« Tartuffe, nouvelle ère » © Jean-Louis Fernandez

« Tartuffe, nouvelle ère », de Molière, Théâtre de la Renaissance à Oullins

Trop de style nuit

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

Si le titre de l’œuvre de Molière est doté d’une suite, « Tartuffe, nouvelle ère », il ne s’agit pas d’une adaptation, mais de la pièce donnée dans son intégralité et son intégrité. C’est pour Éric Massé, le metteur en scène qui clôt ainsi un cycle centré sur la place du religieux (nouvelle ère), l’occasion de renouer avec un texte classique.

Et il ne semble malheureusement pas aussi à l’aise qu’avec les écrits contemporains, voire avec les collages dans lesquels il évolue habituellement avec une grande subtilité.

Le plateau du Théâtre de la Renaissance est de bonne taille sans être de dimensions gigantesques. Pourtant, dans la scénographie d’Éric Massé, il paraît immense : de hauts panneaux peints, anges rouge et or semblant tout droit sortis de tableaux baroques comme des détails agrandis, forment les cloisons de la maison d’Orgon. Autour, c’est la rue, c’est-à‑dire la terre battue, mais encore la glaise dont sont faits les hommes et dans laquelle ils fouillent, terre de cimetière, terre de combats… En hauteur, des micros tombent des cintres : ils amplifieront parfois les voix, comme dans une église, notamment celle de Tartuffe quand il prêche, quand il est en représentation. La table et ses chaises, si importantes dans cette comédie bourgeoise, sont elles aussi accrochées en l’air avant de redescendre accomplir leur office (en particulier celui d’abriter Orgon des regards lors de la fameuse scène de la séduction). Si la raison d’être de cette disposition ne saute pas aux yeux, elle ajoute une touche contemporaine que ne dément pas le style des meubles en question.

Ce décor est un peu encombrant : à trop vouloir signifier, on y perd la dimension d’un Tartuffe qui est, certes, une charge contre les dévots, mais autant un drame intime.

D’excellents comédiens aux oripeaux trop grands

Dans cette histoire, comme souvent chez Molière, le père, Orgon, est d’abord un tyran domestique, prêt à marier sa fille au mieux de ses propres intérêts, à délaisser sa femme pour une de ses lubies et à déshériter son fils. Laurent Meininger lui prête sa stature et sa puissance. Il joue un personnage tour à tour tendre et capable de violence soudaine, sans cesse en train de contraindre sa nature pour obéir à l’idéal dévot. Plutôt inquiétant, donc. Plus que Tartuffe, c’est lui le personnage central de la pièce, car il est la dupe entichée d’une fantaisie, laquelle, comme toujours, est agitée par un escroc, un de ceux qui en cette fin de règne de Louis XIV ont le vent en poupe. Ce sont les mécanismes de l’aveuglement d’Orgon qui intéressent Molière, ainsi que l’impuissance de sa famille au rang de laquelle figure en bonne place la servante Dorine, interprétée avec malice et énergie par Angélique Clairand très à son aise dans ce rôle.

Quant à Tartuffe, confié à Pierre‑François Garel, il est impénétrable, c’est son emploi. Envahi par des pulsions qu’il peine à contrôler comme en témoigne une des premières scènes où la vue d’un sein le met à ce point hors de lui qu’il saute sur sa proie sans retenue, il est à d’autres moments cet imposteur calculateur, méfiant et retors auquel l’acteur prête une duplicité sensible et inquiétante.

Certaines scènes laissent cependant songeur : à quoi sert, par exemple, que Tartuffe se dénude pour prendre une douche sauf à montrer son corps qu’il a beau aux spectateurs ? Ou, pire, qu’il se lave les dents ? Pourquoi Mariane pleure-t‑elle à gros sanglots même une fois sortie de scène, de sorte qu’on n’entend qu’elle ? Pourquoi Damis ressemble-t‑il à un ado de banlieue ? Et pourquoi fument‑ils tous ou presque ? De même, on peut se demander la raison d’une direction d’acteurs qui les pousse à se jeter les uns contre les autres pour rouler au sol en un mélange de bras et de jambes. Dans cette société corsetée où chaque geste est épié et compté à charge, ce choix est sans doute le signe de désirs réprimés qui ne rêvent que de s’exprimer… Pas sûr que le moyen soit approprié…

Cette impression de surabondance, de trop-plein, de surenchère nuit à cette pièce par ailleurs très bien assumée par des comédiens qui font entendre à la perfection les alexandrins de cette langue élégante et qui donnent de leur personnage une palette complexe et juste. Parmi eux, citons encore l’excellente Mireille Mossé, impressionnante dans le rôle de Madame Pernelle, véritable chef de famille malgré son ridicule. Enfin, il convient de rendre justice à la scène finale, glaçante.

En un mot, c’est un spectacle qui fait preuve d’énormément de qualités, mais qui demanderait à être sérieusement épuré pour qu’on l’entende vraiment sans être gêné par trop de parasites. 

Trina Mounier


Tartuffe, nouvelle ère, de Molière

Mise en scène : Éric Massé

Avec : Léo Bianchi, Angélique Clairand, Pierre‑François Garel, Iannis Haillet, Simon Lambert‑Bilinski, Clément Lefèvre, Laurent Meininger, Mireille Mossé, Sarah Pasquier, Édith Proust

Scénographie : Éric Massé, accompagné de Didier Raymond

Collaboration artistique : Hervé Dartiguelongue

Lumières : Yoann Tivoli

Costumes : Pierre Canitrot

Son : Wilfrid Haberey

Photo : © Jean‑Louis Fernandez

Coproduction : Cie des Lumas, Comédie de Valence-C.D.N. Drôme-Ardèche, Scène nationale 61 Alençon, Flers, Montagne‑au‑Perche, Théâtre de la Renaissance-Oullins-Lyon Métropole, Comédie de Picardie, Théâtre de Cusset, Théâtre du Parc-Andrézieux‑Bouthéon

Avec la participation du Jeune Théâtre national

La Cie des Lumas est en convention triennale avec la D.R.A.C. Auvergne ‑ Rhône‑Alpes, la région Auvergne ‑ Rhône‑Alpes et la ville de Saint‑Étienne. Elle est soutenue par le conseil général de la Loire

Théâtre de la Renaissance • 7, rue Orcel • 69600 Oullins

www.theatrelarenaissance.com

04 72 39 74 91

Du 17 au 21 janvier 2017 à 20 heures, sauf le 17 en scolaire à 14 h 15

Durée : 2 h 30

De 5 € à 24 €

« les Fourberies de Scapin » © Cie de l’Éternel Été

« les Fourberies de Scapin », de Molière, le Lucernaire à Paris

Vogue la joyeuse galère !

Par Bénédicte Fantin
Les Trois Coups

Emmanuel Besnault met en scène une jeunesse amoureuse et farceuse avec la complicité de sa compagnie l’Éternel Été. À grand renfort d’anicroches et de doubles croches, cette version musicale de la comédie de Molière est un condensé de rires et de rythme.

Dès la scène d’exposition, le tempo est donné. Octave apprend par son valet Sylvestre que son père Argante est de retour. Les répliques affolées et répétitives du jeune homme se calent sur les coups de tambour de ses comparses saltimbanques. Les intermèdes musicaux qui ponctuent la pièce sont, à l’image de ce premier dialogue choral, habilement amenés. Un bref rappel de l’intrigue s’impose pour raviver les souvenirs de collège. En l’absence de son père, Octave s’est marié avec Hyacinthe, une jeune fille sans fortune. Dans un même élan de liberté, son ami Léandre a profité du voyage de son père Géronte pour s’éprendre d’une jeune Égyptienne au doux nom de Zerbinette. Paniqué à l’idée de subir les foudres paternelles, et sans ressources, Octave fait appel à Scapin, le valet de Léandre, pour plaider en sa faveur auprès de son père et lui soutirer quelques pistoles. Léandre, de son côté, prie son valet de l’aider à réunir la rançon demandée par les Égyptiens qui retiennent Zerbinette. Tour à tour, médiateur ou metteur en scène, Scapin dégaine toute son artillerie stratégique pour mener à bien ses missions et se venger de fausses accusations à son encontre.

La jeune troupe s’est engouffrée dans le parti pris assumé de la farce et de la commedia dell’arte. Les personnages sont exagérés, les expressions et les gestes grossis, mais tout cela fonctionne – en témoignent les rires francs de la salle – car les comédiens vont jusqu’au bout de leur proposition et restent justes même dans leurs excès. L’interprétation clownesque de la troupe fait la part belle à la comique gestuelle et au travestissement. Par un habile jeu de miroir, Manuel Le Velly campe à la fois Léandre et Argante tandis que Schemci Lauth endosse les rôles d’Octave et Géronte. Les deux acteurs passent de l’inconséquence des amoureux à la rigueur des pères avec un amusement communicatif. Le conflit générationnel n’en est que plus ludique. Manuel Le Velly et Schemci Lauth parviennent à construire des personnages caricaturaux, certes, mais rendus attachants par leur sincérité.

Les acteurs déploient toute l’énergie nécessaire au genre comique. Ils dévalent le plan incliné, chantent, dansent et crient dans un tourbillon de stichomythies. La danse est menée par un Scapin impressionnant de maîtrise. L’intelligence de jeu de Geoffrey Rouge-Carrassat est tout entière au service de la ruse du personnage. Il faut dire que la pièce de Molière ménage un bel espace d’interprétation pour les acteurs : il s’agit de jouer la comédie au cœur même de la comédie, au gré des projets de Scapin qui fait office de chef de troupe.

La mise en scène compte un nombre remarquable de trouvailles. Avec pour tout décor et accessoires un plan incliné, des cordes et des draps, Emmanuel Besnault recrée une esthétique du théâtre de tréteaux qui stimule l’imaginaire des comédiens et des spectateurs. Les objets sont détournés et les espaces suggérés. Le morceau de bravoure du passage à tabac de Géronte est sans aucun doute la plus mémorable de ces trouvailles. Schemci Lauth se retrouve au cœur du public, entièrement recouvert d’une grande toile de jute, comme si tout ce petit monde était dans le même sac, celui de Géronte en l’occurrence.

La pièce de Molière est une ode à la jeunesse, impertinente et fougueuse. L’inventivité et le dynamisme de cette mise en scène des Fourberies de Scapin servent le propos du texte. Les vingt‑cinq printemps du metteur en scène et la fraîcheur des comédiens ne sont sûrement pas étrangers à cette réussite ! 

Bénédicte Fantin


les Fourberies de Scapin, de Molière

Mise en scène : Emmanuel Besnault

Avec : Benoît Gruel, Schemci Lauth, Geoffrey Rouge‑Carrassat, Deniz Turkmen, Manuel Le Velly

Site de la compagnie : www.cie-eternelete.com

Lumières : Cyril Manetta

Musique : Manuel Le Velly

Production : Cie l’Éternel Été

Le Lucernaire • 53, rue Notre‑Dame-des‑Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34

Site du théâtre : www.lucernaire.fr

Métro : Notre‑Dame-des‑Champs

Du 4 janvier au 19 mars 2017, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 18 heures

Durée : 1 h 10

26 € | 21 € | 16 € | 11 €

les Fourberies de Molière © Paul Évrard

« les Fourberies de Molière », de Jean Galabru, la Comédie Saint‐Michel à Paris

Un beau feu d’artifice

Par Isabelle Jouve
Les Trois Coups

Jean Galabru, dramaturge, comédien et professeur de théâtre, a décidé de réunir sur scène Molière et ses personnages. Le talent des acteurs fait le reste.

Jean-Baptiste Poquelin est mort depuis plus de quatre cents ans et pourtant, il est encore bien vivant. La preuve avec ces Fourberies de Molière nées de l’imagination de Jean Galabru, qui est aussi l’auteur de plusieurs comédies (la Poule aux œufs d’or ; Bon appétit, messieurs !) et d’adaptations pour la scène et la télévision (le Faiseur d’Honoré de Balzac ; les Rustres de Carlo Goldoni ; Les affaires sont les affaires de Gustave Mirbeau, etc).

En pleine écriture de sa dernière œuvre, le Malade imaginaire, Molière (interprété par Jean Galabru lui-même) s’assoupit à sa table de travail. Il est au soir de sa vie, de plus en plus fatigué. Pendant son sommeil, il va assister au défilé de quelques-uns de ses personnages les plus célèbres venus se plaindre de leur sort et lui rejouer leurs plus grandes scènes. Il y a là Oronte, Alceste, Bélise, Argan et d’autres. On passe « du Misanthrope aux Précieuses ridicules, des Femmes savantes à Amphytrion » dans une mise en scène enlevée et cocasse. Les protagonistes se suivent à un rythme intense dans des allers-retours ininterrompus entre la scène et les coulisses. Pas besoin de connaître parfaitement ce répertoire pour en apprécier toute la saveur. On retrouve également avec bonheur cette langue du xviie siècle. Les alexandrins et calembours de M. Poquelin sont ronds et piquants à la fois.

Dans cette pièce dynamique et joyeuse, le public assiste à des saynètes truculentes tirées du répertoire de ce génie du théâtre français qui pensait que c’est « une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens ». Pourtant, il y arrive encore aujourd’hui, car, à travers ses personnages stéréotypés, il dénonce tous les travers de l’être humain et de la société : l’avarice, l’hypocrisie, l’imposture, etc. « L’affaire de la comédie est de peindre en général tous les défauts des hommes, et il m’est impossible de faire aucun caractère qui ne rencontre quelqu’un dans le monde. » En ce sens, c’est tellement réussi que c’est un bon moyen de faire découvrir aux plus jeunes ce dramaturge surdoué.

Le spectacle est réussi

Les acteurs sont crédibles dans leurs perruques et costumes d’époque. Ils passent de rôle en rôle avec justesse, voire virtuosité. En effet, il n’est pas facile de paraître naturel et d’être convaincant lorsqu’on parle en rimes. La dernière scène, celle du Malade imaginaire, clos avec brio ce court spectacle d’une heure seulement. Je tiens donc à citer les acteurs, très talentueux, qui jouaient ce soir-là : Philippe Sablayrolles, Nathalie Berger, Marie Mansour, Nadine Capri. Petit bémol quant à Pierre Ardant qui était aussi de la partie, car ses colères trop appuyées, voire carrément surjouées, manquaient cruellement d’authenticité. Il hurlait plus qu’il ne vitupérait au détriment du texte qui appelait à une modulation plus subtile de la voix. Les effets comiques en étaient ainsi amoindris.

En ce qui concerne la mise en scène, je trouve dommage que Jean Galabru ait pris le parti de ne pas mieux intégrer le personnage de Molière dans les différents tableaux. En effet, la plupart du temps, il est en retrait de ce qui se déroule devant lui. J’aurais aimé qu’il s’insurge vraiment contre ses créations et leurs revendications, qu’il les bouscule, qu’il les malmène afin d’affirmer son droit d’auteur. Je suis donc un peu restée sur ma faim même si le spectacle est réussi et se laisse voir avec plaisir. 

Isabelle Jouve


les Fourberies de Molière, de Jean Galabru

Mise en scène : Jean Galabru

Avec : Jean Galabru, Nadine Capri, Philippe Sablayrolles ou Bruno Gouery, Pierre Ardant ou Lilian Degreve, Nathalie Berger, Marie Mansour

Costumes : Nadine Terras

Coordination / direction de production : Nathalie Berger, Marie Mansour

Photo : © Paul Évrard

La Comédie Saint-Michel • 95, boulevard Saint‑Michel • 75005 Paris

Réservations : 01 55 42 92 97

Site du théâtre : www.comediesaintmichel.fr

Métro : Cluny‑Sorbonne

Du 25 octobre 2016 au 29 janvier 2017, mercredi à 19 h 45 et dimanche à 18 h 15 ; supplément le samedi 31 décembre à 16 h 30

Durée : 1 heure

De 20 € à 26 €

« le Mariage forcé de George Dandin » © Stanislas Liban

« le Mariage forcé de George Dandin », d’après Molière, Ciné 13‑Théâtre à Paris

Un mariage bien mal assorti

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Une jeune compagnie assemble deux Molière et les transporte dans l’Amérique de la Grande Dépression : un parti pris qui laisse sceptique.

Rapprocher le Mariage forcé et George Dandin n’est pas aberrant. Peu jouées, voire méconnues, ces œuvres ont une parenté évidente de sujets. Dans l’une, le vieux Sganarelle espère profiter de la fortune que lui a procurée une vie de labeur pour s’offrir une épouse, une mignonne issue d’une lignée noble et ruinée. Des personnages de rencontre l’en dissuadent, mais il subit la menace physique de sa belle-famille et ne peut plus se dédire. Dans l’autre, les noces du riche paysan Dandin avec sa belle aristocrate désargentée sont déjà consommées. Le mal est fait et le texte est une variation aigre-douce sur le thème de la mésalliance. La première comédie joue sur le gros rire et les coups de bâton. La seconde est peut‑être l’une des plus aiguë de Molière, où le héros parvient aux portes du suicide lorsque tombe le rideau de fin. La différence de ton entre les deux est donc un vrai piège.

La Cie Le Homard bleu ne s’est pas embarrassée de telles subtilités. Un unique protagoniste, George Dandin, fait le passe-muraille d’une pièce à la suivante, présentées comme une seule et même histoire. Les metteurs en scène ont tout passé au Ripolin de la farce dans le Middle West années trente. Leur spectacle repose sur un pari : le rythme enlevé du charleston, l’ambiance festive d’un Luna Park, le cinéma muet et ses images saccadées au stroboscope auront, par leur caractère naturellement entraînant, raison des réticences soulevées par une interprétation iconoclaste. Pas mal du tout, à la vérité, la fête foraine où George / Sganarelle rencontre les figures du Mariage forcé qui, une par une, viennent le convaincre de l’extravagance de son union contre nature. Transposés en femme à barbe, nain comique, mort-vivant de train fantôme, sœurs siamoises diseuses de bonne aventure, les contradicteurs du futur cocu sont drôles et respectent bien l’esprit du texte sinon sa lettre.

Mais qu’allaient-ils donc faire dans ce Far West ?

À mi‑parcours, tout se gâte : silence radio du côté de l’auteur, dont on n’entend plus la voix. Il y a un problème de casting, évident d’abord pour le premier rôle. Non que Benjamin Duc manque de talent. Mais ce jeune homme svelte, aux traits fins, au parler policé, dont la petite moustache capte très comiquement la lumière pour faire un Charlot convaincant dans les moments de cinéma rétro, n’a ni la lassitude physique du mari trompé ni la carrure du laboureur. Faute de voir l’homme fruste, usé et abusé, on n’arrive pas à l’entendre non plus. Ensuite, le principal ressort de ces comédies étant l’opposition entre tendrons et barbons, entre rustauds et nobles, il est difficile de s’accommoder de parents copains de promo de leur fille même si Anne‑Sophie Liban a, dans le rôle de Madame de Sottenville, un ton d’autorité qui rattrape un peu l’affaire.

D’une manière générale, le Dandin n’est pas la pochade de foire qu’on veut nous vendre. Le fond de l’erreur tient en fin de compte au choix des États‑Unis comme cadre pour une réflexion sur les rapports entre roturiers enrichis et aristocrates du sang. Penser qu’il n’est ici question que d’argent est réducteur. Le rang, les préséances, les ordres d’Ancien Régime sont les vrais sujets de la pièce. Le Midwest de 1930 est aux antipodes de ces préoccupations‑là : les pauvres y sont des cow‑boys ou des paysans journaliers et les riches, des bourgeois. À la rigueur, la Louisiane des planteurs qui, eux, avaient un mode de vie nobiliaire aurait offert un cadre plus pertinent. Je vais risquer une suggestion à cette troupe pétulante et dont les idées fusent, même si c’est parfois à contresens. Votre tableau de l’Amérique profonde entre les deux guerres mondiales est assez réussi. Pour ce qui est du Grand Siècle français, la copie est à revoir. Gardez le charleston, Chaplin et Keaton et laissez Molière tranquille.

Élisabeth Hennebert


le Mariage forcé de George Dandin, d’après Molière

Par la Cie Le Homard bleu

Mise en scène et adaptation : Matthias Fortune Droulers et Ivan Herbez

Avec : Léa Dauvergne, Benjamin Duc, Matthias Fortune Droulers, Ivan Herbez, Anne‑Sophie Liban, Bertrand Mounier

Collaboration artistique : Lizzy Droulers‑Poyotte et Stéphanie Bargues

Création lumière : Tamara Herbaut

Costumes : Gérard Guégano et Anne‑Sophie Liban

Photos : © Stanislas Liban

Ciné 13‑Théâtre • 1, avenue Junot • 75018 Paris

Métro : Abbesses ou Lamarck‑Caulaincourt (ligne 12)

Jusqu’au 31 décembre 2016, mercredi et vendredi à 21 heures, jeudi et samedi à 19 heures, dimanche à 15 h 30

Réservations : 01 42 54 15 12

Tarifs : de 27,5 € à 14,5 €

Durée : 1 h 20

www.cine13-theatre.com

George Dandin © Chantal Depagne-Palazon

« George Dandin », de Molière, la Forge à Nanterre

C’est en forgeant que l’on devient orfèvre

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Avec une patience et une humilité d’artisan rompu au polissage de texte, Patrick Schmitt façonne le classique pour en faire un petit bijou.

Il fait beaucoup trop froid cet automne pour aller promener vos fins de semaine en forêt. Déroutez donc votre G.P.S. vers Nanterre-Ville, à destination d’un ancien atelier de métallurgie transformé en lieu de création artistique. Il y fait chaud comme dans un haut-fourneau, et l’ambiance nature morte en clair-obscur, conçue par le maître de céans, semble sortie tout droit du pinceau de Georges de La Tour qui aurait posé son chevalet devant des friches industrielles. Quelle belle métaphore, chaleureuse et féconde, que celle de la forge, associée à cette compagnie de théâtre par les hasards de l’immobilier ! Car la magie du lieu nous rappelle l’origine artisanale du théâtre qui est une construction technique avant d’être une œuvre intellectuelle.

Quel cadre plus adéquat pour ce George Dandin dont le personnage éponyme est un travailleur manuel devenu riche ? Un homme usé, marqué par la patine du temps et du labeur, et simple, dont la simplicité est raillée, bafouée, rossée par sa peste de femme. La jeune et belle Angélique de Sottenville, qu’il a épousée par rêve d’élévation sociale, quand ses parents à elle ne pensaient qu’à redorer la grille du château, est courtisée par le jeune, beau, et surtout noble Clitandre. Toute cette histoire n’est à la fin qu’une série de frottements entre la rusticité du héros et le raffinement inaccessible de ses ennemis, entre son parler fruste et le galimatias distingué de ses moqueurs, entre son étoffe rugueuse et la soie froufroutante de ceux qui le regardent de haut.

Le théorème de la tragi-comédie

Soit un décor dont la masse totale n’excède pas quelques dizaines de kilos mais dont le rendu est spectaculaire, notamment grâce à l’éclairage ingénieusement dosé par Jean‑Baptiste de Tonquédec. Soit un volume global de costumes occupant le nombre de mètres cubes d’authentiques robes à panier du grand siècle, brodées et quiltées par Laurence Chapellier dans un style inventé par elle et qu’on définira un jour comme du Louis 92. Soit une palette de comédiens hauts en couleur que Patrick Schmitt, maître coloriste, choisit un par un pour les assortir au plus juste. Soit un ensemble visuel magnifique et qui forme l’écrin idéal pour présenter sans masquer, pour révéler sans déformer le texte qui sonne ici avec un tel naturel qu’on se demande si c’est bien du Molière (en fait ce sont les autres, ailleurs, qui nous ont habitués à présumer qu’il fallait être artificiel pour « faire du Molière »). Libéré donc des oripeaux d’ordinaire scotchés à cet auteur, on pourra calculer en pourcentages quelles sont les parts respectives du tragique et du comique chez celui qui se crut longtemps tragédien. Et l’on inventera un nouveau théorème pour faire pendant à celui qui dit que toute tragédie ayant une fin heureuse est une tragi‑comédie alors que rien ne définit une comédie qui a une fin triste.

Qu’est‑ce que cette pièce contraire à tous les usages, où le gentil finit rossé par les méchants ? Est‑elle vraiment de Molière d’ailleurs, cette œuvre où la ligne de partage entre les gentils et les méchants, habituellement si nette, se floute et devient ambiguë ? Qui a dit qu’il s’arrêtait toujours aux limites de la satire de mœurs sans oser la polémique sociale, comme le fera Beaumarchais après lui ? Franchement, les tirades de Dandin sur la noblesse et la roture (en tout cas celles du Dandin-Pierre Marzin dirigé par Patrick Schmitt) sont proches de la question de Figaro : « Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus » 1.

Dès la première minute de la pièce, Marzin compose un Dandin en tristesse majeure. Son accent juste ce qu’il faut de caillouteux évoque l’humiliation perpétuelle d’un langage inéduqué, sans verser dans l’outrance prolétarienne ou paysanne habituellement proposée. En contrepoint, Peggy Martineau construit une Angélique bien étonnante, car la note sur laquelle elle attaque son réquisitoire contre le mariage de raison traduit un désespoir qui rend son personnage touchant. Et que dire de Marc‑Henri Boisse et Françoise Viallon-Murphy, les affreux parents Sottenville, sinon qu’ils ont trouvé le timbre exact du mépris de caste, particulièrement difficile à faire sonner sans tomber dans la caricature. C’est aussi le cas de David Van de Woestyne-Clitandre qui doit avoir un diplôme en snobisme, option jeune gommeux. L’autorité vocale d’Elsa Tauveron campe une Claudine rouée, froide, diabolique, accommodant à son profit les codes des différents milieux. Le metteur en scène lui-même est un Lubin idiot du village qui est peut‑être le seul à provoquer un rire sans mélange. On a l’impression que chaque mesure de la partition, voire chaque note, a été travaillée, retravaillée, cent fois sur le métier remise, confrontée au diapason, au métronome, pour parvenir à une polyphonie aussi subtile. Lisse au toucher, parfaite dans les détails, la production de cette Forge‑là a toutes les qualités de ce qu’on appelle, chez les Compagnons du Tour de France, un chef-d’œuvre. 

Élisabeth Hennebert

  1. Beaumarchais, le Mariage de Figaro, acte V, scène iii, 1782.

Lire aussi « Sermon du mauvais riche », de Jacques‑Bénigne Bossuet, chapelle de l’Oratoire à Avignon.

Lire aussi « l’Amant », de Harold Pinter, le Lucernaire à Paris.

Lire aussi « Phèdre ou De la beauté », de Platon, la Forge à Nanterre.

Lire aussi « Sermon sur la mort », de Bossuet, chapelle de l’Oratoire à Avignon.

Lire aussi « la Campagne », de Martin Crimp, la Forge à Nanterre.


George Dandin, de Molière

Cie Patrick‑Schmitt

Mise en scène et scénographie : Patrick Schmitt

Avec : Marc‑Henri Boisse, Peggy Martineau, Pierre Marzin, Florian Miazga, Patrick Schmitt, Elsa Tauveron, David Van de Woestyne, Françoise Viallon‑Murphy

Costumes : Laurence Chapellier, assistée de Sophie Vigneron

Régie générale : Jean‑Baptiste de Tonquédec

Photo : Chantal Depagne-Palazon

La Forge • 19, rue des Anciennes-Mairies • 92000 Nanterre

Réservations : 01 47 24 78 35

Site du théâtre : www.laforge-theatre.com

R.E.R. A, station Nanterre‑Ville

Jusqu’au 27 novembre 2016, du mercredi au samedi à 20 h 30, le dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 30 sans entracte

20 €, 15 €, 11 € et 8 €