« Tartuffe », de Molière, Odéon‑Théâtre de l’Europe à Paris

Tartuffe © Élisabeth Carecchio Tartuffe © Élisabeth Carecchio

« Orgon » de Molière

Par Olivier Pansieri
Les Trois Coups

Et de Braunschweig pourrait-on dire, comme on le fit pour Planchon, Mnouchkine ou Gotscheff. Pierres blanches que ces architectes de l’imaginaire ont apportées à ce monument d’intelligence qu’est « Tartuffe ». Divergeant des précédents, celui de Stéphane Braunschweig fait, on va le voir, d’Orgon le personnage principal. Et Molière dans tout ça ? Mais il est là, ne vous déplaise, et même un peu là ! Veuillez nous suivre à l’Odéon, théâtre national de l’inquiétude… et de l’Europe.

Quelle joie déjà de retrouver pour la deuxième saison cette salle refaite à neuf de fond en comble. Notamment la scène, avec son invisible machinerie, ici magistralement utilisée. Pour une fois qu’on comprend à quoi servent nos impôts !…

Orgon est en voyage, et pendant son absence il s’en passe de belles ! Ça boit, ça flirte, ça regarde un film porno « et c’est tout justement la cour du roi Pétaut », comme le dira bientôt Madame Pernelle. Cette première image dure si peu qu’on croit l’avoir rêvée. Ensuite, elle se dissipe, et tout se passe « comme si de rien n’était ». N’empêche, le décor est planté. Sa blancheur, son dépouillement, ses fenêtres haut perchées, tout évoque Port-Royal, le sexe comme affaire d’État.

Je me débarrasse tout de suite de ce qui m’a moins plu. Christophe Brault qui fait de son Cléante un moulin à paroles un peu lénifiant et Pauline Lorillard qui « retient » beaucoup son Elmire. On a fort bien compris qu’elle voulait nous montrer le feu sous la glace. Tout de même, on aurait aimé un peu plus de feu et un peu moins de glace. Ces deux restrictions faites, quel grand Tartuffe !

Rarement Mariane fut aussi vraie, touchante, exaspérante. Julie Lesgages l’a construite avec un art consommé. Même chose pour Claire Wauthion (Madame Pernelle), Clément Bresson (Tartuffe), Thomas Condemine (Valère), Sébastien Pouderoux (Damis), qui tous donnent à leur rôle profondeur et subtilité. Annie Mercier, quant à elle, campe une Dorine impériale. Quelle grande idée d’en avoir fait cette nounou qui, au fil des ans, a pris ses aises dans cette famille étrangement actuelle !

En face de sa rondeur débraillée, l’ascétisme d’Orgon n’en paraît que plus malsain, risible et, paradoxalement, celui d’un vilain jouisseur. À la fois patient et médecin, ce psychanalyste de lui-même a trouvé en Claude Duparfait son interprète idéal. De ses colères de faible à ses trépignements de puceau de la vie, il est prodigieux.

Je crois même que c’est la première fois que je crois vraiment à cette tocade d’un homme par ailleurs avisé pour une petite frappe. Ce n’est ni Dieu ni (seulement) ce troublant jeune homme qu’il a rencontrés, mais l’autohédonisme pour rester poli. Pour la première fois de sa vie, Orgon « jouit » de son pouvoir. Que cela fasse le malheur de toute sa famille, il s’en branle. Littéralement.

Comme d’habitude avec Braunschweig, décor et mise en scène sont indissociables. Saluons-en la rigueur et la force. À titre d’exemple, cette croix rapportée comme cadeau à son protégé, qui sera l’unique accessoire (et témoin) de leur chute. Ou ce fauteuil de psychanalyste, où vont s’asseoir à tour de rôle les deux vrais adversaires de cette relecture : Dorine la metteuse en scène de l’harmonie perdue, Orgon le spectateur néronien de son propre désastre.

Mention spéciale à ce propos pour ce soudain et stupéfiant affaissement du décor, tandis que Tartuffe se prépare à recevoir Elmire. Le bruit de ses talons claquant sur les marches restera à jamais dans nos mémoires. De même cette Mariane, du coup réellement au bord du gouffre. Ou le cauchemar d’Orgon descendu, c’est le cas de le dire, au tréfonds de lui-même. Du très grand théâtre à ne manquer sous aucun prétexte. 

Olivier Pansieri


Tartuffe, de Molière

Théâtre national de Strasbourg

Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig

Avec : Jean‑Pierre Bagot, Christophe Brault, Clément Bresson, Thomas Condemine, Claude Duparfait, Julie Lesgages, Pauline Lorillard, Annie Mercier, Sébastien Pouderoux, Claire Wauthion, et la participation de François Loriquet, Odile Lauria Padilla, Daniel Masson

Assistantes à la mise en scène : Célie Pauthe, Leslie Six

Costumes : Thibault Vancraenenbroeck

Équipe technique du T.N.S. : Bruno Bléger, Daniel Masson

Création lumières : Marion Hewlett

Son : Xavier Jacquot

Collaboration artistique : Anne‑Françoise Benhamou

Collaboration à la scénographie : Alexandre de Dardel

Maquillages et coiffures : Émilie Vuez

Photo : © Élisabeth Carecchio

Odéon, Théâtre de l’Europe • place de l’Odéon • 75006 Paris

Métro : Odéon

www.theatre-odeon.eu

Réservations : 01 44 85 40 40

Du 17 septembre au 25 octobre 2008, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 heures, relâche lundi

Durée : 2 heures

30 € | 15 € | 7,50 €

Tournée :

  • Du 6 au 16 novembre 2008 à Lille
  • Du 22 au 26 novembre 2008 à Annecy
  • Du 4 au 10 décembre 2008 au T.N.T. de Toulouse