Juliette Steimer © Céline Nieszawer

« Mille et une », création de théâtre musical, Théâtre de la Renaissance à Oullins

Juliette Steimer réalise une performance indiscutable

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

« Mille et une », textes originaux de Abdelwaheb Sefsaf, Marion Aubert, Marion Guerrero, Jérôme Richer, Rémi De Vos, est représenté au Théâtre de la Renaissance à Oullins. Ce spectacle porte en lui de belles réussites.

À Palmyre, au pays des Mille et Une nuits, une jeune journaliste, cachée sous une fausse identité, est prise en otage et menacée d’être décapitée, comme son « fixeur », si la rançon réclamée par ses ravisseurs n’est pas versée. Se souvenant du conte oriental de la princesse Schéhérazade, et affrontant son bourreau, elle invente cinq histoires pour retarder l’heure de son châtiment. C’est sur cette tragique situation contemporaine que Abdelwaheb Sefsaf, metteur en scène, Patrick Burgan, compositeur, Juliette Steimer, comédienne, et les solistes des Percussions Claviers de Lyon, dirigés par Gilles Dumoulin, s’emparent de textes commandés à Marion Aubert, Marion Herrero, Jérôme Richer, Rémi De Vos et Abdelwaheb Sefsaf lui‑même. Courageuse entreprise au moment où les sociétés occidentales font face régulièrement à de nombreux enlèvements perpétrés par des groupes terroristes.

« Je déteste les victimes quand elles respectent leurs bourreaux.

Pour encadrer ce contenu terrifiant, une haute palissade, un praticable mobile exigu, cinq marimbas et des projections vidéo suffisent à créer le lieu de la réclusion de l’otage. L’atmosphère tient à la fois du pénitencier et du tribunal inquisitorial. L’image d’ensemble est puissante et les variations qu’elle permet avec les éclairages subtils d’Alexandre Juzdzewski compensent la faiblesse sporadique de certaines écritures. Celles, par exemple, qui frôlent parfois une empathie excessive avec le point de vue du tortionnaire. Vient en mémoire la parole de Jean‑Paul Sartre : « Je déteste les victimes quand elles respectent leurs bourreaux ».

Ce spectacle porte en lui de belles réussites. Les deux premières histoires imaginées par la prisonnière, fluctuations sur l’exaltation de la fidélité de Pénélope pour son guerrier d’Ulysse ou le funeste destin de deux amants où un oriental Roméo se suicide avant sa Juliette, touchent profondément. La rigueur et la finesse avec laquelle les percussionnistes interprètent la partition de Patrick Burgan méritent tous les éloges. Il faut dire que cette partition propose des variations instrumentales d’une grande richesse. Le tuilage des évocations musicales citant en souplesse différentes cultures fait naître de multiples émotions. La composition accompagnant le récit de la carrière de Nina Simone, à laquelle la détenue s’identifie, est une totale réussite. L’intelligence de la direction de l’ensemble des instrumentistes par Gilles Dumoulin y est pour beaucoup. À noter aussi l’importance des déplacements furtifs et inquiétants des musiciens. Silencieux, ils deviennent d’implacables geôliers. En images projetées sur la scénographie, ils construisent un mur humain menaçant et infranchissable. Manipulant des chaînes, ils assument violemment les limites indestructibles de la liberté.

Généreuse et précise dans son jeu, Juliette Steimer réalise une performance indiscutable. Corporellement très à l’aise, elle maîtrise les contraintes de l’espace restreint de sa cellule et renouvelle sans cesse ses attitudes en fonction des situations. Sur le plan émotionnel, à cause des registres contrastés des récits, elle donne à certains moments l’impression d’être déstabilisée, cherchant à trouver l’équilibre entre la peur, la fatigue, l’humour, la légèreté ou l’angoisse. Pas facile, malgré tout son évident talent, de naviguer dans le carcan d’un collage d’écritures. Il faut dire à sa décharge que sa longue robe d’un blanc étincelant, piquée de pierres scintillantes, a le désavantage de citer lourdement la tenue d’une princesse des Mille et Une Nuits, alors qu’elle est censée incarner une journaliste prise aujourd’hui en otage par Daech.

On retiendra finalement que cette création contient suffisamment de remarquables qualités de mise en scène, d’invention et d’interprétation musicales pour aller à la rencontre du public, en abordant lucidement et de façon nuancée un sujet tragique qui hante nos sociétés. 

Michel Dieuaide


Mille et une, textes originaux de Abdelwaheb Sefsaf, Marion Aubert, Marion Guerrero, Jérôme Richer, Rémi De Vos

Mise en scène : Abdelwaheb Sefsaf

Avec : Juliette Steimer, comédienne

Musique originale : Patrick Burgan

Direction musicale : Gilles Dumoulin

Lumières et vidéo : Alexandre Juzdzewski

Son : Jérôme Rio

Costumes : Quentin Gibelin

Les Percussions Claviers de Lyon : Raphaël Aggery, Sylvie Aubelle, Gilles Dumoulin, Jérémy Daillet, Dorian Lepidi

Et la voix de : Rémi De Vos

Production : Les Percussions Claviers de Lyon

Coproduction : Théâtre de la Renaissance-Oullins-Lyon Métropole

Avec le soutien du F.C.M., de l’Adami, de la Spedidam, de la Sacem, et de Musique nouvelle en liberté

Théâtre de la Renaissance • 7, rue Orsel • 69600 Oullins

www.theatrelarenaissance.com

contact@theatrelarenaissance.com

Tél. 04 72 39 74 91

Représentations : les 23, 24, 25 mars 2017 à 20 heures

Durée : 1 h 15

Tarifs : 24 €, 22 €, 16 €, 14 €, 10 €, 5 €

« Histoire de Jean-Pierre » © Augustin Rolland

« Histoire de Jean‑Pierre », d’Agnès d’Halluin, l’Élysée à Lyon

La bravoure de Pierre et Maria

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Ce qu’il y a de bien, parfois, au théâtre, c’est qu’en dépit de la qualité discutable de l’œuvre présentée, on peut avoir la bonne et compensatoire surprise de retrouver un comédien qu’on estime et en même temps de découvrir le talent, ici d’une comédienne, qu’on ne connaissait pas. Lui se nomme Pierre Germain. Elle s’appelle Maria Menegaki.

Pierre Germain, alias Jean‑Pierre, joue le rôle d’un gendarme mort dans l’exercice de ses fonctions. Comme il s’agit d’un spectacle théâtral, bien que décédé, il parle, et comme tous les acteurs il viendra saluer le public à la fin. Pour éviter la répétition, appelons‑le PG. PG. donc, quoique vêtu d’une veste aux galons rouges qui évoque plutôt un sapeur-pompier, accomplit ici une prestation remarquable de finesse et d’intelligence. Vu déjà dans Macbeth et Othello mis en scène par Gwenaël Morin – ah ! sa bouleversante Desdémone –, il investit son personnage somme toute quotidien avec une aisance incroyable.

Tout en rondeur et modestie – car les gendarmes passent de longues heures assis devant un bureau ou subissent d’interminables gardes debout à l’abri d’une guérite –, PG redouble d’humour, de sensibilité et de fierté. Qu’il soit allongé sur son lit mortuaire ou le quitte pour dire sa vérité sur la cause de son décès, il fascine par la justesse de son jeu corporel et vocal. Sa présence est telle qu’elle devient, chaque fois qu’il intervient, un précieux viatique pour supporter la médiocrité des scènes où il se contente du mutisme d’un cadavre. Merci, Pierre Germain, pour ces belles retrouvailles.

Maria Menegaki interprète une jeune femme – amie ? amante ? – du gendarme. En deux séquences où elle prend la parole à l’ouverture et à la conclusion du spectacle, elle s’impose par la densité de son jeu. Au début, elle tente, provocatrice, de faire de la cérémonie d’adieu au militaire une fête sensuelle et tragique. Cela tient de l’énergie d’une bacchante et de la fureur des Érinyes. Sa maîtrise de l’espace et de la voix est impressionnante. À la fin, sur un registre moins spectaculaire, elle émeut par sa tessiture grave et colorée d’un tendre accent. Repliée sur elle-même elle transmet en douceur le trouble du chagrin.

Ainsi emporté par de talentueux acteurs, on en oublierait presque de dire de quoi parle le texte de l’auteur, et théâtralement comment il le traite. Simplement et superficiellement, de la problématique de l’héroïsme. Jean‑Pierre, le gendarme, a‑t‑il été tué à l’occasion d’un acte de bravoure ou d’une désolante méprise ? Les membres de sa famille sont divisés sur la question à la veille de la cérémonie qui doit rendre officiellement hommage au défunt. Formellement, la représentation appartient à la catégorie théâtre de tréteaux : pas de scénographie, pas de régie son-lumière, un texte, des comédiens. À savoir la règle du jeu des spectacles créés dans le cadre du festival En acte(s) à l’Élysée. C’est tout. 

Michel Dieuaide

Lire aussi « Cannibale », d’Agnès d’Halluin, d’après une idée originale de Maud Lefebvre, l’Élysée à Lyon.


Histoire de Jean‑Pierre, d’Agnès d’Halluin

Mise en scène : Guillaume Fulconis / le Ring Théâtre

Avec : Pierre Germain, James Gonin, Sébastien Hoën‑Mondin, Lola Lelièvre, Maria Menegaki

Illustrations : © Augustin Rolland

Production : Festival En acte(s)

L’Élysée • 14, rue Basse‑Combalot • 69007 Lyon

www.lelysee.com

Courriel : theatre@lelysee.com

Tél. 04 78 58 88 25

Représentations : le 15 mars 2017 à 19 h 30, le 17 mars 2017 à 20 h 30, le 18 mars 2017 à 16 heures

Durée : 50 minutes

Tarifs : 12 €, 10 €

« les Gravats », de La Mouline, les Célestins à Lyon

Mourir ? Nous, jamais !

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Jean‑Pierre Bodin, Jean‑Louis Hourdin, Alexandrine Brisson et Clotilde Mollet défient le vieillissement et la mort sous la forme d’un collage théâtral savoureux mais quelque peu nonchalant.

Dès lors qu’un spectacle s’empare des questions universelles concernant la fin de vie, tout spectateur entre dans la salle, et c’est bien normal, avec ses propres références. Afin de préserver le contenu de la pièce, car il y a des surprises, voici avec lesquelles j’ai découvert le travail du collectif de La Mouline.

D’abord, Délicieuses frayeurs, recueil de nouvelles poétiques et surréalistes du récemment disparu Maurice Pons. Ensuite, les Trois Petits Vieux qui ne voulaient pas mourir de la dramaturge néerlandaise Suzanne Van Lohuizen. Enfin, les Vieux Fourneaux, la bande dessinée de Lupano et Cauuet. Et puis, ajoutons, par peur de l’oublier – déjà la vieillesse ? – les Vieux de Jacques Brel, histoire de s’apprêter à aller un jour « de la fenêtre au lit, du lit au fauteuil et du lit au lit ».

On l’aura compris, les Gravats abordent sans tabou ni mièvre compassion ce temps de l’existence où les forces physiques et mentales déclinent, où chacun sait qu’il doit se préparer au grand saut dans l’inconnu. Les trois comédiens – une femme, deux hommes – se montrent tels qu’ils sont dans la vie. Elle, naviguant sur les eaux incertaines de sa mémoire. Eux, s’efforçant de puiser dans ce qu’il leur reste d’énergie. Les personnages sont extrêmement touchants, capables de distance sur leur condition et inlassables pratiquants de l’humour en toutes circonstances. Tous trois se refusent à mourir avant d’avoir respiré jusqu’à la dernière minute l’air fortifiant de l’existence.

« les Gravats » © D.R.

« les Gravats » © D.R.

Pour nous faire mourir de rire et rire de mourir, Jean‑Pierre Bodin, Jean‑Louis Hourdin, Clotilde Mollet et Alexandrine Brisson ont choisi la voie du collage. Saynètes, inventaires, citations, chansons et chorégraphies composent de façon nonchalante leur création collective. C’est souvent réussi, mais ça donne parfois l’impression qu’on assiste, comme on dit au cinéma, plus à une projection de rushes qu’à un montage solide. La séquence de la recherche du titre du spectacle lui-même, l’étirement de celle des parties chorégraphiées ou la lecture in extenso de la charte des droits du mourant sont des exemples d’une réalisation qui explore encore son architecture définitive.

Toutefois, soyons honnête, j’ai vu les Gravats un soir de première et je ne doute pas que l’équipe de La Mouline va rapidement se ressaisir. En tout cas, elle a déjà en mains, et c’est d’importance, la qualité de ses interprètes. Clotilde Mollet, bouleversante quand sa vieille perd la mémoire, mutine quand elle retrouve le sens de l’humour, grave quand elle fait face aux faiblesses du corps, est une merveilleuse aïeule à qui on souhaite l’éternité. Jean‑Louis Hourdin, en vieillard résigné ou rebelle, transcrit à merveille toutes les émotions d’un homme né pour vivre, apte jusqu’au dernier souffle à mobiliser ses muscles pour défier la Camarde. Jean‑Pierre Bodin, en vieux magnifique dont on se dit qu’il ne fait pas son âge, irrigue la pièce de sa sagesse impertinente et poétique et rappelle avec finesse que le silence et l’écoute font partie intrinsèque du talent d’un acteur.

Les Gravats sont en fin de compte un bel antidote contre les pensées morbides. Une fois qu’ils auront fortifié les os du squelette de leur création, n’en doutons pas, la bande de La Mouline fera fuir la grande faucheuse et fera le plein des salles de théâtre. 

Michel Dieuaide


les Gravats, du collectif de réalisation : Jean‑Pierre Bodin, Alexandrine Brisson, Jean‑Louis Hourdin, Clotilde Mollet

Textes : Jean‑Pierre Bodin, Alexandrine Brisson, Clotilde Mollet et divers poètes

Avec : Jean‑Pierre Bodin, Jean‑Louis Hourdin, Clotilde Mollet

Travail chorégraphique : Cécile Bo

Costumes : Alexandrine Brisson

Construction : Jean‑Baptiste Herry

Régie : Jean‑Claude Fonkenel, Nicolas Forge

Production déléguée : La Mouline

Coproduction : La Mouline ‑ Jean‑Pierre Bodin, G.R.A.T., Célestins-Théâtre de Lyon, le Moulin du roc, scène nationale de Niort

Avec le soutien de la Maison des arts de Brioux‑sur‑Boutonne

Les Célestins • 4, place Charles‑Dullin • 69002 Lyon

www.celestins-lyon.org

Courriel : billetterie@celestins-lyon.org

Représentations : du 7 au 17 mars 2017 à 20 h 30, le dimanche à 16 h 30, relâche le lundi

Durée : 1 h 30

Tarifs : 23 €, 20 €, 15 €, 12 €

Claire Truche © D.R.

Portrait de Claire Truche, metteuse en scène, directrice artistique de la Nième Compagnie et du Théâtre Astrée à Villeurbanne

Savamment populaire

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Le parcours théâtral de Claire Truche commence de façon tout à fait étonnante. Désirant devenir camerawoman, elle intègre à sa grande surprise le conservatoire régional de Grenoble et reçoit une formation de comédienne sous la direction d’Abès Feraoun. Elle découvre la capacité du théâtre à être une formidable école de l’apprentissage de la vie et du monde. En 1992, tombant sur le dossier d’instruction du procès de l’anarchiste Caserio, l’homme qui assassina le président Sadi Carnot à Lyon, elle en fait la matière de son premier spectacle fondant ainsi la Nième Compagnie. Cette création inaugure l’une des interrogations traversant toujours son métier, à savoir questionner l’hiatus entre les moyens de faire passer ses idées et la quête de la connaissance de l’autre. Elle installe au cœur de sa dramaturgie une volonté anthropologique qui nourrit inlassablement son travail d’écriture, d’adaptation et de mise en scène. L’exploration de la langue, outil majeur de la différence, critère d’évaluation essentiel de l’intelligence comme de la connerie humaines, irrigue jusqu’à aujourd’hui sa démarche artistique.

Se souvenant qu’enfant, elle « se sentait trop loin du théâtre » dans une salle de spectacle, elle revendique pour elle-même et pour le public « une envie d’être près » en construisant surtout de petites et moyennes formes. Théâtre de proximité, partage de l’énergie du langage, récits contemporains bâtis avec des outils artisanaux sont les maîtres mots de sa démarche. Quelques titres récents de ses spectacles, présentés comme déambulations, conférences dramatisées ou véritables pièces jouées sur un plateau permettent de savourer l’intelligence et l’humour animant sa recherche : Incendie de Fauré, Un chacal, des chamots, Comment je suis devenu stupide, Musée Beckett, Soirée théâtrocervicale à moins qu’elle ne soit cérébrothéâtrale, Petites notes mathématiques.

Claire Truche aime avec gourmandise mettre en avant une autre et rare option de son travail, sa passion pour les cultures scientifiques. Son implantation avec le Théâtre Astrée au sein du domaine de l’université Lyon‑I s’accorde parfaitement avec sa boulimie de lectures concernant les mathématiques, les neurosciences et l’informatique. Une part importante de ses créations repose sur son choix de développer des collaborations avec des universitaires pour rapprocher en toute complicité deux mondes qui se tiennent généralement à distance, celui du théâtre et de la recherche. Là encore, il s’agit expressément, sans didactisme ni simplification, d’inventer des formes dramatiques nouvelles. Elle appelle cela, toujours de façon humoristique, son « darwinisme » esthétique. Originale attitude donc que celle d’une metteuse en scène multipliant les travaux de compagnonnage entre détenteurs du savoir, comédiens professionnels ou amateurs, musiciens, danseurs, chanteurs, étudiants et spectateurs curieux.

Bien qu’émerveillée par, notamment, les somptueuses créations de Georges Lavaudant à l’époque où elle suivait sa formation de comédienne à Grenoble, Claire Truche préfère maintenant s’appuyer sur son intérêt pour l’art brut et les objets du quotidien qu’elle détourne métaphoriquement et poétiquement. Une barrière de bouteilles bleutées et translucides en plastique pour représenter une banquise, des tas de guindes pour imager nos deux pôles cérébraux. C’est en archéologue du présent qu’elle se sent bien, cherchant à débusquer dans chacune de ses réalisations ce qui s’essaye à domestiquer l’individu. Manifestation évidente de la dimension politique d’un travail qui souhaite faire fréquenter le théâtre à ceux qu’ennuient de nombreuses productions austères et élitistes.

Toutefois, et c’est d’importance, l’itinéraire de Claire Truche ne se résume pas à la solitude talentueuse d’une artiste narcissique. En alternance avec ses propres œuvres, la Nième Compagnie s’attache à coopérer avec des comédiens, eux aussi metteurs en scène, comme Jean‑Philippe Salério, Rémi Rauzier, avec des chercheurs comme Gaëtan Sanchez, avec des auteurs comme Patrick Dubost, Rémi De Vos, Martin Page. La dimension indispensable du travail collectif fait partie intégrante du projet. La récente création de Claire Truche, intitulée la Métaphore du canari, inspirée par une phrase d’Alejandro Jodorowsky : « Un oiseau né en cage pense que voler est une maladie » et présentée au Théâtre Astrée actuellement est une occasion concrète de se faire une idée de la qualité d’un cheminement atypique sachant provoquer le plaisir du public. 

Michel Dieuaide

http://theatre-astree.univ-lyon1.fr/

Bureau de tabac © D.R.

« Bureau de tabac », de Fernando Pessoa, Théâtre des Marronniers à Lyon

Triste pitrerie

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

De ricanements en moqueries, le magnifique poème de Fernando Pessoa perd toute intensité.

Écrit en 1928, et rare texte de Pessoa publié de son vivant en 1933, Bureau de tabac (Tabacaria en portugais) pose la question entêtante et fondamentale du « Qui suis‑je ? ». Portant la signature d’un de ses hétéronymes, Alvaro de Campos, le poète élabore un huis clos fascinant mettant en scène un personnage qui lui ressemble, oscillant sans cesse entre simulation et sincérité. Seul dans sa chambre, il va de la table au lit, de la confrontation à la page blanche au rituel du petit déjeuner, de la lumière à l’obscurité. Une simple fenêtre ouverte sur la rue le relie à la vie quotidienne. Au fil des heures, et grâce à quelques cigarettes qui l’aident à neutraliser son angoisse, l’homme finit par conclure que le réel et les songes sont équivalents. Puissant monologue introspectif, le poème, feignant le détachement et les faux-semblants, est une ode émouvante à la lucidité. Double de Pessoa, Alvaro de Campos s’affirme comme « un poète métaphysique qui déteste la métaphysique ».

Avec une telle matière, Rita Pradinas, la metteuse en scène dont c’est la première réalisation, a le mérite d’afficher une réelle ambition, ce qui doit être souligné. Mais force est de constater qu’il ne suffit pas de déclarer : « Nous avons voulu monter Bureau de tabac pour ricaner de la solitude, pour moquer nos propres ambitions démesurées, pour jubiler du drame absurde qui se joue ici : nous sommes vivants, nous allons mourir ». Sur le plateau, l’usage répété d’une forme de dérision dissout le propos du poème, fragilise la dialectique nerveuse de l’écriture. La séquence des tartines à la confiture et celle de la distribution de chocolats au public, toutes deux étirées dans le temps, provoquent le rire de façon assez démagogique, faisant oublier la densité d’un texte irrigué en permanence par les vertiges de la folie. L’homme de la mansarde n’est pas un pitre.

En outre, il y a quelque chose de plus contestable. Les partis pris d’interprétation proposés au comédien ont le désavantage de gâcher un talent indiscutable en l’enfermant dans une gestuelle frénétique et en le contraignant essentiellement à dire les mots du bout des lèvres. Choix cynique qui fait du personnage un histrion dépourvu de sensibilité. Jeune comédien pourtant déjà remarqué par des metteurs en scène importants, Antoine Besson se relèvera sûrement de cette expérience décevante. 

Michel Dieuaide


Bureau de tabac, de Fernando Pessoa

Traduction : Michel Chandeigne et Pierre Léglise‑Costa

Éditions Christian Bourgois, 1988

Mise en scène : Rita Pradinas

Assistante à la mise en scène : Estelle Lembert

Jeu : Antoine Besson

Conception sonore : Estelle Lembert

Musique : Cyril Meysson

Création lumière : Nathan Teulade

Régie : Georges‑Antoine Labaye

Photo : © D.R.

Production : La Compagnie d’Alice

Théâtre des Marronniers • 7, rue des Marronniers • 69002 Lyon

www.theatre-des-marronniers.com

Courriel : infos@theatre-des-marronniers.com

Tél. 04 78 37 98 17

Représentations : les 23, 24, 25 février 2017 à 20 h 30, le 26 à 17 heures et le 27 à 19 heures

Durée : 1 heure

Tarifs : 15 €, 12 €, 8 €