luxe. On s’y prélasse dans un transat. Les habitués se retrouvent et font place aux nouveaux venus. Les discussions s’animent avant que ne sonne l’appel pour le dîner-spectacle. En apéritif, ce soir, on découvre la pièce Un Pays dans le ciel d’Aiat Fayez. On prend place sur de confortables rondins (rien à voir avec les bancs casse reins de certains théâtres) aménagés dans un dispositif bi-frontal au cœur d’un sous-bois de l’île. Spectacle avant le spectacle : on perçoit des odeurs de terre, des bruits de feuilles, la lumière qui s’emmêle aux branches des arbres. Alors que la Compagnie du Veilleur sait mettre les arts du son et la vidéo au service de la scène, ici ce seront donc la mise en scène et le jeu du comédien qui portent seuls la représentation.

Un Pays dans le ciel, une proposition à juste distance

Le spectacle est constitué d’une myriade de saynètes inspirées de l’immersion d’Aiat Fayez au « bunker » (surnom donné au bâtiment de l’Office Français des Réfugiés et des Apatrides). Les personnages de la pièce sont ainsi des avatars de  personnes réelles : des exilés, leurs traducteurs, les officiers chargés d’enregistrer et de traiter les demandes de protection, et puis l’écrivain lui-même, exceptionnellement admis dans cet antre du pouvoir.

Le propos est brûlant d’actualité, chargé d’images, d’histoires et de sentiments. Pourtant, à tous les niveaux, la proposition se situe à juste distance entre l’indifférence et l’apitoiement. On rit souvent, on réfléchit, on confronte ce que l’on entend à ce qu’on croyait savoir. Cette distance tient d’abord au style de l’auteur. Agitée de soubresauts, l’écriture nous fait passer de la scène, au commentaire introspectif plus intime d’Aiat Fayez. Elle va, à sauts et à gambades, entre prosaïsme et lyrisme, attendrissement et indignation : de l’histoire d’un violon volé, à celle d’un viol, par exemple. Un monde se raconte ainsi dans ces scènes trop complexes pour y désigner les gentils et les mauvais. Car qui sait si l’un a été un homme de main dans un sinistre régime, si l’autre a été la victime ou le bourreau en Tchétchénie, si cet agent de l’Ofpra est un engrenage insensibilisé ou un homme de bonne volonté ? 

Mais la distance tient aussi à la scénographie, qui nous place de manière insolite au beau milieu de la forêt (pour évoquer un bâtiment de banlieue parisienne) et à la direction d’acteurs. En effet, Matthieu Roy fait endosser à ses trois interprètes tous les rôles, comme pour montrer que ceux-ci sont distribués par le hasard dans la vie, et comme pour déjouer le piège de l’identification. Malicieusement, le metteur en scène a attribué le rôle d’Aiat Fayez à Gustave Akakpo, qui est l’auteur de l’autre pièce jouée sur le domaine. Né au Togo, ce dernier a pu connaître les tracasseries administratives et le sentiment d’ostracisme, mais crée une distance avec le personnage. Sa douceur, son jeu retenu et nuancé convainc, comme celui de ses deux partenaires.

Hélène Chevallier et Sophie Richelieu changent d’accents, comme de rôles. Leur conviction, leur humour leur permettent d’incarner avec force des hommes comme des femmes, l’officier agacé comme le traducteur outré par l’homosexualité de l’exilé à qui il prête des mots. L’hyper théâtralisation de la mise en scène, enfin, nous protège, nous autorisant à rire, tout en dévoilant la violence des situations par le phrasé. C’est donc une proposition accessible et pertinente qui trouve un bel écrin de verdure à la Maison Maria Casarès.

Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Salem Mostefaoui

Soir d’été à la Maison Maria Casarès © Salem Mostefaoui

Un soir plein de délices

Vient l’heure du repas : les guirlandes lumineuses et colorées fêtent notre retour devant la Maison. Des tables communes et conviviales sont mises sous les arbres. Les palais peuvent à leur tour se réjouir. Végétariens ? Pas d’inquiétude, un menu adapté est prêt pour vous. Gourmands et gourmets, soyez au rendez-vous.

Et soudain, sans que vous en rendiez compte, la nuit est là. Il vous reste le temps encore pour la dernière visite contée de la journée : comme un point d’orgue. Matthieu Roy et Johanna Silberstein ont conçu un parcours sonore dans les pièces de la maison. Sept lettres de la correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus emplissent la demeure. Casqués, nous nous isolons du tumulte contemporain et pouvons replonger dans ce monde où les morts nous parlent. Alors que la maison s’emplit de bruits nocturnes de la nature, que le halo des lampes crée des ombres dansantes sur les murs, nous nous prenons à déambuler à travers le temps.

Où les ombres se cherchent et s’enlacent

Si un parcours est proposé, nous pouvons créer notre propre rencontre et choisir de terminer avec l’un ou l’autre des épistoliers. Johanna Silberstein prête sa voix à Maria. Cette voix vibrante et pleine de doute s’impose face à celle d’un Camus presque péremptoire dans sa fougue. Qu’elles ne soient pas portées par des comédiens devant nous accroit leur charme et laisse place à l’imaginaire. Que ces comédiens ne soient pas trop médiatisés, permet, par ailleurs, de superposer à leurs timbres les visages des amants.

Alors, au milieu de cette belle nuit (que la scénographie contribue à mettre en valeur), chacun retrouve en définitive ses propres ombres : souvenirs de maisons qui grincent, rêveries à la Manguel sur la bibliothèque la nuit, mythes de Maria Casarès. Ici, on découvre une épée de théâtre, là, un crâne qui a des airs de vanité à côté d’un Molière. On traverse des chambres, on découvre des cartes invitant à cingler vers les rivages des Syrtes ou voyager dans le temps jusque dans la Rome antique. Des visages de marbres, sereins comme les masques mortuaires romains nous font songer aux grandes amours d’autrefois (Bérénice ou Antinoüs), et évoquent, dans l’obscurité, les rivages méditerranéens qui représentèrent tant pour les deux amants. Tout cela est délicieusement subjectif.

Les mots des lettres sont forts, et quand la porte se referme, leur écho ne s’éteint pas. Maria Casarès parlait de ces moments qui nous laissent « sans voix » à « gesticuler dans la nuit », mais c’est bien sa voix que l’on entend. Elle disait aussi : « Rien de moi ne restera ». Mais il n’en est rien. Elle suppliait Camus : « Ne te ferme pas ». Or, sa maison est bien ouverte. C’est pourquoi, comme Maria Casarès à son amour, on aurait envie d’affirmer : « Aie confiance, crois-moi, je sais que tout va revenir et très bientôt »… l’été prochain ! Entre-temps, vous pouvez encore profiter de cette belle saison-là (jusqu’au 17 août 2018). 

Laura Plas


Soir d’été à la Maison Maria Casarès, par la Compagnie du Veilleur


Un Pays dans le Ciel, d’Aiat Fayez

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Gustave Akakpo, Hélène Chevallier, Sophie Richelieu

Durée : 50 minutes

À partir de 12 ans

Du 17 juillet au 17 août 2018, lundi, jeudi et vendredi à 19 h 30, suivi d’un dîner

Diner-spectacle : 25 €


Visite contée de la maison autour des lettres de Maria Casarès et Albert Camus
Le texte intégral de la correspondance est édité aux éditions Gallimard

Mise en scène : Matthieu Roy

Mise en voix : Philippe Canales et Johanna Silberstein

Durée : 45 minutes environ

Du 17 juillet au 17 août 2018, tous les jours sauf les samedis de 11 heures à 19 heures.

Prix : 5 €


Même les chevaliers tombent dans l’oubli de Gustave Akakpo

Le texte est édité aux éditions Acte Sud

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Gustave Akakpo, Hélène Chevallier, Sophie Richelieu

Durée : 50 minutes

À partir de 7 ans

Du 17 juillet au 17 août 2018, les mardis et les mercredis à 16 h 30

Goûter-spectacle : 5 €

Teaser de la saison d’été

Photo : © Salem Mostefaoui et Thomas Silberstein


Maison Maria Casarès • Domaine de la Vergne • 16490 Alloue

Dans le cadre de l’été à la Maison Maria Casarès

Site de la maison

Réservations : 05 45 31 81 22

Courriel de réservation de la maison Maria Casarès


À découvrir sur Les Trois Coups :

Martyr, de Marius von Mayenburg, Théâtre de l’Idéal à Tourcoing, par Sarah Elghazi

Même les chevaliers tombent dans l’oubli, de Gustave Akakpo, Chapelle des Pénitents blancs à Avignon, par Lise Fachin

☛ Saison estivale 2017 à la Maison Maria Casares à Alloue, par Léna Martinelli

La Maison Maria Casarès

« Saison estivale 2017 », Maison Maria Casarès à Alloue

La Maison 

Maria Casarès

au rythme des saisons

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Directeurs de la Maison Maria Casarès, Johanna Silberstein et Matthieu Roy cultivent de belles ambitions pour les jeunes compagnies théâtrales et le territoire. Après trois semaines d’ouverture au public, la première saison estivale bat son plein. Jusqu’au 18 août, il est toujours possible d’assister à la visite contée, aux dîner et goûter spectacles.

Entre Angoulême, Poitiers et Limoges, le domaine de la Vergne, étendu sur plus de cinq hectares, recèle bien des surprises. C’est là que Maria Casarès a fini sa vie en 1996. Elle repose d’ailleurs dans le petit cimetière d’Alloue, visible depuis la Charente qui traverse le domaine, dans ce joli bois, où elle devait souvent se ressourcer.

Cette comédienne à la carrière exceptionnelle avait la tragédie qui coulait dans les veines. Après une enfance confisquée par le franquisme – la belle Espagnole a dû fuir la barbarie, avec son père, Premier ministre de l’époque –, elle renaît littéralement aux Mathurins, en 1942, où elle rencontre aussitôt le succès. Si elle enflamme les cœurs dans les Enfants du Paradis, elle ne quittera pas la scène, cet espace vertigineux où elle peut tutoyer la mort sans vergogne. Après la Comédie-Française, elle triomphe au Théâtre national Populaire, au Festival d’Avignon ou sur les plus grandes scènes d’Europe. Mais sa vie bascule à nouveau le jour où disparaît le grand amour de sa vie, Albert Camus, avec lequel elle a entretenu une relation passionnelle. En 1961, elle achète alors ce vieux manoir du XIIe siècle qui lui rappelle sa Galice natale. Loin de la foule, le monstre sacré y retrouve le goût d’une existence simple. L’exilée s’y enracine et devient charentaise d’adoption, à tel point qu’à sa mort, elle lègue son domaine à la mairie, pour remercier la France de l’avoir accueillie.

C’est l’association de la Maison du comédien, initialement portée par Véronique Charrier (ex-codirectrice du Festival d’Avignon) et François Marthouret, qui fait vivre le lieu pendant 12 ans, notamment avec les Rencontres d’été, avant un bref passage de Claire Lasne et de Vincent Gatel. Désormais labellisée “Centre culturel de rencontre” et “Maison des Illustres”, la Maison Maria Casarès doit développer des activités artistiques pluridisciplinaires pour valoriser son patrimoine. C’est justement ce à quoi se vouent Johanna Silberstein et Matthieu Roy, nommés à la direction en septembre 2016.

Matthieu Roy et Johanna Silberstein

Matthieu Roy et Johanna Silberstein

Ces deux artistes-là fréquentent le lieu depuis longtemps. Entre 2008 et 2010, la compagnie du Veilleur, qu’ils ont fondée, est associée à la Maison du comédien Maria Casarès, où elle crée quatre spectacles. Désireux de mettre, eux aussi, leur pierre à l’édifice de la décentralisation, Johanna et Matthieu font alors le choix de s’implanter en Poitou-Charentes, même si leurs spectacles tournent aussi beaucoup à l’étranger. Leur « engagement poétique et politique » se traduit effectivement par une réelle inscription sur le territoire, avec des activités de création, de diffusion et de transmission dans le réseau du théâtre public. Parmi leurs spécificités artistiques : la défense des écritures contemporaines auprès de tous les publics, y compris les plus jeunes ; des dispositifs immersifs, plaçant souvent les spectateurs au cœur du processus de création ; et un intérêt prononcé pour l’art numérique.


Un ambitieux projet

Pour la Maison Maria Casarès, Johanna et Matthieu ont imaginé un projet articulé autour de quatre piliers (théâtral, agricole, numérique, pédagogique) afin de favoriser les rencontres entre les acteurs de ces différents domaines, et tout particulièrement l’insertion des jeunes. Au cours de l’année, quatre compagnies théâtrales se sont en effet succédées avec un solide projet de création, bénéficiant d’un mois de résidence, du gîte et du couvert, des conseils avisés de leurs aînés. Ces artistes émergents reviendront à la rentrée pour présenter les fruits de leur travail au public et aux professionnels. Cette journée pour découvrir les talents de demain fournira l’occasion d’échanger autour des enjeux de la jeune création dans le spectacle vivant. Sûr, la moisson sera bonne.

Bien décidés à ouvrir le lieu en toutes saisons, Johanna et Matthieu inventent de multiples passerelles. Si en juin et juillet, la maison s’ouvre aux écoles (après celle du Théâtre national de Strasbourg, l’École du Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine sera accueillie l’année prochaine), en juillet-août, c’est au tour du public d’être accueilli. Puis, des spectacles chez l’habitant ou dans les salles polyvalentes de la région maintiendront le lien jusqu’aux beaux jours. Et pour tisser des rapports étroits avec des publics variés sur tout le territoire, le couple rejoint l’ambition du maire qui souhaite attirer des agriculteurs sur la commune. Comme en permaculture, ce projet, que Johanna et Matthieu qualifient, eux, de « polyculturel » est fondé sur un réseau d’entraide et il respecte une logique environnementale : au printemps, on sème ; en été et en automne, on récolte ; en hiver, on prépare le terrain.

À la recherche d’authenticité dans les rapports (à la nature, aux gens, à l’art), le couple fait donc preuve de bon sens. Dans ce lieu de ressourcement, propice aux rencontres et au travail, loin de l’institution parfois sclérosante, un vaste champ des possibles s’ouvre. Pas de projet axé uniquement autour du comédien, pour mieux replacer celui-ci dans son écosystème. Pas de tête d’affiche ou de « coup médiatique », mais des propositions au long cours. Dans un contexte de libéralisation, revenir au développement durable, y compris dans le domaine du spectacle vivant, fait du bien. À Alloue, il semble plus facile de prendre le temps, car on est aussi un peu à contre-courant. D’ailleurs, cette saison estivale n’est pas conçue comme un festival. Davantage qu’un temps fort, elle se positionne à l’inverse du rythme habituel des saisons culturelles, avec une ouverture au public décalée.

Hospitalité et création

Pour cette première programmation, Matthieu a alors fait appel à Rémi De Vos pour écrire une visite contée : les Fantômes d’Alloue. Ayant croisé l’auteur ici, lors d’une résidence, il a tout naturellement pensé à lui puisqu’il connaît bien le lieu. Rémi De Vos a donc conçu cette visite autour de l’histoire de son illustre hôte, tout en brodant sur la relation entretenue par Maria Casarès avec les auteurs qu’elle a joués.

D’emblée, le comédien Léon Napias met dans l’ambiance : « Parfois, dans la maison, on entend des bruits étranges. La nuit n’est pas tout à fait silencieuse.
 La maison est habitée. On sent une présence ». Et l’on suit volontiers le guide, dans cette maison chargée d’histoires, vibrante de mille et une voix, depuis la bibliothèque où Sartre tente de voler la vedette à Camus, jusqu’à la tour qui abrite Genet. Mais le plus émouvant est sans doute ce mur recouvert de lierre, contre lequel Maria aimait lancer les répliques de Claudel, avant de se confronter à celui du Palais des Papes. La visite s’achève par la salle de spectacles hantée par Koltès. Enfin, la voie de Maria résonne, même si son âme ne nous a pas quittés depuis qu’on est entré dans le domaine. Avec tous ces fantômes, ce sont autant de cœurs qui battent. L’énergie de cette maison, restée dans son jus, se remet à circuler.

L’enjeu est de taille pour tous ces lieux de mémoire : comment les faire vivre sans les dénaturer, mais sans les figer dans l’histoire ? Après un inventaire précis du mobilier (notamment les accessoires, costumes et ouvrages sur le théâtre) le scénographe de la compagnie, Gaspard Pinta, associé au projet, car également lauréat d’un concours d’architecture et de paysagisme, participera au réaménagement de la Maison et du domaine, jusque-là entretenus mais jamais rénovés. Avec ce projet permaculturel, il s’agit même de réinventer de façon à nourrir, en plus de cultiver, pour une réappropriation du lieu qui offre l’opportunité d’allier sauvegarde du patrimoine et développement de nouvelles activités.

Immersions sonores et éveil des papilles

Justement, les deux spectacles proposés sont conçus comme dîner et goûter spectacles, histoire de poursuivre par un temps d’échange avec les acteurs. L’Amour conjugal, créé ici en 2008, avant une tournée internationale, est donc repris. L’adaptation de ce roman, qui se déroule du côté de la Toscane, est parfaite pour le salon de Maria Casares, qui prend naturellement les atours de cette villa endormie d’une bourgeoisie décadente. Munie de casques audio, un peu voyeurs, les spectateurs pénètrent dans l’intimité d’un couple, au plus près de leurs voix et de leurs pensées. Tel un chirurgien de l’esprit, Alberto Moravia aime en effet scruter à la loupe les tourments d’un personnage. Ici, l’auteur analyse et dissèque le désespoir d’un critique qui se rêve écrivain. C’est surtout un homme tourmenté par l’angoisse, car en panne d’inspiration et trahi.

Inspiré par les affres de la création et la difficulté de la relation amoureuse, Matthieu Roy tire partie de la polyphonie de l’écriture dans sa mise en scène, en faisant littéralement entendre les ruminations de Silvio. Une écriture réflexive que les interprètes s’approprient de manière froide, comme les personnages qui tentent d’annihiler leur souffrance en la tenant à distance. Toujours au bord du gouffre, Philippe Canales reste sur le fil, tandis que Johanna Silberstein, altière, tente de l’emmener dans ses retranchements, elle qui se voit imposer l’abstinence. Autour de l’imposante table du salon, les fantasmes alimentent la perversité du couple. Mais pour cette pièce bavarde, le hors-scène est encore plus efficace. La séquence en extérieur nous mène vers des ailleurs insoupçonnés. Une soirée délicieuse, d’autant qu’à l’issue de la représentation, les spectateurs, attablés sous les étoiles, dégustent le repas en bonne compagnie.

Cadre plus classique concernant la pièce jeune public, Loulou : dans la grange, transformée en salle de spectacle, deux comédiens et un enfant de Charente-Limousine réalisent en direct les dialogues et les bruitages du film d’animation de Grégoire Solotareff projeté sur grand écran. Après quatre jours de stage, les enfants y jouent en alternance le petit loup dans cette belle histoire de tolérance et d’amitié. Un joli bouquet d’émotions !

Ouverte à tous, la Maison Maria Casarès se veut ainsi à l’écoute des enjeux sociaux, culturels, économiques et écologiques du monde de demain. En associant étroitement les professionnels et les publics, les membres de l’association et les tutelles, ses nouveaux directeurs développent un lieu innovant, inscrit dans la chaîne de production théâtrale en milieu rural. Laissons-leur le temps de creuser leur sillon, mais parions que ce système vertueux, circulaire et écoresponsable devienne un modèle : rien de tel que l’esprit de partage et la créativité pour enrichir un patrimoine commun. 

Léna Martinelli


Maison Maria Casarès, Centre culturel de rencontre et Maison des Illustres

Saison estivale 2017, du 18 juillet au 18 août

Domaine de La Vergne • 16490 Alloue


Renseignements : 05 45 31 81 22

Compagnie du Veilleur • 26, rue Carnot • 86000 Poitiers

Contact : 06 11 94 85 24

Les Fantômes d’Alloue, visite contée écrite par Rémi De Vos

Mise en scène : Matthieu Roy 

Avec : Léon Napias

Mise en lumière du site : Manuel Desfeux

Lundi à 17 h 30 et 18 h 30 en version anglaise, mardi et mercredi à 15 h 30 et 17 h 30, jeudi et vendredi à 17 h 30 et 18 h 30 

Entrée libre

L’Amour conjugal, d’après le roman d’Alberto Moravia

Traduction : Claude Poncet

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Johanna Silberstein, Philippe Canales

Scénographie : Gaspard Pinta 

Espaces sonores : Mathilde Billaud, Alban Guillemot 

Lumières : Manuel Desfeux

Costumes : Noémie Edel

Perruques, maquillage : Kuno Chlegelmilch

Régie : Laurent Savatier

Jeudi et vendredi à 19h30
, lundi à 19h30 en version anglaise (les 24, 31 juillet, 7 et 14 août)

Réservation obligatoire : 05 45 31 81 22 (jauge limitée à 40 personnes)

25 € (avec le dîner élaboré par Pierre Rigothier, chef étoilé à la Scène Thélème)

Durée : 50 minutes

Loulou, d’après l’œuvre originale de Grégoire Solotareff

Parue aux éditions l’école des loisirs

Réalisation : Serge Elissalde 

Production : Prima Linéa Production

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Johanna Silberstein, Philippe Canales et la participation d’un enfant de Charente-Limousine

Régie : Laurent Savatier

Mardi et mercredi à 16 h 30

Tarif : 5 € (goûter compris)

Durée : 30 minutes

À partir de 3 ans

Rencontres Jeunes pousses

Rencontres organisées en partenariat avec l’Office artistique de la région Nouvelle Aquitaine, le 18 septembre 2017

La compagnie les Chiens Andalous présente l’Éveil du printemps, d’après Frank Wedekind, adaptation et mise en scène Marion Conejero

La Compagnie des astres présente Un enfantillage, d’après Mariage, de Witold Gombrowicz, adaptation et mise en scène Lara Boric

La compagnie Maurice et les autres, présente Ce qu’on attend de moi / Le monde me quitte de Vincent Guedon, mise en scène Jeanne Desoubeaux

La compagnie L’instant dissonant présente Petits effondrements du monde libre, texte et mise en scène Guillaume Lambert

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Un rien, c’est tout ?
, par Léna Martinelli