billet d’humeur

“Que la noce commence” de Horatiu Malaele - Mise en scene de Didier Bezace © Brigitte Enguerand / Fedephoto “Que la noce commence” de Horatiu Malaele - Mise en scene de Didier Bezace © Brigitte Enguerand / Fedephoto

Splendeur et misère de la procrastination

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Comment prendre de la hauteur pour continuer à réfléchir sur le théâtre vivant, dont un virus tueur nous prive ?

Les vagues submersives de courriels, de vidéos, d’appels que je reçois par périodes, compte tenu de la zone presque grise où je suis reclus (à plus de 700 mètres d’altitude), finissent par m’irriter plus que par m’apaiser.

Depuis quelques jours, je me répète comme une litanie profane, un propos agacé du philosophe Gilles Deleuze, trop souvent sollicité pour s’exprimer sur tout et n’importe quoi mais qui, là, voit juste : « Nous ne souffrons pas d’incommunication mais de tout ce qui nous oblige à communiquer quand nous n’avons rien à dire ». Au milieu de ce maelström communicationnel, je prends donc goût à la procrastination même si je dois reconnaître qu’elle procure, comme dans tous les théâtres, une alternance inévitable de splendeurs enthousiasmantes et de décevantes misères.

Au menu des splendeurs, je me réconforte en pensant au temps qui manque fréquemment aux équipes artistiques pour que les projets s’inventent dans les meilleures conditions. Dans un rapport pour la Comédie de Genève en 1987, le metteur en scène franco-allemand Matthias Langhoff analyse finement l’économie du théâtre qui ne peut, à elle seule, décider du rythme de la production : « Un théâtre est une idée que veut réaliser un artiste. Cette idée n’a pas d’ordre de grandeur économiquement définissable. Je ne peux pas dire : pour tant, vous aurez une livre de théâtre, pour tant, je vous en mettrai un kilo ».

Au programme des misères, j’angoisse pour les artistes, techniciens, collaborateurs des compagnies. La médiocrité du régime d’intermittence charge leur ciel d’orages dévastateurs. Depuis ma fenêtre, le désert des terrasses cévenoles, à cette époque de débroussaillage massif, m’apparaît comme une métaphore de leur solitude et de leur impuissance. Sur un morceau de contreplaqué posé contre la vitre du bureau de tourisme d’un village voisin, fermé bien sûr, sont écrits à la peinture blanche : « Soutien, Force, Courage ». J’ajoute : « Résistance », et j’adresse trois propositions pour ne pas s’enfermer dans la procrastination.

Se procurer un copie du film de Bertrand Tavernier Que la fête commence ; visionner des extraits sur Internet du spectacle du regretté Didier Bezace Que la noce commence ; lire enfin le Rapport Langhoff. Projet pour le théâtre de la Comédie de Genève, paru aux éditions Zoé. ¶ 

Michel Dieuaide