« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Jean-Louis Fernandez

Reprise de « Thyeste », de Sénèque, Grande Halle de la Villette à Paris

Reprise de « Thyeste »

Annonce
Les Trois Coups

« Thyeste » de Thomas Jolly, créé pour la Cour d’honneur du Festival d’Avignon en juillet dernier, nous fait participer à un rituel cruel qui aboutit à une apocalypse. Démesure pour démesure, ce sacrifice n’en est pas moins délectable.

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Depuis cet été, la mise en scène a évolué : la déambulation initiale de l’aède, ainsi que la chorégraphie des fantômes entourant Mégère, ont disparu. Le spectacle des monstres s’achève, non plus sur la citation du Sénèque philosophe stoïcien invitant à la paix et à « l’indulgence mutuelle », mais sur ces frères étranges montrés du doigt. Comme si le spectacle se recentrait sur l’horreur, la nuit, l’enfermement. L’espace, moins monumental et sacré qu’à Avignon, permet aussi de nous rapprocher de ces jumeaux criminels qui se maudissent l’un l’autre comme des enfants, d’incorporer leur chaos, d’interroger le nôtre. Et peut-être, de « pleurer ensemble ». 

Lorène de Bonnay


Thyeste, de Sénèque

Le texte est édité dans Théâtre complet chez Actes-Sud

Traduction : Florence Dupont

Mise en scène : Thomas Jolly

Assistant à la mise en scène, dramaturgie : Samy Zerrouki 

Avec : Damien Avice, Éric Challier, Émeline Frémont, Thomas Jolly, Annie Mercier, Charline Porrone, Lamya Regragui, Charlotte Patel (violoncelle), Caroline Pauvert (alto), Emma Lee, Valentin Marinelli (violons) et la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique et la Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon

Durée : 2 h 30

À partir de 12 ans

Extraits vidéo

Interview de Florence Dupont

Photo : © Jean-Louis Fernandez

La Villette • 211 avenue Jean Jaurès • 75019 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 26 novembre au 1er décembre 2018 à 20 heures, relâche le 29

De 12 € à 32 €

« Je suis vous tous qui m’écoutez. Jeanne Moreau, une vie de théâtre » © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Dans le tourbillon de la vie

« Il faut être comédienne, sinon vous allez crever ».

C’est en suivant la prophétie de son prof de français que Jeanne Moreau aurait débuté sa carrière au théâtre. Je l’ai appris au détour d’une exposition montée en hommage à la comédienne, à la Maison Jean-Vilar à Avignon. Où l’on se souvient que l’artiste, disparue l’été dernier, fut des premières expériences de Jean Vilar au Palais des Papes et aussi que l’ancêtre du Festival durait une semaine, avec trois spectacles au programme.

Alors, s’il fallait en retenir trois cette année, sur les quarante-sept présentés, je commencerais par La Reprise de Milo Rau. Que le titre et la démarche s’inscrivent dans les pas de Søren Kierkegaard n’est pas pour déplaire. Mais, outre la philosophie, c’est aussi que le spectacle ébranle les spectateurs et révolutionne une certaine idée du théâtre. Il se demande comment représenter la violence, à partir d’un fait divers dont il tire une tragédie. La pièce initie une prometteuse série intitulée Histoire(s) du théâtre conçue comme une « enquête performative à long terme sur la plus ancienne forme d’art de l’humanité ».

Représenter la violence dans son rapport à la littérature, et sonder ce que peut le théâtre, c’est aussi l’ambition de Julien Gosselin, une seconde forte impression. Son adaptation de trois romans de Don DeLillo en dix heures confine à l’art total – théâtre, musique et cinéma. Elle épuise littéralement les spectateurs, ses acteurs, dignes des plus grandes troupes européennes, et jusqu’au texte, qui finalement se délite. Mais par un phénomène secret, que seul autorise le temps, le vide creusé par cette épreuve se comble d’une émotion nouvelle. Elle confère à mon souvenir de la vigueur et du relief à mes sensations. Le spectacle est repris à l’Odéon – Théâtre de l’Europe, dans sa version intégrale mais aussi par épisodes, au risque de rendre l’expérience incompréhensible.

Avant de quitter la Cité sans hâte, emballant mes souvenirs dans ma fatigue, j’ai eu la joie d’assister au spectacle d’Ivo van Hove, les Choses qui passent. Un troisième enthousiasme. En adaptant un roman de Louis Couperus, un Proust néerlandais, le metteur en scène star – trois mises en scène en France cet été avec Boris Godounov à l’Opéra de Paris et la reprise des Tragédies romaines à Chaillot – se penche sur le temps qui « se ruine dans sa fugacité ». L’excellence des comédiens du Toneelgroep et l’éblouissante mise en scène, noire mais de ce noir dont jaillit la lumière, sont imprimées dans ma mémoire, pourtant dramatiquement oublieuse – j’ai la mémoire qui flanche, mais j’ai la mémoire des planches.

Avant que je n’oublie, à l’heure du bilan : 112 775 billets étaient à la vente et 108 000 ont été délivrés. Le taux de fréquentation du Festival a donc été de 95,5 %. Plus important, il y a l’exploration de la notion de genre, habilement menée de bout en bout, du 6 au 24 juillet, sans théorie ni idéologie. La saga Mesdames, Messieurs et le reste du monde de David Bobée en a été le fil rouge. Enfin, s’agissant de la création, deux tentations remarquables colorent cette 72e édition : une révision contemporaine de la tragédie (Thomas Jolly avec Thyeste, Chloé Dabert avec Iphigénie, Olivier Py dans Pur Présent) et du théâtre embrassant directement la réalité (Milo Rau, Julien Gosselin mais aussi Trans de Didier Ruiz). Nous voilà pris dans le tourbillon de la vie.

Par Cédric Enjalbert


La Reprise – Histoire(s) du théâtre (I) de Milo Rau :

  • Les 29 et 30 juillet 2018, Festival Grec, Barcelone (Espagne)
  • Du 1er au 4 septembre, Schaubühne am Lehniner Platz, Berlin (Allemagne)
  • Du 22 septembre au 5 octobre, Théâtre des Amandiers, Nanterre

  • Les 25 et 26 octobre, Gessnerallee, Zürich (Suisse)

  • Les 31 octobre et 1er novembre, Francfort (Allemagne)

  • Du 9 au 11 novembre, Romaeuropa Festival, Rome (Italie)

  • Le 16 novembre, Théâtre Chur (Suisse)

  • Du 9 au 11 janvier 2019, le Lieu Unique, Nantes

  • Du 16 au 19 janvier, NTGent Stadstheater, Gand (Belgique)

  • Les 5 et 6 février, Comédie de Reims

  • Du 8 au 5 mai, Piccolo Teatro, Milan (Italie) 

Joueurs, Mao II, Les Noms d’après Don DeLillo, mise en scène de Julien Gosselin :

  • Les 6 et 7 octobre 2018, Le Phénix Scène nationale Valenciennes 

  • Du 14 au 20 octobre, Théâtre du Nord, Lille 

  • Du 17 novembre au 22 décembre, Odéon-Théâtre de l’Europe, 
Festival d’Automne, Paris 

  • Le 6 janvier 2019, Thalia Theater, Hambourg (Allemagne) 
  • Le 19 janvier, Bonlieu Scène nationale, Annecy 

  • Le 16 février, Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, 
avec l’Onde, Théâtre centre d’Art de Vélizy-Villacoublay 

  • Du 2 et 3 mars, Théâtre deSingel, Anvers (Belgique) 

  • Le 16 mars, Le Quartz, Brest 

  • Du 23 au 30 mars, Théâtre national de Bretagne, Rennes 

  • En avril, International Theater, Amsterdam (Pays-Bas) 


Thyeste de Sénèque, mise en scène de Thomas Jolly :

  • Les 27 et 28 septembre 2018, Théâtre de l’Archipel, Scène nationale de Perpignan
  • Du 16 au 19 octobre, Comédie de Saint-Étienne, Centre dramatique national

  • Du 6 au 8 novembre, Le Quai, Angers
  • Du 14 au 20 novembre, Le Grand T, Théâtre de Loire-Atlantique, Nantes
  • Du 26 novembre au 1er décembre, La Villette – Paris

  • Du 5 au 15 décembre, Théâtre national de Strasbourg

  • Les 19 et 20 décembre, Théâtre des Salins, Martigues

  • Les 25 et 26 janvier 2019, Palais des Beaux-Arts, Charleroi (Belgique)

  • Les 31 janvier et 1er février, La Coursive, Scène nationale de La Rochelle
  • Du 12 au 16 février, Les Célestins, Théâtre de Lyon

  • Du 6 au 8 mars, Théâtre de Caen

  • Les 15 et 16 mars, Anthéa Théâtre d’Antibes

  • Les 22 et 23 mars, Le Liberté, Scène nationale de Toulon

  • Du 28 au 30 mars, La Criée, Théâtre national de Marseille

  • Les 3 et 4 avril, Théâtre Firmin Gémier / La Piscine, Châtenay-Malabry

  • Du 24 au 28 avril, Théâtre du Nord, Lille

Pur Présent d’Olivier Py :

  • Du 23 au 26 janvier 2019, Théâtre national Wallonie-Bruxelles (Belgique) 

  • Du 28 février au 1er mars, Théâtre national de Nice
  • Le 14 mars, Théâtre de l’Archipel, Scène nationale de Perpignan
  • Les 14 et 15 septembre, Teatro Nacional Dona Maria II, Lisbonne (Portugal) 


Trans de Didier Ruiz :

  • Du 3 au 5 octobre 2018, Grand T, Théâtre de Loire-Atlantique, Nantes 

  • Le 23 janvier 2019, Théâtre Firmin Gémier / La Piscine, 
Châtenay-Malabry
  • Le 25 janvier, salle Pablo Picasso, La Norville 

  • Les 1er et 2 février, Châteauvallon Scène nationale, Ollioules 

  • Du 4 au 10 février, Théâtre de La Bastille, Paris 

  • Le 12 février, Théâtre de Chevilly-Larue 

  • Le 14 février, Fontenay en Scènes, Fontenay-sous-Bois
  • 
Du 6 au 10 mars, Teatre Lliure, Barcelone (Espagne) 

  • Le 28 mars, Théâtre Paul Eluard, Choisy-le-Roi 

  • Le 14 mai, La Filature Scène nationale de Mulhouse 

  • Le 16 mai, Théâtre de l’Agora Scène nationale d’Évry et de l’Essonne 

« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage

« Thyeste », de Sénèque, Cour d’honneur à Avignon

Un festin théâtral

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Le nouveau spectacle de Thomas Jolly, créé pour la Cour, ne démérite pas : « Thyeste » nous fait participer à un rituel cruel qui aboutit à une apocalypse, dans un lieu sacré. Démesure pour démesure, ce sacrifice n’en est pas moins délectable.

« Si on la rapprochait de l’imaginaire contemporain, la tragédie [de Sénèque] ressemblerait à un récit de science-fiction », écrit la traductrice et universitaire Florence Dupont. Cette analogie imprègne les choix scénographiques du spectacle. L’atmosphère magique, conventionnelle, du théâtre romain, s’incarne ici dans un décor sublime (le mur de 1000 m2 de la Cour, le visage et la main monumentales de la statue de Melpomène disséminées sur le plateau), dans le choix symbolique des costumes et le recours à une machinerie qui fait la part belle à la lumière et à la musique.

« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage

« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage

Son Thyeste débute par une traversée métaphorique de toute beauté : un personnage aux yeux bandés, de la famille des sacrifiés comme Œdipe et Thyeste, déambule sur scène entre les vestiges de la Muse de la Tragédie. Il entre dans sa bouche, escalade la tête de la statue, avant de figurer le tambourineur, maître du rythme et du temps. Représente-t-il le poète dramatique d’aujourd’hui, perdu dans les ruines de la culture ? L’Homme accomplissant son trajet vers la monstruosité ? Le sorcier sacrificateur invoquant les fantômes ?

Le soleil s’étant couché dans le ciel des spectateurs, les monstres jaillissent. Un chœur masqué aux allures de morts-vivants nous plonge dans une atmosphère surnaturelle un peu grotesque. D’un autre côté, on mesure la façon dont le metteur en scène s’est approprié une convention du théâtre romain, le masque. Alors, le fantôme de Tantale apparaît, ramené des Enfers par une Furie. La « très lamentable tragédie romaine » de Thyeste et Atrée est enclenchée.

« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage

« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage

Représenter la monstruosité de l’Homme

La faute originelle incombe à Tantale, qui a servi aux dieux son enfant Pelops en repas, afin de tester leur perspicacité. Ses petits-fils, infectés, perpétuent l’infanticide et le banquet cannibale. Atrée veut se venger de son frère Thyeste qui lui a volé son épouse, est peut-être le père d’Agamemnon et Ménélas, et a tenté de lui usurper le trône. Il fait croire à l’exilé qu’il peut rentrer à Argos, reprendre sa place avec ses enfants, être pardonné. Il l’invite donc à un faux banquet de réconciliation et… lui donne à manger ses propres fils. Non seulement Atrée annonce ce crime « contre l’ordre du monde » à son garde, mais un messager nous en donne le spectacle avec ses mots. Puis, nous assistons à ce banquet effroyable. Comble du comble, Thyeste raconte alors à son frère comment il s’y est pris pour préparer ce sacrifice. Des paroles qui tuent, brisent l’avenir, chassent le Soleil, marquent « la fin des temps ».

Pour jouer l’injouable, incarner le comble de l’inimaginable, Thomas Jolly joue avec les ombres de la statue et des comédiens qui se projettent sur les murs. Des morceaux de corps se dessinent, un corps de femme enfermant un enfant en son sein. Toute la Cour est violée par ce Néfas, ce crime humain extraordinaire : des insectes ou des cendres jaillissent des murs, portés par le Mistral ; une étoile (symbole royal et infernal) est gravée au sol. Des faisceaux lumineux enserrent les éléments du décor ou relient divinement la voûte céleste au plateau. La couleur verte, symbole de la nature et du surnaturel (dans l’imaginaire occidental, dans de nombreux films fantastiques) se répand comme une plaie dans l’espace.

« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage

« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage

En outre, le metteur en scène prend soin de mettre en évidence tous les gestes sacrificateurs d’Atrée qui pervertit un rituel central dans la religion romaine : le banquet servi aux dieux, soulignant la paix entre eux et les hommes. Atrée partage la coupe de vin (de sang) avec son frère, décrit la préparation de l’autel et la cuisine humaine. L’horreur, visible et invisible, est compensée et exacerbée par les musiciens convoqués au banquet, par le chœur des enfants qui figure la jeunesse et l’humanité sacrifiée : leurs voix cristallines invoquant le Soleil sont bouleversantes. D’autres éléments permettent de mêler la beauté et la terreur : les couronnes de fleurs ornent la tête des jumeaux monstrueux, comme les broderies florales couleur sang embellissent la nappe immaculée du banquet… Les voix modulent autant la douleur que la fureur. Enfin, les chœurs marquent souvent une pause dans ce tourbillon de violence : Émeline Frémont parle une langue artificielle, parlée et musicale, pour évoquer le pouvoir du roi ou la réconciliation des frères. Mais pas toujours : son discours est mangé par le récit du festin cannibale.

« Thyeste » de et avec Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage

La théâtralité de la pièce latine célébrée

Ainsi, Thomas Jolly invente-t-il ses propres codes pour rendre hommage à ceux de la tragédie romaine et nous la rendre proche. Il s’efforce de nous donner à voir un univers mythologique conventionnel, extrême, n’existant que le temps de la représentation. Son spectacle, comme à l’époque de Sénèque, cherche à susciter des émotions, déclencher des pensées, mais n’appelle pas une interprétation intellectuelle (même si chacun y projette ce qu’il veut).

Dès lors, reprocher au jeune metteur en scène ses références au cinéma de science-fiction, ses effets sonores et lumineux, ou tel choix de costume symbolique (jaune pour le royal Atrée, avant qu’il ne plonge sa maison dans la nuit), c’est lui dénier cet hommage qu’il rend à la tragédie romaine et à ses conditions de représentation. Certes, d’aucuns seront agacés par les facilités d’une esthétique pop-rock, les auto citations (à Richard III ou Arlequin poli par l’amour), la musique électro, le prêche philosophique slamé d’Émeline Frémont ou les vociférations des acteurs. Nous, nous n’avons pas boudé notre plaisir, fut-il éphémère. Ce spectacle total, renvoyant l’Homme actuel à sa barbarie, à ses valeurs en crise, l’exhortant (comme l’exprime la sentence du philosophe stoïcien adressée au Prince) à une « indulgence mutuelle », nous a pénétré, sans toutefois nous dévorer.

Lorène de Bonnay


Thyeste, de Sénèque

Le texte est édité dans Théâtre complet chez Actes-Sud

Traduction : Florence Dupont

Mise en scène : Thomas Jolly

Avec : Damien Avice, Éric Challier, Émeline Frémont, Thomas Jolly, Annie Mercier, Charline Porrone, Lamya Regragui, Charlotte Patel (violoncelle), Caroline Pauvert (alto), Emma Lee, Valentin Marinelli (violons) et la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique, ainsi que la Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon

Durée : 2 h 30

À partir de 12 ans

Teaser vidéo

Photo : © Christophe Raynaud de Lage

Cour d’honneur du Palais des Papes • place du Palais des Papes • 84000 Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Du 6 au 15 juillet 2018 à 21 h 30, relâche le 11

De 10 € à 40 €


À découvrir sur Les Trois Coups :

Sainte-Extase, les Atrides, d’Antonio Latella, par Lorène de Bonnay

Richard III, de Thomas Jolly, par Léna Martinelli

Henri VI, de Thomas Jolly, par Cédric Enjalbert

« Vivons parmi nos pareils »

Cet été, Les Trois Coups prend la clé des champs. Voyez un peu. Un matin, j’ai attrapé un train pour Aix-en-Provence et après avoir joué des coudes pour obtenir une place, j’ai finalement vu l’un des plus beaux spectacles qui soit. Le festival d’art lyrique fête son soixante-dixième anniversaire ; il a repris à cette occasion, et quatre ans après sa création à Aix, une extraordinaire mise en scène de la Flûte enchantée par Simon McBurney, avec la complicité du chef Raphaël Pichon et de l’orchestre Pygmalion. Avec ses trésors d’inventivité et d’évidence, l’artiste britannique produit une merveille, faisant de l’opéra de Mozart une bouleversante fable initiatique, débarrassée de toutes les afféteries. Rarement les amours contrariés de Pamina et Tamino m’ont tant ému, et le théâtre tant émerveillé.

Au Festival d’Avignon, Julien Gosselin s’essaye aussi à l’art total. Sa colossale adaptation de trois romans de Don DeLillo en dix heures, mêle le théâtre, le cinéma et la musique. Avec l’auteur américain, il sonde le rapport entre la violence et la littérature, le ressort archaïque du terrorisme. « La violence du réel dépasse largement celle de la fiction, confiait-il en 2016. Mais la beauté de la littérature réside dans sa bataille. La littérature entreprend ce geste merveilleux de chercher à ouvrir le maximum de pistes, dont certaines sont fantaisistes. »

Sans moins de démesure, Thomas Jolly investit la Cour d’honneur déterminé à y verser du sang et des larmes. Sa mise en scène de Thyeste, de Sénèque, donne à la tragédie cannibale un air d’opéra rock et une dimension spectaculaire digne de cet espace mythique, sinon intimidant. S’inspirant du philosophe antique, il ouvre une piste – fantaisiste ? – pour échapper au cycle chaotique de la violence. « La peste est chez tous, écrit Sénèque. Soyons donc entre nous plus tolérants : mauvais, vivons parmi nos pareils. Une seule chose peut nous rendre la paix : c’est un traité d’indulgence mutuelle »

Aix-Avignon. L’amour pour traverser les épreuves ; l’indulgence contre la vengeance. Deux façons de faire société, auxquelles le théâtre nous invite merveilleusement… sans assurance de réussite. Tout l’art est là.

Par Cédric Enjalbert


Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, du 4 au 24 juillet 2018

Festival d’Avignon, du 6 au 24 juillet 2018

Photo © Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

« Médée » © Johann Trompat

« Médée », d’après Apollonios, Euripide, Ovide, Sénèque, Corneille, Jean Anouilh, Heiner Müller, Laurent Gaudé, l’Avant Seine à Colombes

Noces tragiques

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

En résidence à L’Avant Seine / Théâtre de Colombes, la compagnie Théâtre DLR² de Pierre‑Marie Baudoin vient de créer « Médée ». Entièrement revisité, le mythe sanglant de cette femme éperdument amoureuse conserve toute sa puissance tragique. Un spectacle remarquable !

Animé par la volonté d’accompagner de nouvelles formes scéniques, L’Avant Seine / Théâtre de Colombes a proposé une résidence de deux ans au Théâtre DLR². Un soutien qui a permis à cette jeune compagnie de poursuivre ses recherches sur la représentation de l’indicible sur scène. Après Fritz Bauer, initiateur des procès dits « d’Auschwitz » où comparurent des gardiens de camp (spectacle sélectionné au festival Impatience 2013), et avant Jimmy Savile, icône de la télévision britannique qui a fait les choux gras de la presse suite à des révélations sur son passé de pédophile, Pierre‑Marie Baudoin s’est intéressé à une grande figure de « monstre », celle de Médée, femme poussée au crime par sa passion brûlante.

Nombreux sont les auteurs et cinéastes à s’être penchés sur son cas (elle est fratricide, régicide, infanticide). Pierre‑Marie Baudoin a puisé ses sources dans cette riche production dramatique, mais également dans l’actualité et les médias, car il est attaché à un théâtre documentaire. Excitantes variations du mythe. Et cela n’est pas seulement dû aux images de mères coupables (à leur procès), voire de réfrigérateurs ! Cette adaptation inédite est d’une grande force, parce que ce personnage, synthèse de toutes les Médée qui ont traversé les siècles, est aussi très contemporain. Surtout, à chacune de ses représentations, Médée rejoue encore son histoire. Sous nos yeux, mais pas seulement…

Sous l’œil des caméras

Dans cette adaptation, Médée est en effet enfermée dans le théâtre. Coincée entre ses murs, contrainte à jouer éternellement son propre rôle, comme pour expier son forfait, elle semble condamnée à ne jamais oublier la tragédie de sa vie. Le théâtre, c’est encore le seul lieu où Médée peut restituer son histoire. Alors, elle raconte comment, abandonnée par Jason, expulsée de Corinthe, celle qui a tué ses parents pour suivre son amour a dû subir la douleur d’un exil affectif et social. Elle représente à nouveau devant nous sa vengeance : le meurtre de ses enfants. Nous laissant juges de sa culpabilité, elle explore ce refuge devenu prison. Des projections vidéo ponctuent la narration. Grâce à des caméras de surveillance, on y voit Médée, solitaire, se préparer dans les loges et déambuler dans tout le théâtre.

Mais, de son anéantissement, elle tire la force surhumaine de se révolter. Sur scène, grâce à la puissance magique des mots et des gestes, Médée transforme sa répudiation en noces tragiques : elle se reconstruit devant nos yeux, accouche d’elle-même jusqu’à se changer en sombre divinité, une déesse de la race des femmes. Et Médée devient presque familière.

Mise en abyme

Le Théâtre DLR² inclut les spectateurs dans un dispositif scénique adapté. Ici, la scénographie dévoile les processus de création à l’œuvre. La résidence a justement permis à Pierre‑Marie Baudoin d’exploiter le moindre recoin du théâtre. Dès lors, non seulement Médée hante littéralement le lieu, mais elle est en représentation. Cet artifice n’est pas dissimulé. Au contraire, il est aussi important que la fable. La mise en scène laisse apparaître le travail de l’actrice qui joue le personnage, utilisant tous les outils qui l’entourent pour nous convoquer à la (re) mise en scène de son acte. Avec la vidéo, le public, voyeur, l’épie jusque dans les coulisses. Ainsi, l’assistance est complice de cet exercice de simulation. Du coup, l’on comprend mieux les rouages de cette folie dévastatrice.

Adaptation remarquable, mise en scène très réussie, scénographie intelligente, il faut également relever l’interprétation d’Hélène Pierre, qui restitue, tout en nuances, la souffrance et l’exaltation de cette femme. Elle nous tient en haleine de bout en bout, que ce soit à l’image ou sur le plateau, sans jamais en faire des tonnes. Et c’est un des risques avec ce personnage. À mi-chemin entre mythologie et modernité, son ultime cri d’amour résonnera longtemps en nous et… à L’Avant Seine. 

Léna Martinelli


Médée, inspirée des œuvres d’Apollonios, Euripide, Ovide, Sénèque, Corneille, Jean Anouilh, Heiner Müller, Laurent Gaudé

Adaptation : Pierre-Marie Baudoin

Théâtre DLR²

Site : http://tdlr2.fr/

Administration et diffusion : En votre compagnie

oliviertalpaert@envotrecompagnie.fr

06 77 32 50 50

Mise en scène : Pierre-Marie Baudoin

Avec : Hélène Pierre

Et la voix de : Franck Taponard

Musique : Guillaume Médioni

Lumière : Grégoire Delafond

Vidéo : Stéphane Hirlemann

Son : Éric Dupré

Photo : © Johann Trompat

L’Avant Seine / Théâtre de Colombes • parvis des Droits-de-l’Homme • 88, rue Saint‑Denis • 92700 Colombes

Réservations : 01 56 05 00 76

Site du théâtre : www.lavant-seine.com

Courriel de réservation : billetterie@lavant-seine.com

Du 18 novembre au 20 décembre 2014, à 21 h 30

Durée : 1 h 10

19 € | 16 € | 12 €

http://vimeo.com/111101884