Festival d’été 2021 à la Maison Maria Casarès à Alloue

Martyr-Marius-von-Mayenburg-Matthieu-Roy « Martyr », de Marius von Mayenburg © Christophe Raynaud de Lage

Inventer avant inventaires

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Dernier été avant la restauration de la maison de Maria Casarès : la compagnie du Veilleur orchestre cet adieu sans larmes avec une programmation audacieuse qui, respectant les voix du passé, fraye pourtant la voie aux lendemains.

Qui s’aventure dans l’immense allée du domaine de la Vergne aura peut-être l’impression de basculer dans un monde de songes, comme Nerval ou Alain-Fournier en ont imaginés. Le domaine, acquis par Maria Casarès à la mort de Camus, invite en effet à la rêverie et l’on y sent rôder les ombres des deux amants. Mais si leurs fantômes sont éternels, les murs qui ont abrité la comédienne se sont désormais lézardés et les mille soleils de son papier peint ont cessé de briller.

Visite contée « Fragments d'autre » © Christophe Raynaud de Lage
Visite contée « Fragments d’autre » © Christophe Raynaud de Lage

Pour que le logis de la Vergne puisse encore accueillir des visiteurs et perpétuer les souvenirs, il a donc fallu paradoxalement se résoudre à sacrifier des vestiges du passé. Des travaux sont prévus dès l’automne. Mais il vous reste quelques semaines pour, comme le fit d’ailleurs Maria en visitant la maison de Tolstoï, graver en vous l’image des lieux. C’est une première raison pour vous rendre dans ce petit paradis de Charente.

Casqués, vous pourrez alors suivre une belle visite contée : Fragments d’autre. Celle-ci vous fera découvrir les charmants recoins du parc, les murmures et reflets de ses eaux vives ou alanguies et surtout entendre parmi les plus belles lettres que Maria Casarès et Albert Camus échangèrent à travers temps. Extrayant une vingtaine de courriers de l’épais volume de correspondance édité chez Gallimard, la Compagnie du Veilleur les fait irradier, d’autant qu’elles sont mises en voix avec finesse par Johanna Silberstein et Philippe Canales. Des mots d’amours, des cris de découragement ou des réflexions ferventes sur le « brasier » du théâtre, tels sont les trésors que recèle, par exemple, cette visite.

Le dialogue des lettres et des orages, s’enrichit aussi de celui que les mots tissent avec une partition originale conçue par Aurélien Dumont et interprétée par les formations Opus 333 et L’Instant donné. Faisant fi des facilités de l’illustration, cette composition contemporaine dessine en creux les ombres d’une relation passionnelle et complexe. Et il en est de cette visite comme de toute la programmation, elle concilie le respect d’un héritage et l’audace.

Exposition Pour ne jamais rencontrer la dernière heure de Joël Andrianomearisoa © Christophe Raynaud de Lage
Exposition « Pour ne jamais rencontrer la dernière heure », de Joël Andrianomearisoa © Christophe Raynaud de Lage

En effet, en guise d’adieu au logis, une carte blanche a été proposée au plasticien Joël Andrianomearisoa. Inspiré par le motif de la vanité, son œuvre Pour ne jamais rencontrer la dernière heure multiplie les interventions dans la maison. Parfois littérales, souvent littéraires, elles proposent un cheminement obscur et sensuel. Car, comme le dit justement Maria Casarès dans une de ses lettres, parfois « il faut se soumettre à suggérer ». Nul doute que ce parcours ne défrise les dévots en Maria et contempteurs de l’art contemporain, mais il laisse libre champ aux vagabondages poétiques pourvu qu’on ait le temps lors de la visite guidée de laisser agir le charme.

Les enfants terribles de Maria

Quant à la programmation théâtrale, elle associe aussi l’ancien (la recréation de Martyr de Marius von Mayenburg mis en scène en 2013 par Matthieu Roy) et le nouveau (avec C.R.A.S.H, pièce née du dispositif Jeunes Pousses, et la recréation pour l’extérieur d’Allez Ollie, à l’eau). Lieu de diffusion, la Maison accueille en effet des compagnies partenaires et favorise l’éclosion de nouveaux talents dans le domaine de l’écriture et de la mise en scène. Ainsi, on y protège le matrimoine de Maria Casarès tout en lui créant une sorte de descendance.

C.R.A.S.H-Sophie-Lewisch-Jeunes-Pousses-Compagnie-Hors-Jeu © Christophe Raynaud de Lage
« C.R.A.S.H », de Sophie Lewisch, d’après l’affaire dite « de Tarnac » © Christophe Raynaud de Lage

Derniers nés de cette fratrie, les enfants terribles de la Compagnie Hors-Jeu proposent ainsi un spectacle autour de l’affaire de Tarnac. Nourri de très intéressantes ressources documentaires, C.R.A.S.H s’attache à montrer l’absurdité d’un système judiciaire dévoyé par les pressions médiatiques et politiques. Le petit monde du tribunal y est dépeint comme un théâtre de fantoches où les seuls personnages libres sont les accusés. De ce constat découlent une direction d’acteurs et en mise en scène qui font coexister le grand guignol et les moments de sincérité. Selon sa sensibilité à tel ou tel code de jeu, on pourra être déconcerté. Caricatural pour certains, facétieux et vif pour d’autres, le spectacle ne laisse en tout cas pas indifférent. Et la version qui sera proposée à l’automne pourra sans doute déployer de plus amples nuances et bénéficier des ressources d’un espace clos.

Le génie des lieux

De fait, il n’est pas évident d’occuper une scène aussi vaste, aussi ouverte que celle du domaine. Odile Grosset-Grange y parvient pourtant, en adaptant son rafraichissant Allez Ollie, à l’eau. Dans son écrin de verdure, l’ingénieuse scénographie de Marc Lainé ne perd en effet rien de son efficacité. Ce plongeoir en forêt est aussi inventif que le texte jeune public de Mike Kenny. Si les enfants rient, et s’émeuvent, les plus grands ne sont pas en reste tant cette histoire d’amitié entre une vieille championne de natation et son petit fils est tendre et rigolote. Si on ne crie pas au génie face au texte, on a l’impression de prendre un bain de jouvence, comme la grand-mère. Les deux interprètes qui s’en donnent à cœur joie n’y sont pas pour rien. Ils campent des personnages aussi bien dessinés et aussi charmants que ceux de Sempé. Plongez-y, vous ne le regretterez pas.

D’ailleurs, l’on retrouve avec grand plaisir le talentueux Anthony Jeanne, vu dans Martyr. Matthieu Roy a eu la belle idée de récréer la pièce avec les interprètes des autres spectacles de la journée, ce qui instaure, d’une part, une forme de familiarité entre les spectateurs et eux et permet, d’autre part, de suivre des parcours de comédiens. On les découvre dans d’autres registres et ils peuvent déployer une importante palette de jeu. Ainsi, Anthony Jeanne offre-t-il deux visages très différents de l’enfance : choyée ou malmenée, comique ou / et déchirante.

Mais l’ensemble de la distribution de Martyr est convaincante et Matthieu Roy fait, de surcroît, des atouts des anfractuosités du lieu et de sa superficie. Comme on ne saurait tout embraser du regard, on est sans cesse surpris, déconcerté. Ces surprises font un écho à un texte tourbillonnant qui, sous des allures de comédies, nous entraîne, malgré nous, vers des zones d’ombres. La pièce est remarquablement bien écrite et elle résonne avec notre époque. Quand un enfant se croit prophète, quand la religion justifie l’ostracisme, la misogynie et la violence, quand la pleutrerie et le silence des adultes deviennent la caisse de résonnance de l’extrémisme religieux, le rire s’enroue ou devient jaune.

Sans donner de leçon, la pièce nous interroge : doit-on être tolérant envers l’intolérant ? Peut-on mettre sur le même plan un texte religieux et une théorie scientifique ? Le final de la pièce porté par Johanna Silberstein et Clément Bertani fait résonner les questions. Sa mise en scène est économe et puissante.

Il vaut donc la peine de rester à la Maison Maria Casarès jusqu’à la fin de la journée, d’apprécier l’ensemble d’un parcours d’une cohérence et d’une exigence grandes. Si ombres et lumières alternent, c’est que, comme l’affirmait Maria Casarès à Camus: « La vie est douloureuse et [qu’] elle est merveilleuse ! ». Sous les arbres d’Alloue, les merveilles l’emportent : bonheur de revoir des spectacles sans masques, sans pass sanitaire, au grand air. Bonheur de se repaître à nouveau de spectacles, mais aussi de se délecter des mets concoctés par le chef Romain Portelli. Ces joies, ces beautés, sont en effet, « des baumes », chère Maria. 

Laura Plas


 Fragments d’autre, d’après la correspondance d’Albert Camus et Maria Casarès

La correspondance est publiée aux Éditions Gallimard

Compositeur : Aurélien Dumont, avec l’ensemble L’Instant donné et le quatuor Opus 333

Mise en voix : Matthieu Roy

Avec les voix de : Philippe Canales et Johanna Silberstein

Durée : environ 40 minutes

À partir de 10 ans

Visite casquée et contée du parc du 26 juillet au 19 août 2021, du lundi au vendredi de 15 heures à 19 heures en continu (ouverture exceptionnelle le 15 août)

Tarif : 5 €

Pour ne jamais rencontrer la dernière heure, carte blanche au plasticien Joël Andrianomearisoa

Visite guidée dans le logis de La Vergne en groupe

Écriture et direction de la visite : Johanna Silberstein et Matthieu Roy

Commissaire d’exposition : Marie Cécile Zinsou

Du 26 juillet au 19 août 2021, du lundi au vendredi à 15 heures, 15 h 30, 17 h 30, et 18 heures (ouverture exceptionnelle le 15 août)

Allez Ollie, à l’eau !, de Mike Kenny

Texte édité aux Editions Acte Sud, dans la collection Heyoka Jeunesse et traduit par Séverine Magois

Goûter spectacle en extérieur

Mise en scène : Odile Grosset-Grange

Avec : Odile Grosset-Grange, Anthony Jeanne

Scénographie : Marc Lainé

Durée : 55 minutes

Tout public à partir de 6 ans

Du 26 juillet au 19 août 2021, du lundi au vendredi à 16 h 30 (ouverture exceptionnelle le 15 août) ; le spectacle est suivi d’un goûter

Site de la compagnie

Présentation du spectacle sur théâtre contemporain.net

Extrait

C.R.A.S.H, de Sophie Lewisch (d’après l’affaire dite « de Tarnac »)

Apéro-spectacle en extérieur (derrière le logis, terrasse Est)

Texte et mise en scène : Sophie Lewisch

Avec : Nadine Bechade, Emmanuel Bodin, Florentin Martinez, Charles Pommel, Sophie Lewisch

Dramaturgie : Mariette Navarro

Durée : 50 minutes

À partir de 10 ans

Du 26 juillet au 19 août 2021, du lundi au vendredi à 18 h 30(ouverture exceptionnelle le 15 août)

Tarif : 5 € (apéro inclus dans les jardins du domaine)

Site de la compagnie

Martyr, de Marius von Mayenburg

Le texte est édité aux Éditions de l’Arche et traduit par Laurent Muhleisen

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Nadine Bechade, Clément Bertani, Emmanuel Bodin, Anthony Jeanne, Sophie Lewisch, Florentin Martinez, Charles Pommel, Johanna Silberstein

Durée : 1 h 10

À partir de 10 ans

Spectacle en extérieur

Du 26 juillet au 19 août 2021, du lundi au vendredi à 20 heures (ouverture exceptionnelle le 15 août)

Tarif : 25 € (dîner inclus concocté par Romain Portelli)

Atelier enfant durant le spectacle et dîner pour les enfants de 5 à 10 ans : 10 €

Site de la compagnie

Toutes les distances de sécurité sont respectées, et les spectacles ont lieu en plein air. Les jauges étant de 49 spectateurs, le pass sanitaire n’est pas exigé, la réservation est conseillée

Maison Maria Casarès • Domaine de la Vergne • 16490 Alloue

Dans le cadre de l’été à la Maison Maria Casarès

Site de la compagnie du Veilleur

Réservations : 05 45 31 81 22

Courriel de réservation de la maison Maria Casarès


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