« La Reprise – Histoire(s) de théâtre (I) » de Milo Rau © Christophe Raynaud de Lage

« la Reprise », de Milo Rau, théâtre des Amandiers à Nanterre

Reprise de « La Reprise – Histoire(s) de théâtre (I) »

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Les Trois Coups

« La Reprise – Histoire(s) de théâtre (I) » de Milo Rau interroge la violence d’un fait divers, le regard et l’illusion théâtrale. Un spectacle dense, cathartique, efficace, crée à Bruxelles en mai, ovationné à Avignon et actuellement au Théâtre Nanterre-Amandiers, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. 

☛ Lire la critique de Lorène de Bonnay (15 juillet 2018) 

☛ Teaser 


la Reprise – Histoire(s) du théâtre(I), de Milo Rau

Nanterre-Amandiers – Centre dramatique national • 7 avenue Pablo Picasso • 92022 Nanterre 

Du 22 septembre au 5 octobre 2018, le mardi, mercredi et vendredi à 20 h 30, le jeudi à 19 h 30, le samedi à 18 h 30 et dimanche à 16 h 30 

Durée : 1 h 30

De 5 € à 25 €

Réservations : 01 46 14 70 00

Photo © Christophe Raynaud de Lage

Rencontre sera animée par Aude Lavigne avec l’équipe artistique le jeudi 27 septembre, à l’issue de la représentation.

Cycle de rencontres « Monde des possibles » avec l’équipe artistique le samedi 22 septembre. 

« Léonie et Noélie », de Nathalie Papin © Christophe Raynaud de Lage

Focus sur deux spectacles jeune public dans le In et le Off d’Avignon

S’envoler… ou pas

Par Lorène de Bonnay et Frédérique Favre
Les Trois Coups

« Marre mots », spectacle musical destiné aux enfants, fait battre les ailes de l’imaginaire : c’est notre petit coup de cœur du Off d’Avignon. En revanche, « Léonie et Noélie », dans le In, ne nous a pas emportées.

Coté Off, Marre mots, spectacle musical de Yoanna et Brice Quillion

« Marre Mots » de Y. et B. Quillion ©  Lu Sanslogo

« Marre Mots » de Y. et B. Quillion ©  Lu Sanslogo

L’enfance, temps de l’innocence ? Pas tout à fait : le temps des questions, des chamailleries, des bouderies, et des parents qui divorcent. Aucune complaisance dans les chansons enjouées ou poignantes de Brice et Yoanna Quillion. Dans leur spectacle concert, le monde est regardé à hauteur d’enfant, à cet âge où il n’y a encore ni routine ni évidence, parce que chaque nouvelle expérience est entièrement inédite.

Alors, les chansons surgissent comme des réactions spontanées, des cris, des rires et des colères. Face à ce que la vie nous balance, à ce qu’elle leur envoie, à ces marmots qui ont bien des raisons d’en avoir marre du monde des grands.

Les deux musiciens plongent dans l’univers du jeu comme des enfants. Ils jouent de la voix, ils jouent leurs personnages : garçon manqué ou garçon sensible, sans à priori. Armée de couettes et d’un accordéon, Yoanna se fâche. La guitare au poing, Brice s’enfuit. Ils s’amusent avec l’énergie vive des histoires de récrés bruyantes et vraies. Marre mots est un spectacle plein d’émotions à prendre en plein cœur.

Côté In, Léonie et Noélie, de Nathalie Papin

« Léonie et Noélie », de Nathalie Papin © Christophe Raynaud de Lage

« Léonie et Noélie », de Nathalie Papin © Christophe Raynaud de Lage

La pièce jeune public, inspirée des rapports de gémellité entre la mère et la tante de l’autrice, s’intéresse à un autre moment majeur de la jeunesse : la séparation et l’envol deux jumelles monozygotes de seize ans. L’une veut maîtriser tous les mots du Larousse, l’autre est passionnée par l’escalade des toitures. Entre fusion, agression et transgression, Léonie et Noélie se cherchent. Mais la rencontre avec un jeune homme provoque une scission salvatrice – aux allures de cataclysme cosmique –  entre les sœurs.

La dualité, évidemment trouble, des adolescentes, est soulignée à grands traits par le parallélisme et la symétrie des costumes de style manga, la présence de deux jumeaux masculins (freeruns volant dans toute la chapelle) et la scénographie : deux écrans vidéos se font face et « dialoguent » avec le plateau. Le motif de l’envol est également très appuyé, puisque le décor représente des toits, les films montrent des nuages ou des gratte-ciels, les Boréades performers portent des ailes. Enfin, des plumes enneigent l’espace, à l’instant crucial, final, du saut dans le vide. Les signes scéniques, décidément, sont trop manifestes, et ne titille pas l’imaginaire.

Si le texte et le jeu des comédiennes ne constituent pas les points forts du spectacle, la création vidéo est remarquable. Claire Nebout, Bernard Menez, Denis Lavant, Yann Collette, figures initiatiques auxquelles sont confrontés les fillettes Aliénor et Apolline Touzet, se trouvent convoqués pour déployer la fable. L’atmosphère générale ainsi créée, liée aux images, aux sons, aux chorégraphies acrobatiques, au lien ambivalent des jumelles (mi-filles mi-vieilles femmes, comme dans certaines représentations des Bonnes de Genet) impressionnera sûrement le jeune public. 

Lorène de Bonnay et Frédérique Favre


Marre mots, de Yoanna et Brice Quillion

Textes et musique (chant, accordéon, guitare) : Yoanna et Brice Quillion

Mise en scène : Chloé Schmutz

À partir de 6 ans

Avec : Yoanna Quillion, Brice Quillion

Durée : 50 minutes

Teaser vidéo

Photo : ©  Lucie Locqueneux

Théâtre de l’Arrache-Cœur • 13, rue du 58e Régiment d’Infanterie • 84000 Avignon

Dans le cadre du Off d’Avignon

Réservations : 04 86 81 76 97

Du 6 au 29 juillet 2018, à 10 h 30, relâche le mercredi

De 7 € à 13 €


Léonie et Noélie, de Nathalie Papin

Texte publié aux éditions l’école des loisirsGrand prix 2016 de littérature dramatique jeunesse (Artcena)

Mise en scène : Karelle Prugnaud

À partir de 8 ans

Avec : Justine Martini, Daphné Millefoa, Yoann Leroux, 
Simon Nogueira

Durée : 1 heure

Teaser vidéo

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Chapelle des Pénitents blancs • Place de la Principale • 84000 Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 16 au 23 juillet 2018 à 15 et 18 heures, relâche le 19

De 10 € à 20 €

« Et pourquoi moi je dois parler comme toi ? » d’Anouk Grinberg © Christophe Raynaud de Lage

« Et pourquoi moi je dois parler comme toi », d’Anouk Grinberg, la Chartreuse, à Villeneuve-lez-Avignon

Anouk et Pierre : des passeurs possédés

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Anouk Grinberg et Nicolas Repac unissent leurs instruments pour nous faire entendre des voix marginales. Un voyage poétique au pays de la folie, dépouillé et confondant.

« C’est pas ringard, l’authenticité », affirme la comédienne, qui a choisi de donner voix, corps et musicalité à des auteurs d’art brut. Ces « personnes non cultivées, ignorant (volontairement ou non) les modèles du passé, indifférentes aux règles du bien écrire », selon Michel Thévoz, spécialiste des écrits bruts, possèdent une inventivité, une innocence et une liberté précieuses. Parce qu’ils sont enfermés ou exclus, parce qu’ils utilisent un langage moins conditionné culturellement, ils expriment de façon inédite leur présence au monde. Certains écrits agencent autrement les signifiants, disloquent la syntaxe. D’autres expriment le chaos, les pulsions, la drôlerie et le lyrisme. Voilà pourquoi ils sont si proches des poèmes.

Le spectacle mêle donc les textes bruts (manuscrits, lettres d’internés envoyées à des directeurs d’asiles ou à des membres de la famille) aux textes littéraires « officiels » d’Odysséas Elýtis, Ingeborg Bachman, Henri Michaux ou Emily Dickinson. Aliénés ou écrivains attirés par les gouffres nous connectent tous à une « force de propulsion », une énergie vitale qui est l’origine de l’art, explique la comédienne. Il s’agit donc de les rassembler dans un même espace, au théâtre, à Avignon.

Anouk Grinberg © Carole Bellaiche

Anouk Grinberg © Carole Bellaiche

L’actrice et le musicien entrent eux-mêmes dans un dialogue consistant à déployer la puissance évocatrice de ces écrits. Avec délicatesse, modestie, naturel. Aucun ne veut jouer la folie, faire preuve de virtuosité. Au plus près des mots des auteurs, conscients de leur dénuement, de leur enfermement, Anouk et Pierre n’utilisent pas d’artifices. Ils campent sobrement sur le plateau noir. La lumière auréole leurs visages ou leurs corps, souligne les changements de rythmes ou d’atmosphères, illumine les textes qui s’amoncellent sur le sol, après leur incorporation. La mise en scène ténue, la petitesse des instruments, des notes et même du corps de l’actrice, exacerbent la puissance de ces voix brutes.

Frères humains

Anouk Grinberg semble possédée par ces Je qui (nous) appellent « pour creuser [leur] plafond ». Ces personnes (Justine, Lilly, Aloïse, Lotte, Jego, etc.,) sont en quête d’amour, de sensualité, de joie pure, autant qu’elles sont pétries d’angoisse ou de colère. La comédienne-chamane profère chaque idiolecte avec une intensité et une présence fabuleuses. Portée par la musique poétique de Nicolas Repac (alter ego d’Arthur H), elle varie les tonalités et les tempos, avec une inspiration fiévreuse.

Alors, lorsque résonnent les derniers mots du spectacle, extraits d’un poème d’Odysséas Elýtis, nous sommes percés par le cri de ces « frères humains » souffrants : « Le Paradis n’était pas une nostalgie, encore moins une récompense, c’était un droit ! ». Au moins, que la grâce de la poésie les absolve.  

Lorène de Bonnay


Et pourquoi moi je dois parler comme toi ? d’Anouk Grinberg

Textes : Aloïse Corbaz, Samuel Daiber, Joseph Heu, Justine Python, Jeanne Tripier, Adolf Wölfli, Emily Dickinson, Henri Michaux, Odysséas Elýtis

Avec : Anouk Grinberg, Nicolas Repac

Adaptation : Anouk Grinberg

Musique : Nicolas Repac

Collaboration artistique : Kên Higelin

Lumière : Joël Hourbeigt

Durée : 1 h 10

Teaser vidéo

Photo  ©  Christophe Raynaud de Lage, Carole Bellaiche

La Chartreuse • 58, rue de la République • 30400 Villeneuve-lez-Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 19 au 22 juillet 2018, à 18 heures

De 10 € à 30 €

« Arctique » d’Anne-Cécile Vandalem © Christophe Raynaud de Lage

« Arctique », d’Anne-Cécile Vandalem, la FabricA à Avignon

Un voyage hasardeux 

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Après « Tristesses » qui s’intéressait à la montée des nationalismes, « Arctique » traite du réchauffement climatique, à travers une dystopie dont l’esthétique flirte avec le grotesque.

Le sujet de la pièce témoigne de la fascination de l’autrice pour le Groenland, véritable « réservoir à fantasmes », de son exploration d’un motif cher, l’isolement, et de son intérêt croissant pour la chose politique.

L’action se situe en 2025 sur un navire de croisière fantomatique, aux allures de Titanic. Le décor est fascinant : sur la scène, un grand salon froid et clos, baignant dans une fumée verdâtre et, hors-champ, le reste du bateau. L’Arctic Serenity, en rade depuis son inauguration en 2017 après un étrange accident, est tracté jusqu’au Grand Nord pour être transformé en luxueux hôtel.

À bord, une jeune fille et un vieux passeur, horrifant et acariâtre, accueillent des passagers clandestins : la jeune femme les a fait venir pour se venger de la mort de sa mère, survenue le jour de la catastrophe. Cette dernière appartenait à une organisation écologiste reconnue coupable de sabotage (le navire avait heurté une plateforme pétrolière). Tous les protagonistes sont donc liés à cette sombre histoire où s’emboîtent intérêts politiques et économiques.

Le sous-texte de cette fiction d’anticipation policière est passionnant. Au travers des personnages (politiciens, journaliste, Inuit et femme d’investisseur), elle interroge les conséquences du réchauffement climatique au Groenland : la fonte des glaces rend accessible le passage Nord-Ouest jusque là réservé à des explorateurs mythiques ; des richesses sont découvertes dans les sols, lesquels attirent des sociétés d’investissement du monde entier. Circulations et extractions accélèrent les dégâts naturels et humains ; paradoxalement, ils enrichissent le Groenland et ravivent son rêve d’indépendance. Les Inuits, peuple de pêcheurs, font donc face à la concurrence des mineurs chinois : ils sont déplacés, acculturés et certains sombrent dans la déchéance. Sans parler des blessures de l’environnement arctique, jadis préservé.

« Arctique » d’Anne-Cécile Vandalem © Christophe Raynaud de Lage

« Arctique » d’Anne-Cécile Vandalem © Christophe Raynaud de Lage

Entre fascination et irritation

Pour orienter notre regard sur le plateau, Anne-Cécile Vandalem utilise finement la camera en live. Elle nous promène avec maîtrise dans les couloirs labyrinthiques de ce Minotaure maritime : dans la salle des radios, la cale, le pont, les chambres à l’abandon, les passages et recoins obscurs du navire de croisière décrépit. Elle nous plonge aussi dans les cauchemars et les traumas des personnages. Lorsqu’un orchestre apparaît en fond de scène, modulant une atmosphère onirique, on est encore conquis : la voix envoûtante d’Epona Guillaume entonne Anyone who knows what love is (will understand) pour nous hypnotiser et nous questionner. À ce stade, déjà, les références hétérogènes affluent : le Crime de l’Orient Express, Titanic, Shinning, Twin Peaks, la série danoise Borgen… Mais pourquoi pas ?

Peu à peu, pourtant, le mélange des registres progresse excessivement : le suspense du thriller cohabite avec le fantastique, des répliques de comédie, des scènes de drame et du gore. Anne-Cécile Vandalem a beau affirmer – avec pertinence – que toutes ces tonalités coexistent dans la vie, leur fusion dans cette forme théâtrale pose problème. Les comédiens sont convaincants, la scénographie demeure riche et mystérieuse, mais tant d’éléments disparates nuisent à l’écriture.

Par exemple, on voit défiler un ministre déguisé un explorateur anachronique, le fantôme d’un capitaine tout droit sorti de la Croisière s’amuse et, comble du comble, un ours polaire géant digne de Lost ! Dans un film, on « croirait » aisément à tout cela – la fascination des images aidant. Mais là, la présence réelle des corps sur le plateau souligne la caractère grotesque, voire ridicule, de certaines situations. Dès lors, on reste sur le port, intrigué et agacé, observant cette aventure maritime que l’on aurait voulu plus glaçante.

Lorène de Bonnay


Arctique, d’Anne-Cécile Vandalem

Mise en scène : Anne-Cécile Vandalem

Avec : Frédéric Dailly, Guy Dermul, Éric Drabs, Véronique Dumont, Philippe Grand’Henry,
Epona Guillaume, Zoé Kovacs, Gianni Manente,
Jean-Benoît Ugeux, Mélanie Zucconi

Durée : 2 h 10

Photo  ©  Christophe Raynaud de Lage

La FabricA • 11, rue Paul-Achard • 84000 Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 18 au 24 juillet 2018 à 18 heures

De 10 € à 30 €

« les Choses qui passent » d’Ivo van Hove © Christophe Raynaud de Lage

« Les Choses qui passent », d’après Louis Couperus, cour du lycée Saint-Joseph à Avignon

L’ombre, en attendant la lumière

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Deux ans après le cauchemar rouge des « Damnés », Ivo van Hove crée un nouveau songe en noir et blanc qui hante encore plus les esprits. « De Dingen die voorbijgaan », adapté du roman néerlandais de Couperus, est à la fois empreint d’une majesté tragique et d’une « inquiétante étrangeté ».

Un terrible fatum pèse sur la famille de Lot. Sa grand-mère et son amant ont commis un crime épouvantable, durant leur jeunesse, sur une terre étrangère (Java), avant de rentrer à La Haye. Depuis, le fantôme du mort les visite, comme dans Thérèse Raquin de Zola. Pendant soixante ans, le silence, au sujet des « choses qui se sont passées », écrase les descendants. Plus exactement, la « Chose », ce réel inassimilé, a pourri la lignée. Lot s’efforce de lutter contre cette mélancolie morbide en écrivant ou en se mariant avec Elly, sans passion.

La pièce est composée de trois parties aux tonalités distinctes, mêlant des scènes chorales et des dialogues. Dans un espace fantasmatique – sorte de purgatoire fait d’ombre et de lumière – apparaît la famille maudite. L’épisode traumatique est vite révélé. Le second acte, accompagné de la somptueuse chanson de Nina Simone, Wild is the Wind, évoque les noces ensoleillées du jeune couple dans le sud, vite enténébrées. Enfin, la dernière partie, plus sinistre, conjugue pourtant la mort et le rêve d’un autre destin.

« les Choses qui passent » d’Ivo van Hove © Christophe Raynaud de Lage

« Les Choses qui passent » d’Ivo van Hove © Christophe Raynaud de Lage

Pour figurer le rapport dramatique au temps des personnages (les jeunes meurent lentement mais les plus âgés se sentent trop vieux pour avoir peur de la mort), le metteur en scène joue avec l’âge des comédiens. Katelijne Damen, soixante-huit ans, interprète ainsi la mère et la sœur de Lot ; ceux qui interprètent ses maris ont une génération de moins. Lorsque Lot exprime sa crainte de la mort, il se réfugie dans les bras incestueux de sa mère qui s’est toujours comportée comme une enfant. Ces distorsions, inversions, créent un trouble singulier sur scène, relayées par la scénographie et la création musicale d’Harry de Wit, exquises.

Une écriture scénique magistralement renouvelée

Toute l’originalité de cette création réside dans cette « nouvelle théâtralité » voulue par l’artiste. De fait, on est loin de la dramaturgie des Tragédies romaines, vues à Paris quelques semaines auparavant. L’imposante famille, arborant des costumes noirs contemporains, prisonnière d’un deuil sans fin, compose un chœur antique qui se meut silencieusement sur le plateau, ou reste assis, dans une attente irrévocable.

La chorégraphie des corps, inspirée de l’opéra, confine au sublime. En fond de scène, un immense miroir déréalise l’espace et réfléchit ces ombres (et les nôtres !). Une table d’horloges permet également au musicien de faire sonner le rythme inexorable du temps. Un tic-tac qui s’abolira dramatiquement. Enfin, les spectres sombres sont emprisonnés à l’intérieur de vitres couvertes de visages blancs effrayants.

Ainsi se forment des tableaux sonores orchestrant subtilement les ombres et les lumières, qui frappent l’imagination. Des peintres comme Manet ou Léon Spilliaert ont inspiré cet univers symbolique, si étrange, si beau. Dans ce purgatoire, on attend aussi Godot. Mais l’on y parle une langue dense, très poétique, et l’on exprime ses traumas, ses passions et ses espoirs.

« Les Choses qui passent » d’Ivo van Hove © Christophe Raynaud de Lage

« Les Choses qui passent » d’Ivo van Hove © Christophe Raynaud de Lage

En effet, outre les thèmes du vieillissement, de la conscience de la finitude qui empêche de jouir du présent, le spectacle aborde la question de la pulsion – sexuelle et criminelle. Les personnages cherchent à oublier leurs fantômes en s’enfouissant dans un amour fusionnel (la grand-mère Ottilie et Takma), en réprimant leurs désirs profonds (la sainte Tante Stéphanie, Lot), ou en passant à l’acte de façon transgressive (l’Oncle Anton est pédophile).

Des scènes piquantes et inquiétantes, autour du motif du baiser – récurrent dans le texte – suscitent humour et effroi : notamment lorsque Takma étouffe entre ses lèvres le cri ou le râle de sa vieille amante criminelle.

« De Dingen die voorbijgaan » rend donc compte d’une famille aussi dévastée que le paysage urbain en ruine, projeté sur un écran vidéo. Pourtant, même mourant, Lot veut croire à des liens intimes qui n’enferment pas et permettent d’assumer ses désirs. C’était subversif d’écrire cela en 1906 pour Couperus, poète homosexuel. Ce ne l’est plus (l’espère-t-on), mais la quête d’être soi en se libérant réellement des pesanteurs familiales et sociétales perdure. Ce drame, de très grande tenue, porté par des artistes brillants, n’a pas d’âge et s’imprime étrangement dans les mémoires. 

Lorène de Bonnay


De Dingen die voorbijgaan (les Choses qui passent), d’après Louis Couperus

Adaptation : Koen Tachelet

Mise en scène : Ivo van Hove

Avec : Katelijne Damen, Fred Goessens, Janni Goslinga, Aus Greidanus Jr., Abke Haring, Robert de Hoog, 
Hugo Koolschijn, Maria Kraakman, Majd Mardo, Celia Nufaar, Frieda Pittoors, Luca Savazzi, Gijs Scholten van Aschat, Bart Slegers, Eelco Smits

Chorégraphie : Koen Augustijnen 


Musique : Harry de Wit


Scénographie, lumière : Jan Versweyveld 


Vidéo : Theunis Zijlstra 


Costumes : An D’Huys

Durée : 2 h 10

Teaser vidéo

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Cour du lycée Saint-Joseph • 62, rue des Lices • 84000 Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 14 au 21 juillet 2018, à 22 heures, relâche le 16

De 10 € à 30 €


À découvrir sur Les Trois Coups :

les Damnés, d’Ivo van Hove, par Lorène de Bonnay

Tragédies romaines, d’Ivo van Hove, par Olivier Pansieri

Vu du Pont, d’Ivo van Hove, par Léna Martinelli

The Fontainhead, d’Ivo van Hove, par Fabrice Chêne