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« Welfare », Frederick Wiseman, Julie Deliquet, Palais des papes, festival Avignon 2023

Des errants perdus sur la vaste scène du monde

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Julie Deliquet ouvre la 77e édition du Festival avec « Welfare », une adaptation du documentaire de Frederick Wiseman filmé en 1973 à New-York. La Cour, immense et chargée d’histoire(s), se trouve métamorphosée en centre d’aide sociale d’urgence. Des marginaux en détresse s’y meuvent et cherchent leur place. Un sujet brûlant, émouvant, actuel. Alors pourquoi la proposition dramaturgique ne nous touche-t-elle pas davantage ?

« Il faut que ça change » ; « Seigneur, vous ne voulez pas que je vive, vous voulez que je souffre » ; « au lieu de travailler, de manger […], j’errerai jusqu’à ce que vous ayez décidé d’une place, un foyer, un peuple, des amis ; j’ai la force, la patience, la compréhension. Merci ». Cette prière d’un demandeur social, dans le Palais des papes, les yeux tournés vers le ciel, à la fin du spectacle, nous perce le cœur. Quelque chose s’agrandit alors, s’ouvre enfin. La journée difficile qui vient d’être représentée dans ce centre s’achève, mais elle va recommencer, encore et encore : la douleur des « frères humains », universelle et infinie, résonne dans l’espace gigantesque et baigné de lumière de la Cour, et nous atteint puissamment.

Ce monologue nous rappelle, en écho ou en contrepoint, le discours final du barbier Charlot dans Le Dictateur : « Nous voudrions tous nous aider, les êtres humains sont ainsi. Nous voulons donner le bonheur à notre prochain, pas le malheur. » ; « Dans ce monde, chacun de nous a sa place et notre terre est bien assez riche pour nourrir tout le monde. Nous pourrions tous avoir une belle vie libre mais nous avons perdu le chemin. » ; « Je dis à tous ceux qui m’entendent : ne désespérez pas ! » ; « Il est écrit dans l’Évangile selon Saint Luc  » Le Royaume de Dieu est au dedans de l’homme « , pas dans un seul homme ni dans un groupe, mais dans tous les hommes, en vous » ; « Il faut nous unir, il faut nous battre pour un monde nouveau, décent et humain qui donnera à chacun l’occasion de travailler, qui apportera un avenir à la jeunesse et à la vieillesse la sécurité. » ; « Nous émergeons des ténèbres pour trouver la lumière ! Nous pénétrons dans un monde nouveau, un monde meilleur […] ».

Welfare-Deliquet © Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Si nous avons autant cité Chaplin, c’est parce que ces paroles humanistes dénoncent en 1940 les mêmes réalités que celles évoquées dans le documentaire de Frederick Wiseman en 1973, et dans le spectacle de Julie Deliquet aujourd’hui : le manque d’équité et de justice, les choix de l’état, des individus qui ne sont plus considérés comme des citoyens. Mais ce discours est plus engagé. Porteur d’espoir, il crée du lien entre les êtres, un horizon commun. Bref, il exprime pleinement ce qui n’existe qu’à de rares moments dans la pièce : une réflexion politique partagée par une communauté, une agora, un collectif.

La « pause » à laquelle on assiste au milieu de Welfare, fonctionne comme un intermède poétique où les demandeurs sociaux, dans l’attente, font connaissance et « jouent » ensemble (avec des ballons, de la musique, en chantant). Rappelons que le centre d’aide est implanté dans un gymnase – un lieu qui accueille aujourd’hui des activités sportives, culturelles et des soins (des vaccins, des lits). Un sans-abri musicien sublime ce temps singulier où des individus à la marge se tiennent ensemble dans un espace commun (démesuré) et en font quelque chose. Moment suspendu, éblouissant… À la fin également, le discours – déjà cité – du dernier « misérable » (qui fait allusion à Godot, cite Lincoln et s’adresse à dieu et aux hommes), nous relie tous, dans la souffrance et la grandeur. Il est suivi d’un ballet final très réussi : tous ceux qui ont besoin d’aide, tous les personnages, reviennent sur le plateau, le traversent et partagent leur cri avec nous, face à nous.

Un enchaînement de dialogues monotones

Outre ces scènes qui structurent le spectacle, et s’éloignent résolument du documentaire, nous assistons à une succession de dialogues, des îlots de paroles, entre usagers et assistant(s) sociaux. C’est long, répétitif. On assiste au défilé d’hommes et de femmes qui sollicitent, voire négocient, des allocations, des chèques pour se nourrir, un emploi, un logement : une femme enceinte, mère de cinq enfants et sans travail, des personnes handicapées (physiques ou mentaux), un ancien toxicomane et détenu pour homicide dépourvu de qualifications, un homme brisé par la guerre de Corée tenant des propos racistes au sergent noir présent dans le centre, un ancien travailleur affirmant que les classes moyennes n’existent plus : « soit tu possèdes, soit non ; des riches ou des pauvres ». Et d’autres qui leur ressemblent.

Welfare-Deliquet © Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Face à ces individus hors normes, des travailleurs sociaux qui manquent de reconnaissance et de personnel, essaient d’apporter des réponses. Ils donnent les coordonnées d’un avocat, orientent vers l’interlocuteur adéquat, ont envie d’aider. Mais ils obéissent à une logique administrative, certes absurde mais nécessaire (car il s’agit d’utiliser l’argent de nos impôts) : les dossiers doivent être complets et il manque toujours une pièce, toujours. Une pièce plus valide, une pièce déjà envoyée et perdue, une pièce impossible à fournir pour beaucoup. Leur rationalité, leurs procédures, s’opposent radicalement aux récits décousus des demandeurs d’aide, aux propos désordonnés, incohérents, mensongers ou incomplets, contradictoires, complexes.

Évidemment que le sujet est riche, actuel et nous concerne tous. Qui n’a pas été confronté à l’absurdité administrative, voire à une forme de maltraitance aveugle ? On n’a plus que jamais besoin de travailleurs sociaux aujourd’hui pour accompagner des gens qui décrochent pour tant de raisons, mais leur mission est souvent mal connue et reconnue, trop invisible. Les demandeurs d’aide ont certes changé depuis cinquante ans (ce n’étaient pas les mêmes aux États-Unis et en France ,alors), mais ils ont de nombreux points communs avec ceux d’aujourd’hui.

Welfare-Deliquet © Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Pour Julie Deliquet, le système social des années 70 (marquées par la fin de la guerre au Vietnam, la guerre froide, des femmes n’ayant pas toutes accès au travail), contient les germes des problèmes actuels en Europe (pauvreté, déclassement, chômage, migrations, etc.). Ouvrir le Festival avec un spectacle qui aborde les problèmes sociaux a tout son sens. La metteuse en scène engagée qui dirige le TGP a évidemment accepté la proposition du cinéaste d’adapter librement son film et l’invitation de Tiago Rodrigues. Elle partage la vision de Jean Vilar en faveur d’un théâtre populaire. Son travail est inspiré par les notions de démocratie et de collectif.

Du documentaire à son adaptation théâtrale, beaucoup se perd

Si passionnante et sincère Julie Deliquet soit-elle, entourée d’excellents comédiens, et même sans connaître le film remarquable de Wiseman, son spectacle rate en partie sa cible. On l’a dit, la succession de dialogues, de portraits, dont nous restons les spectateurs très distants, lasse. Non à cause du contenu, mais de la forme.

Certes, la metteuse en scène a tenté de jeter des ponts entre ces dialogues intimes et les demandeurs qui attendent, entendent, sont aimantés par les discours d’autrui, contaminés, et réagissent. Toutefois, outre quelques disputes pour savoir qui est le suivant, le collectif ne prend pas. Les acteurs sont sur le plateau, sur le qui-vive, mais l’attention du public est focalisée sur chaque histoire (le plateau est trop grand). Le temps s’étire, il permet de souligner l’écoute et la patience des travailleurs sociaux, mais notre écoute de spectateurs vacille aussi face à un sujet si épouvantable.

Ce qui est aussi étrange, c’est que les comédiens semblent déguisés en pauvres, en drogués, en errants : les costumes et accessoires sont trop propres, trop bien reconstitués. De même, la scénographie qui rassemble dans un grand espace les guichets, bureaux, couloirs, étages, du centre de New-York, afin de créer une unité de lieu, est trop travaillée : les gradins du gymnase servant de chaises pour patienter à cour, les toilettes au fond, les poubelles, les ballons, les paniers de basket, les tapis de sol à jardin, sont parfaits. La composition très pensée.

En somme, la proposition manque de réalisme, de crédibilité. Ce n’était pourtant pas le cas dans Love d’Alexander Zeldin qui représentait un local loué par les services sociaux, abritant des migrants, des chômeurs ou des retraités sans ressources bouleversants, mais ayant des interactions, en mouvement, portés par une autre écriture.

Welfare-Deliquet © Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Pourquoi a-t-on la sensation, ici, que les acteurs singent des individus dans le besoin, en 1973 ? La metteuse en scène revendique le fait d’être partie d’une forme fictive (le montage documenté de Wiseman), pas des documents originaux (cent heures de rushs tournés durant quatre semaines) : elle a donc utilisé un texte composé de langages différents, elle a analysé le montage et l’a déstructuré, mais sans vouloir « changer l’expérience ». Elle le fait pourtant en utilisant les ressorts du théâtre à quelques moments (voir plus haut) et ces passages sont les plus réussis.

Ses acteurs disent avoir eu besoin de se décaler des personnes du documentaire et de les nourrir de leur imaginaire, de la fiction : peut-être aurait-il fallu aller davantage dans cette direction ? Quand on songe à Fraternité, conte fantastique qui s’inspire de drames humains et de témoignages pour inventer un « centre de soins et de consolation » du futur, on est plus convaincu.

D’un côté, Julie Deliquet choisit de ne pas utiliser la vidéo (Wiseman fait des gros plans très intimes sur les visages des personnes en détresse ; un procédé qui nous plonge dans ces histoires avec une force percutante) et on comprend son désir d’utiliser un vocabulaire purement théâtral. Mais ses choix dramaturgiques ne favorisent pas assez les mouvements d’ensemble, la choralité. Les personnages ne s’adressent pas assez à nous en brisant le quatrième mur. L’idée que les échanges tendus entre usagers et travailleurs sociaux sont exposés aux demandeurs en attente et agissent sur eux, ne se voit pas assez. Certes, les entretiens accordés par l’équipe artistique tout au long du festival révèlent que le travail au plateau est en cours et doit « se muscler », mais en attendant, l’émotion passe mal.

Et on le regrette. Surtout lorsque l’on découvre le film de Wiseman. L’usage du noir et blanc, du champ et contre-champ, l’intimité des récits terribles et un peu mensongers, la vérité criante de ces individus sans place dans le monde, les portraits alternant avec des scènes collectives montrant l’afflux des demandeurs, leur épuisement, entraîne et éprouve. Le film n’a pas besoin de développer un message social engagé (comme Ken Loach par exemple). Il suffit de voir cette humanité au bord du gouffre pour se dire qu’on ne peut l’abandonner, la nier. Elle est nous. 🔴

Lorène de Bonnay


Welfare, d’après le film de Frederick Wiseman

Traduction : Marie-Pierre Duhamel Muller
Mise en scène : Julie Deliquet
Spectacle en français, surtitré en anglais, diffusé sur France 5 le 7 juillet puis disponible sur Culturebox le 23 juillet
Avec :  Julie André (Elaine Silver) Astrid Bayiha (Mme Turner) Éric Charon (Larry Rivera) Salif Cisse (Jason Harris) Aleksandra de Cizancourt (Elzbieta Zimmerman) Évelyne Didi (Mme Gaskin) Olivier Faliez (Noel Garcia) Vincent Garanger (M. Cooper) Zakariya Gouram (M. Hirsch) Nama Keita (Mlle Gaskin) Mexianu Medenou (Lenny Fox) Marie Payen (Valerie Johnson) Agnès Ramy (Roz Bates) David Seigneur (Sam Ross) et Thibault Perriard (John Sullivan, musicien)
Durée : 2 h 30

Cour d’honneur du Palais des papes • Place du Palais • 84000 Avignon
Du 7 au 15 juillet 2023, à 22 heures
De 10 € à 45 €
Réservations : 04 90 27 66 50 ou en ligne

Dans le cadre du Festival d’Avignon, du 5 au 25 juillet 2023
Plus d’infos ici

Tournée ici :
• Du 27 septembre au 15 octobre, TGP, à Saint-Denis
• Du 15 au 19 janvier 2024, Théâtre Dijon Bourgogne, à Dijon
• Du 24 janvier au 3 février, Théâtre des Célestins, à Lyon
• Du 14 au 15 février, Le Quarz, scène nationale de Brest
• Les 20 et 21 février, La Passerelle, scène nationale de Saint-Brieuc
• Du 6 au 9 mars, Comédie de Genève, CDN (Suisse)
• Du 13 au 15 mars, La Comédie de Reims, CDN de Reims
• Les 20 et 21 mars, Théâtre de l’Union, CDN de Limoges
• Les 4 et 5 avril, L’Archipel, scène nationale de Perpignan
• Les 26 et 27 mars, La Coursive, scène nationale de La Rochelle
• Du 09 au 11 avril, La comédie de Saint-Etienne, CDN de Saint-Etienne
• Du 17 au 19 avril, Théâtre du Nord, CDN Lille – Tourcoing
• Du 3 au au 5 mai, Grande halle de La Villette, à Paris

Teaser : https://www.theatre-contemporain.net/contacts/Theatre-Gerard-Philipe/
Bande-annonce du film : https://www.youtube.com/watch?v=L0chGSbB8DI
Extraits : https://festival-avignon.com/fr/audiovisuel/welfare-de-julie-deliquet-extraits-346161
Teaser du film diffusé au cinéma Utopia-Manutention, du 10 au 25 juillet

À découvrir sur Les Trois Coups :
Mélancolie(s), Julie Deliquet, par Bénédicte Fantin

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