C’est Brutus qu’on assassine
Trina Mounier
Les Trois Coups
Créée en 2008 par Arthur Nauziciel, la pièce de Shakespeare, Julius Caesar, a été reprise en 2024, avec la même distribution, le même décor, la même langue (le spectacle est en anglais), la même musique live américaine jouée par un trio de jazz. Seize ans après, elle n’a pas pris une ride. À vrai dire, peu nombreux sont ceux qui auront vu les deux versions. Mais la réalité est là : la pièce est étonnamment moderne.
Et pourtant, ce drame historique et politique n’est sans doute pas la plus passionnante des œuvres du dramaturge anglais. Un peu docte… La mise en scène, par contre, de l’actuel directeur du Théâtre national de Bretagne est innovante, radicale et passionnante. D’autant qu’elle se double d’une direction au cordeau d’acteurs américains admirables, rompus à moult exercices (tous jouent dans des séries, des films ou au théâtre).
Ce choix de comédiens d’outre-Atlantique s’explique par le fait qu’Arthur Nauziciel pensait transposer la mort du grand César à l’époque de la mort de Kennedy, de sorte qu’elle trouve une interprétation plus contemporaine. Aujourd’hui, avec l’arrivée de Trump au pouvoir et l’avènement de la corruption, du dollar roi et des fake news, elle résonne de façon particulièrement lugubre.
Tout commence, non pas à l’avant-scène, devant un rideau encore abaissé, mais dans un décor moderne et stylisé, devant des colonnes carrées blanches qui cachent l’arrière-scène. Dans ce couloir, de jeunes hommes habillés de smokings boivent du champagne en échangeant sur les réalités politiques du moment. La présence d’un trio de musiciens de jazz, dont une soprano à la voix magnifique, renforce encore le sentiment d’assister à un cocktail mondain. On se croirait à Davos. C’est pourtant de César, dont on parle, et de ses envies de pouvoir sans partage. Si l’on entend les complots et les perfidies, l’ensemble est relativement léger. Mais en arrière-plan, on peut lire : Méfie-toi des Ides de mars. La pièce reprend ainsi les affirmations de Suétone, historien de son époque.
Le lit du populisme
La scénographie de Riccardo Hernández est sidérante et percutante, notamment à cause de ce rouge sang qui domine et renvoie à la brutalité des actions. Et particulièrement dans les scènes publiques où tout peut basculer et où l’on tend à la perfection, grâce à la mise en scène de Nauziciel, l’analyse politique de Shakespeare sur la velléité des hommes, sur les illusions qui les gouvernent, sur ce qui détermine leurs volte-face. Ces scènes publiques sont jouées dans un dédoublement de la salle, grâce à une immense toile peinte de fauteuils de théâtre vides qui nous font face. On a l’impression d’être dans un amphithéâtre, où se déroule la mise à mort du gladiateur.
Un miroir nous est tendu : comment voyons-nous ce à quoi nous assistons ? Sommes-nous touchés ? Horrifiés ? Scandalisés ? Peu importe, le metteur en scène ne cherche pas l’émotion. La scène de l’assassinat est chorégraphiée par Damien Jalet, très distanciée : chacun a un rôle à jouer, un coup à porter et il l’accomplit, comme le membre d’un seul corps.
La dernière partie est consacrée à l’affrontement entre Brutus, interprété avec sobriété et puissance par James Waterston, et Marc-Antoine, dont Daniel Pettrow rend admirablement les ruses et les perfidies mais aussi l’art du mensonge. Cette partie nous parle, aujourd’hui. Comment cet homme sage qu’est Brutus s’est-il fait berner par cette petite frappe de Marc-Antoine ? En réalité, la tragédie est celle de Brutus, plutôt que de César. Son destin se confond avec son aveuglement, puis avec sa honte, enfin avec sa chute. Mais cela paraît si facile de se laisser berner par Marc-Antoine qui sait si bien parler à la foule, la séduire, la manipuler, transformer toute phrase en son contraire, etc. La suite, on la connaît. On ne peut pas dire qu’on ne nous a pas prévenus : cela fait cinq siècles que la messe a été dite !
Trina Mounier
Julius Caesar, de William Shakespeare
Les surtitres français ont été réalisés à partir de la traduction de Louis Lecoq, Robert Laffont, 1995, collection « Bouquins »
Mise en scène : Arthur Nauziciel
Avec : Sara Kathryn Bakker, David Barlow, Jared Craig, Roy Faudree, Ismail ibn Conner, Isaac Josephthal, Dylan Kussman, Mark Montgomery, Rudy Mungaray, Daniel Pettrow, Timothy Sekk, Neil Patrick Stewart, James Waterston
Contrebasse : Dmitry Ishenko
Guitare : Leandro Pellegrino
Chant : Marianne Solivan
Lumière : Scott Zielinski
Son : David Remedios
Chorégraphie : Damien Jalet
Costumes : James Schuette
Décor : Riccardo Hernández
Durée : 3 h 20
Théâtre National Populaire • Place Lazare Goujon • 69100 Villeurbanne
Du 23 janvier au 1er février 2025
Tournée :
• Du 6 au 15 mars 2025, Les Gémeaux, scène nationale à Sceaux
Photos : © Philippe Chancel