Furies, 28e édition à Châlons-en-Champagne

Furies : une 28e édition politique ? 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

À Châlons-en-Champagne, le festival « Furies » a proposé une cinquantaine de spectacles à ciel ouvert (ou presque), à découvrir gratuitement. Premier acte politique. Toutefois, c’est dans la programmation que la dimension citoyenne a pris toute son ampleur. Oui, mais avec quels propos ? Quels gestes ? Et surtout, quels sens ?

« Dans le cirque, le corps performant devient étendard politique, d’autant plus qu’il s’expose et s’empare de l’espace public », lit-on dans la présentation. La rencontre professionnelle organisée le 9 juin (Le corps, enjeu politique dans le cirque ?) donne le ton. Acrobates burlesques, manipulateurs en tous genres et artistes plus ou moins engagés l’ont illustré dans cette édition plus furieuse que jamais (voir ici).

Ainsi, plusieurs compagnies portent une parole. Militer, certes, mais pour quoi et surtout comment ? S’interrogeant sur la nature de l’action militante, Dad is dead aborde, le mariage pour tous, l’homophobie, l’identité sexuelle ou encore la « théorie du genre ». De quoi inciter à mieux partager les différences, avec humour !

Dans un mouvement permanent, qui suit les contours imaginaires d’une piste de cirque, un couple débat en vélo, sans jamais lâcher les pédales, avec force acrobaties mettant les certitudes bien à l’épreuve. Car au lieu de tourner en rond, rien de tel que d’agir ! En effet, quand les acrobates posent enfin pied au sol, pour prendre les tangentes (ou pointer leurs contradictions), tenter d’escalader un mur (ou s’ouvrir vraiment aux autres), ils pointent la limite qu’entraîne la volonté de faire le monde à son image, et à elle seule. Cette malicieuse pirouette de Mathieu Ma Fille Foundation est plus efficace que de plaider pour une cause précise.

« Dad is Dead » de Mathieu Ma Fille Foundation © Vincent Muteau

« Dad is Dead » de Mathieu Ma Fille Foundation © Vincent Muteau

La Fabrique Fastidieuse, elle, appuie sa démarche sur une confrontation plus directe avec la rue, en se frottant vraiment à la population. Vendredi est une fête chorégraphiée immersive, aux allures de carnaval, de bal, de battle… Ces artistes aiment les corps en liesse, ils ne ratent aucune occasion de danser. Dans cette aventure physique collective qui acquiert valeur de « détonateur commun », la sauvagerie est contagieuse.

Également arpenteurs de macadam, les membres d’Uz et Coutumes sont, pour leur part, en quête de « l’instant poème dans l’espace public ». Le propos n’en demeure pas moins vif. Dans Hagati Yacu, ils traitent du génocide au Rwanda. Autre réminiscence de tragédies humaines et guerrières, Soif poursuit de vieux démons. La compagnie Vendaval y convoque le théâtre et la danse pour faire corps contre l’impossibilité de parler. Ici, une rescapée de la déportation. Des artistes choisissent aussi des sujets brûlants comme la peur de l’étranger. Fable macabre, la TrAQuE du Projet D agit à la manière d’un révélateur, suite à l’arrivée des loups et d’une chasseuse inconnue dans un village. Gendarmery, de la Compagnie Matière Première joue, quant à lui, avec les codes de la prévention, pour mieux dénoncer l’autoritarisme.

Militantisme et transgressions

Des spectacles donnent la parole à des figures marquantes : dans une suite de récits, de souvenirs, de textes d’humeur ou d’opinion, Magyd Cherfi (chanteur et parolier du groupe Zebda) livre l’histoire de sa vie et, au-delà, d’une génération. Les Arts Oseurs se sont emparés des textes autobiographiques de ce garçon né dans les cités toulousaines, sorti du quartier aux forceps mais toujours hanté par les siens. J’écris comme on se venge montre une autre république.

Parmi les thématiques qui questionnent les rapports sociaux : la récession industrielle (Je m’appelle). Sur un texte d’Enzo Corman, Garniouze raconte « une série d’histoires d’œuvriers portées par un auto-entrepreneur du bitume ». Flux tendu est inspiré de la norme de production si décriée par certains syndicats : « Le zéro panne, zéro papier, zéro stock et zéro défaut ! ». L’Éolienne dévoile les fragilités de cette idéologie de la perfection et creuse les failles du système.

BRÂME ou Tu me vois crier, Papa ? d’AlixM © Vincent Muteau

BRÂME ou Tu me vois crier, Papa ? d’AlixM © Vincent Muteau

Dans BRÂME ou Tu me vois crier, Papa ? AlixM brandit des symboles dans le but de « crever les abcès sociétaux ». Des patrouilleurs déposent des gerbes en vomissant du bleu-blanc-rouge, avant de déféquer sur le drapeau français. Un jeu de massacre où blaireaux fumants et clowns sodomisés sont les proies d’une partie de chasse pour le moins trash. De la sueur, du sang et de la merde, en veux-tu en voilà, non pas pour choquer gratuitement, mais pour réveiller les consciences endormies ! Big Shoot (Une Peau rouge), quant à lui, fait de la mise à mort humaine un show. Face à la pornographie de la violence sur nos écrans, la compagnie interroge notre rôle ambivalent de spectateur-voyeur. Enfin, Looser(s), de la Kie Faire-Ailleurs, nous plonge dans le monde de la troisième zone, la sphère des exclus, celle des laissés-pour-compte.

Art performatif (ou pas)

Des artistes soulèvent des problématiques de façon moins explicite, tout en s’emparant de sujets graves, parfois à bras-le-corps. Dans la Cosa de Claudio Stellato, individus, stères de bois et haches sont réunis pour une expérimentation humaine. Cette déconstruction des formes explore bien la violence et la douceur des rapports sociaux : compétition, coopération, confiance, complicité. Réjouissant !

« La Cosa » de Claudio Stellato © Geert Roels

« La Cosa » de Claudio Stellato © Geert Roels

Autre moment où l’énergie bascule, cette fois-ci en solo et à la recherche du sommeil, La nuit a son existence (compagnie LU²) est un entre-sort de danse-théâtre pour un(e) spectateur(trice) en voiture. C’est dans l’écart que s’inscrit cette confidence au creux de l’oreille. Ce salutaire temps d’arrêt questionne notre capacité au « lâcher prise » dans un contexte d’accélération sociale.

Lucile Rimbert donne un autre visage à la ville nocturne. Cette artiste, qui est aussi la brillante présidente de la Fédération nationale des arts de la rue, défend une démarche portée par les questions du « vivre ensemble ». Comme elle l’a rappelé, lors de son intervention remarquée, durant la rencontre professionnelle, le 9 juin, le lieu revêt son importance pour déterminer (ou pas) la nature politique de la manifestation. Ainsi, se produire dans un espace à 360 degrés (comme le chapiteau de cirque), est par essence démocratique. Bien loin, le dispositif du théâtre à l’italienne, par exemple, déterminé par l’œil du prince, qui instaure un certain type de relation aux spectateurs, fondé sur la hiérarchie sociale. Les formats inhabituels, le hors les murs ou le hors pistes, comme à Châlons-en-Champagne, contribuent pleinement à ouvrir la cité à la création, à la liberté d’expression et au partage.

Le cirque peut donc être mis au service d’un propos ou d’un scénario, voire d’une émotion, notamment la colère pour beaucoup de jeunes artistes sortants du Centre national des arts du cirque qui ont improvisé dans Soyez spectateurs d’un temps de travail « Clown ».

Art performatif par excellence, il s’avère déjà politique, par son engagement, à savoir la résistance à des dispositifs de pouvoir qui contrôlent et oppressent. En réaction au culte du beau et de l’effort, considéré par certains comme une « vision fascisante », le corps circassien peut aussi se jouer des lois physiques du monde : s’il rebondit avec dextérité, trouve savamment l’équilibre et s’élève au plus haut, il peut également mettre en jeu la chute. Non sans virtuosité, d’ailleurs ! C’est alors à contrepied que le spectacle revêt une dimension politique.

Ne rien lâcher

Exit, du Cirque Inextremiste, compagnie associée à Furies depuis 2015, illustre parfaitement le dépassement de soi, mais pas dans le sens classique du terme. Avec un humour cinglant, il repousse toujours plus loin les limites de l’extrême. Après des planches et des bouteilles de gaz, puis une grue, il choisit la montgolfière comme agrès. Histoire de nous faire lever les yeux au ciel ! Quand il ne met pas en scène des corps handicapés, il évoque la folie, avec des personnages en camisole, échappés de l’hôpital psychiatrique, qui redonnent des couleurs au ciel. Sublimes métamorphoses !

« Exit » du Cirque Inextremiste © Vincent Muteau

« Exit » du Cirque Inextremiste © Vincent Muteau

Préférant être « maître du monde » plutôt que champion de saltos, Yann Ecauvre se faufile dans les failles du système, se positionnant comme un anarchiste, sinon un révolutionnaire. Car l’entrée en matière est pour le moins déstabilisante : «  En tant que spectateur, passant curieux ou programmateur averti, je déclare être conscient que ma présence sur le lieu du spectacle entraîne des risques pour ma propre personne et tout autre être vivant présent autour de moi. Je déclare accepter ces risques en pleine connaissance de cause et ainsi renoncer à tout recours contre le Cirque Inextremiste et ce, nonobstant l’état du lieu de spectacle, des installations diverses, et des moyens de sécurité mis en place (ou pas). La lecture de ce présent texte entraîne automatiquement son approbation. »

Une décharge signée par chaque spectateur : c’est justement ce à quoi ont pensé les professionnels des arts de la rue, au sein de groupes de travail sur la maîtrise des risques, avec les services de l’État, les maires et les spectateurs. Décidément, le Cirque Inextremiste sait flirter avec la folie, celle du monde bien sûr. Avec sa démesure et ses rêves grandeur nature, il nous emporte loin.

Se libérer des contraintes, mais aussi de tout programme, voilà de quoi plaire à Chloé Moglia ! De prouesse technique, elle en fait preuve, en défiant les lois de la gravité comme nulle autre, à six mètres du sol, Place de la République. Vertigineux. Dans Horizon, ses variations infinies sur le vide et ses suspensions laissent également les spectateurs bouche bée.

« Horizon » de Chloé Moglia © Vincent Muteau

« Horizon » de Chloé Moglia © Vincent Muteau

 

L’effet politique de ses propositions a beau être sous-jacent, il n’en est pas moins réel. En choisissant de montrer son degré de vigilance, plutôt que d’exploiter la part du risque, elle incite à rester ouvert, plus que jamais. Ne pas s’enfermer par peur, ne jamais se replier sur soi. Tandis que le Cirque Inextremiste ne lâche rien, surtout pas les filins qui retiennent la montgolfière (et les voltigeurs avec), Chloé Moglia travaille sublimement le lâcher prise. De près comme de loin, l’effet politique prime ici sur l’intention.

Polysémies

Petites formes ouvragées ou spectaculaires, prises de parole construites ou sauvages, performances bruyantes ou silencieuses, les arts du cirque peuvent dire beaucoup du monde et de ses enjeux politiques, même si le sens échappe parfois aux artistes. Encore faut-il savoir ce que l’on met derrière le mot ! En effet, le politique ne concerne pas seulement les luttes, mais ce qui a trait au gouvernement des hommes (donc le pouvoir), ce qui relève de la cité (donc le bien commun, l’intérêt général). Cependant, le langage des corps vaut souvent plus que tous les discours. Et là encore, pas uniquement comme outil de revendication.

Enfin, la prise en compte du contexte est fondamental : un propos décalé dans une société de plus en plus policée choque autant qu’un corps nu dans l’espace public. C’est pourquoi, le clown (même habillé !) est éminemment politique. Joueur amoral, il pointe, sinon révèle, l’absurdité du monde.

Qu’ils usent de l’impertinence, de l’humour ou de la poésie pour transgresser les lignes, les circassiens inventent un propos, inaugurent des gestes, explorent de nouveaux sens. Ce sont autant de paroles vivantes et d’actes sensibles, forts et fragiles, engagés mais libres, qui méritent intérêt. 

Léna Martinelli


Furies, 28e édition

Du 5 au 10 juin 2017

Pôle national Cirque en préfiguration • Cité Tirlet • 51000 Châlons-en-Champagne

Programmation ici

Renseignements : 03 26 65 90 06

Tous les spectacles sont gratuits, sauf Brâme ou Tu me vois crier, Papa ? (5 €) et Souffle & Flux Tendu (de 5 € à14 €)

Teaser vidéo du festival

Photos : © Johann Walter Bantz © Vincent Muteau © Geert Roels

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Furies, 28e édition à Châlons-en-Champagne

Une 28e édition plus furieuse que jamais ! 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Du 5 au 10 juin 2017, le festival Furies a accueilli une cinquantaine de spectacles, entre cirque et théâtre de rue. Châlons-en-Champagne s’est transformé en une passionnante scène ouverte, bousculant les rythmes de ses habitants amenés à goûter au macadam. Du hors piste, parfois furieux, souvent réjouissant.

Face à l’état d’urgence et aux contraintes du plan Vigipirate, Furies oppose « une avalanche de rendez-vous » : circassiens, acteurs, danseurs, musiciens, plasticiens ont occupé les espaces publics, « le cœur de vie », car « rien ne nous fait peur ; nous devrions toutes et tous faire confiance à l’Art et à la Fête pour nous sortir de l’oppression », lit-on dans l’éditorial du programme. Son directeur Jean-Marie Songy rappelle, lui, « l’urgence permanente de se raconter des histoires, comme si nous avions besoin toujours et toujours, dans les moments les plus critiques de notre existence, de recourir à un certain partage de nos rêves et de nos sensations imaginaires, pour nous sauvegarder de la barbarie ».

« BRÂME ou Tu me vois crier, Papa ? » d’AlixM © Vincent Muteau

« BRÂME ou Tu me vois crier, Papa ? » d’AlixM © Vincent Muteau

Ce Châlonnais dirige Furies depuis sa fondation, en 1990. Il a commencé dans une compagnie amateur, le Théâtre du Haut Risque. Ensuite, au début des années 1980, il crée, avec Alain Escriou (un ancien des Beaux-arts de Toulouse), le collectif Turbulences. Si l’on peut y trouver des spectacles en salle, la programmation n’est jamais classique, car il s’agit surtout d’explorer de nouvelles voies de création avec des installations, performances ou propositions hybrides. Hors des sentiers battus. En 1994, il prend aussi la direction du Festival d’Aurillac, ainsi que le centre de création artistique associé, le Parapluie. Expert du hors cadre, le bonhomme est donc à la tête des festivals de rue les plus importants. Il est devenu incontournable.

Battre le pavé

C’est précisément au sein de l’espace public, lieu d’expression populaire et de mixité sociale, que JeanMarie Songy aime interpeler les spectateurs pour les inciter à modifier le regard sur leur entourage et à résister aux dominations de toutes sortes. En effet, son esprit libertaire le porte naturellement vers des spectacles qui posent un regard critique sur notre société : fresques monumentales pensées à l’échelle de la ville (dont certaines en redessinent les frontières), pépites qui touchent en plein cœur, actions collectives déconcertantes, démonstrations de force poétiques… Bref, il aime mettre la pagaille avec des créations et des gestes artistiques qui ont du sens. La question du politique le taraude évidemment.

« Looser(s) » de la Kie Faire Ailleurs © Augustin Le Gall

« Looser(s) » de la Kie Faire Ailleurs © Augustin Le Gall

Pour cette 28e édition, il poursuit son œuvre, contre vents et marées. Car en 30 ans, les conditions d’exercice ont considérablement changé. L’état d’urgence contraint en effet les manifestations dans l’espace public à des décisions qui vont à l’encontre des formes artistiques libres prônées par les arts de la rue. Or, nous avons plus que jamais besoin des artistes, en mesure de recréer du lien, de façon efficace, maillons essentiel d’une société humaniste et fraternelle.

Fini l’âge d’or du théâtre de rue ? JeanMarie Songy n’abdique pas face au climat anxiogène et sécuritaire. Toujours aussi furieux. C’est difficile d’occuper les rues et les places ? Pourtant, outre le triangle habituel et les lieux dédiés (le jardin du Jard, la place Foch et le Cirque historique), de nouveaux rendez-vous sont donnés, notamment pour investir la marge (quartiers Schmit, Verbeau, un supermarché…). Certes, il y a moins de déambulations et de surprises. Certaines propositions peuvent être adaptées, mais surtout redimensionnées ou déplacées, car on préfère bien sûr modifier les lieux plutôt que le contenu. Furies ruse. Sans abuser. 

L’union fait la force

Alors, JeanMarie Songy puise son énergie dans l’échange, les projets communs, le compagnonnage. D’abord orienté comme un « festival de premières », où les compagnies de rue trouvent un terrain d’essai, Furies s’ouvre au cirque, au début des années 2000, en liaison avec le Cnac (Centre national des arts du cirque). Se définissant comme « tête chercheuse », il laisse place à une autre génération, car « nous avons besoin de renouveler la garde », précise son directeur. Cela favorise également l’émergence d’actes artistiques expérimentaux.

« Vendredi » de La Fabrique Fastidieuse © Pierre Acobas

« Vendredi » de La Fabrique Fastidieuse © Pierre Acobas

En voie de devenir Pôle national Cirque (en préfiguration), Furies développe les bases d’une Saison Cirque depuis septembre 2015, quitte à faire une « acrobatie politique » pour parvenir à mettre en relation l’ensemble des institutions culturelles locales et régionales qui consacrent tout ou partie de leurs activités aux arts du cirque. Une reconnaissance bien méritée d’un travail de fond mené au cœur de la région Grand Est. Cela représente aussi l’occasion d’affirmer, encore un peu plus, l’identité de plateforme internationale.

À l’image de son directeur, la programmation est donc construite autour du théâtre de rue et de « rencontres indisciplinées d’artistes de cirque » : jongleurs urbanistes et de mots à bicyclette, acrobates bûcherons, trapéziste-réverbère… Autant de créateurs trouvant là, sur ce terrain d’expérimentation, une formidable piste d’envol.

Déferlante artistique
et politique

La plupart des spectacles sont tout public, à savourer en famille. Comme tous les ans, les étudiants du Cnac se sont produits sur le parvis du cirque historique, le 7 juin, dans une création travaillée avec l’une des compagnies invitées. La carte blanche a été confiée cette année au Cirque Inextremiste. En clôture du festival, le 10 juin, une soirée spéciale a célébré les 20 ans du patronyme de Châlons-en-Champagne. La création aérienne et spectaculaire a permis à Furies de s’achever de façon grandiose et pétillante, dans le cadre du lancement du parcours touristique metamorph’eau’se.

« La nuit a son existence » de la compagnie LU² © Axelle Manfrini

« La nuit a son existence » de la compagnie LU² © Axelle Manfrini

Entre-temps, la vingtaine de compagnies invitées (de France, mais aussi d’Espagne, d’Italie et du Portugal) a proposé une cinquantaine de représentations, dont une douzaine de créations : « Ces cavalcades artistiques laisseront bien sûr une part belle à la rigolade partagée, légèrement teintée de désuétude et de révolte ! », prévient Jean-Marie Songy. Des spectacles d’envergure et des petites formes pour fraterniser dans le plaisir et par l’intelligence, car plus que jamais la coloration a été politique (lire le détail ici). 

Certes, de par ses fonctions, Jean-Marie Songy a le pouvoir de changer certaines choses. « Il reste que le choix appartient à chacun d’entre nous de ne pas se laisser « abattre », de rester fier et engagé par et pour nos convictions de liberté et d’équilibre », conclue-t-il dans l’éditorial. La balle est dans notre camp, en somme ! 

Léna Martinelli


Furies, 28e édition

Du 5 au 10 juin 2017

Pôle national Cirque en préfiguration • Cité Tirlet • 51000 Châlons-en-Champagne

Site de Furies ici

Renseignements : 03 26 65 90 06

Tous les spectacles sont gratuits, sauf Brâme ou Tu me vois crier, Papa ? (5 €) et Souffle & Flux Tendu (de 5 € à14 €)

Teaser vidéo du festival       

Photos : © Sarah Meneghello © Vincent Muteau © Augustin Le Gall © Pierre Acobas © Axelle Manfrini

À découvrir sur Les Trois Coups

Talent et tempo, par Lise Facchin

"Reflets dans un œil d'homme" de la Cie le Diable au corps © Christophe Payot

« Reflets dans un œil d’homme », de la Cie Diable au corps, Pisteurs d’Étoiles, festival des arts du cirque à Obernai

Le cirque mis à nu

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Des hommes. Des femmes. Trois acrobates et un mannequin. Les relations sexuelles sont le fil rouge de « Reflets dans un œil d’homme », présenté par la Cie Diable au corps, dans le cadre de Pisteurs d’Étoiles.

Peu de nu dans les spectacles de cirque. Contrairement au théâtre, et plus encore dans la danse contemporaine, les corps se dévoilent rarement sous les chapiteaux – tout du moins intégralement. Pourtant, « vous n’imaginez pas la contrainte que représentent des vêtements pour certains circassiens », explique Caroline Le Roy, interprète de ce spectacle, dont l’intérêt ne réside évidemment pas dans cette seule innovation. Toutefois, difficile pour un acrobate nu de s’agripper à un corps ruisselant de sueur, fait remarquer quelqu’un du public, resté à l’issue de la représentation.

C’est qu’un spectacle comme celui-ci bouscule (sans faire de vilain jeu de mots). D’ailleurs, les rencontres avec le public sont quasi systématiques : elles permettent d’échanger sur un format inhabituel, des sujets peu traités dans les arts du spectacle, des propositions polémiques. Elles fournissent aussi l’occasion de faire connaissance avec ces artistes talentueux.

"Reflets dans un œil d'homme" de la Cie le Diable au corps © Christophe Payot

« Reflets dans un œil d’homme » de la Cie le Diable au corps © Christophe Payot

Dans son dernier opus, le trio invite le spectateur à partager ses émois, sensations et interrogations concernant l’Autre et le corps. En filigrane, un essai de Nancy Houston, Reflets dans un œil d’homme, a alimenté le projet pour creuser la question du désir. Différents processus d’attraction que beaucoup d’entre nous oublient, que peu assument. On peut alors relever plusieurs thèmes : l’amour, la tendresse, l’orgasme, le libertinage, la pornographie… La compagnie ne s’appelle pas « le Diable au corps » pour rien !

Recul

De fait, ce sont surtout les liens physiques entre interprètes, dans les portés, qui sont explorés. « Pendant leur séance d’entraînement, les voltigeurs passent leur temps à mettre des mains aux fesses. On ne peut pas faire autrement. Et cela développe d’emblée une conception différente du corps, un autre type de contact », explique le metteur en scène. Par exemple, l’idée des mannequins est née de l’envie d’explorer les portés mous, un défi pour des acrobates. Et cela a dégagé une piste dramaturgique intéressante : les sosie de Caroline permettent d’assouvir des fantasmes ; ces corps interchangeables évoquent la duplication et la profusion des partouzes, mais on peut aussi y voir la frénésie de consommation imposée par le système économique libéral.

Avec Adria Cordoncillo et Michaël Pallandre, le trio a donc exploité une matière riche, celle de plusieurs années d’expérience. Renouvelant le genre, il propose des figures originales, s’amusant même à perdre le spectateur avec ces corps factices. Surtout, cette soif de liberté, y compris dans la quête artistique, éclaire le sujet, souvent tabou, sous un nouveau jour. D’ailleurs, la création lumière est basée sur la recherche d’effets particulièrement réussis, prenant le contrepied d’images attendues, rendant sensuels des moments inattendus.

C’est intense et sincère. Les interprètes, engagés, exigeants dans leurs portés, y livrent aussi beaucoup de leur intimité, sans toutefois exploiter la corde sensible. Pas de personnage. Pas d’incarnation. Rien de polisson. Les corps ne s’exhibent pas et on ne vous caresse pas dans le sens du poil. Ni vulgarité, ni provocation, ici. Les numéros s’enchaînent longtemps dans le silence. Presque celui du recueillement. En fait, le sujet est sciemment maintenu à distance, avec la volonté de proposer davantage une réflexion. Car Reflets dans un œil d’homme tend effectivement un miroir. De façon ludique, mais respectueuse, donc. Presque pudique. 

Léna Martinelli


Reflets dans un œil d’homme, Cie Diable au corps

Site        

Création et mise en scène : Michaël Pallandre

Avec : Adria Cordoncillo, Caroline Le Roy, Michaël Pallandre

Création lumière : Vincent Millet

Création costumes : Anne Jonathan

Création mannequins : Judith Dubois

Régie en tournée : Samuel Mathon

Le 2 mai 2017, à 20 h 30

Espace Athic • Rue Athic • 67810 Obernai

Dans le cadre de Pisteurs d’Étoiles, festival des arts du cirque, 22e édition

Réservations : 03 88 95 68 19

Pass : de 24 € à 50 € • Places à l’unité : de 5,50 € à 18 €

Durée : 1 h 10

Photos : © Christophe Payot

Tournée ici 

Le spectacle sera présenté cet été en Avignon, sur l’île Piot, dans le cadre du dispositif l’Occitanie fait son cirque.

À découvrir sur Les Trois Coups

☛ Une affiche plus que jamais alléchante ! par Léna Martinelli

"Certes !" de la Cie l'Enjoliveur © Philippe Laurençon

« Certes ! », de la Cie l’Enjoliveur, Pisteurs d’Étoiles, festival des arts du cirque à Obernai

Enjoy lovers !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Voilà un spectacle insolite : « Certes ! » réveille aussi bien les zygomatiques qu’il scotche par ses exploits, ou touche par son émouvante simplicité. Dernier coup de cœur de Pisteurs d’Étoiles.

Ne pas se fier aux apparences. Certes, les deux acrobates ne sont pas tout jeunes, la funambule semble sortie de nulle part et les musiciens sont pour le moins bizarres. Mais, mine de rien, ces gus-là se défient à l’épée dans un duel endiablé. Sans vraiment avoir recours à la magie, ils disparaissent et réapparaissent. Sans en avoir l’air, ils prennent des risques considérables pour sauter au plafond. Bref, il faut le voir pour le croire. 

Pour conquérir Yolande, Mouloud et Igor multiplient en effet les démonstrations de bravoure. Il faut dire que la ballerine danse remarquablement le tango sur corde. Dans le registre burlesque, leur rivalité prend alors des tours (de piste) surprenants. Enjoy lovers !

La troupe de l’Enjoliveur sillonne les routes, depuis 2004, avec son propre chapiteau et son village de caravanes. Après avoir commencé en duo, Anaïck Van Glabeke et Olivier Grandperrin ont vite élargi la bande. Ils ont été bien inspirés d’accueillir Pépé, clown acrobate haut en couleurs, Erik Jankowsky et Livi, musiciens aguerris. Leur cirque se présente avec une certaine modestie, misant beaucoup sur la proximité avec le public. Pourtant, tous les interprètes nous laissent baba, tant leurs numéros – certes improbables – sont exceptionnels.

Burlesque et époustouflant

En plus d’être épatant et loufoque, le spectacle est très touchant, car il aborde la question du vieillissement, laquelle revêt une importance toute particulière au cirque – une discipline exigeante physiquement. Jouant sur la perte de la mémoire et le déclin des forces, l’introduction, bavarde, laisse délibérément craindre le pire. Toutefois, la musique de pacotille se transforme vite en envolées lyriques et les clichés deviennent des clins d’œil subtils. De plus, ces vétérans maladroits se donnent à un rythme qui va crescendo. Et malgré leurs exploits, ils restent d’une grande humilité.

Certes ! rend aussi un bien bel hommage au cirque d’antan : entre autres numéros, celui de dressage est hilarant. Alors, lorsque les artistes font un dernier petit tour, et puis s’en vont (après des applaudissements nourris), ils laissent un grand vide. Décalés, ils ont su tordre la réalité avec drôlerie, titiller nos certitudes de façon très maline et détourner les codes du cirque traditionnel pour inventer un langage original. Décidément, ils enjolivent la vie ! 

Léna Martinelli


Certes !, de la Cie l’Enjoliveur

Site de la compagnie ici

Avec : Anaïck Van Glabeke (voltigeuse, danseuse de corde), Olivier Grandperrin (porteur, acrobate), Erik Jankowsky (musicien accordéoniste), Pépé – Daniel Pean (voltigeur, acrobate, trampoliniste), Livi (pianiste)

Régie : Nicolas Burnier

Photos : © Philippe Laurençon

Durée : 1 h30

Tout public

Teaser vidéo ici

Chapiteau rayé • Rue de l’Abbé Oesterlé • 67810 Obernai

Dans le cadre de Pisteurs d’Étoiles, festival des arts du cirque, 22e édition

Du 29 avril au 6 mai 2017, puis tournée

Pass : de 24 € à 50 € • Places à l’unité : de 5,50 € à 18 €

Réservations : 03 88 95 68 19

À découvrir sur Les Trois Coups

Une affiche plus que jamais alléchante ! par Léna Martinelli

"Landscape(s)" par la Cie la Migration © Tiffany Soder

« Landscape(s) », Cie la Migration, Pisteurs d’Étoiles à Obernai

Spectacle de haut vol

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Parmi les propositions en extérieur des Pisteurs d’Étoiles, un coup de cœur d’une autre nature : dans « Landscape(s) », la Cie la Migration confronte une étrange machine au mouvement des funambules. Virtuose et poétique. 

Nouvel agrès de cirque, le double fil rotatif, conçu et testé au sein du C.N.A.C. (Centre national des arts du cirque), est l’élément central du projet. C’est une structure métallique, cinétique et éolienne, qui actionne deux fils de funambule autour d’un axe mobile. Inspiré par les sculptures de Tinguely, ce grand balancier au mouvement perpétuel permet une pratique acrobatique et de fildefériste jusqu’à près de cinq mètres au-dessus du sol.

Comment exister dans le paysage ? Quels regards portons-nous sur lui et comment le considérer comme un partenaire ? Le spectacle se nourrit en grande partie de ces interrogations : « Voir autrement une base sous-marine, une montagne ou les parcelles de terre cultivées intensivement… Être dehors, c’est aussi se poser la question de comment «  être «  au monde. »

Métamorphoses

La compagnie Migration s’est donc posée au pied des remparts d’Obernai, non loin des chapiteaux mais à la marge, près du parking. On peut rêver mieux comme panorama, même si les vielles pierres ont leur charme (et particulièrement celles de cette si jolie ville alsacienne). Mais Landscape(s) se vit comme une expérience hors du temps, alors même qu’il s’inscrit dans son environnement : pleine nature, parc, friche industrielle et, ici, cadre urbain. « Nous voulons ramener de la poésie dans un monde qui nous semble parfois hostile », précisent encore les artistes.

De fait, l’esprit vagabonde aisément. Marion Even et Quentin Claude ont conçu une forme non narrative, où le spectaculaire laisse place à la perception sensible. Voilà une des vertus de ce travail qui, sans jamais trahir la vérité des lieux, se situe à la lisière du songe. L’acrobatie virtuose rencontre le vol d’un oiseau de passage, au gré du vent. Mais on pourrait voir aussi des poissons entre deux eaux. Et pourquoi pas des bâtisseurs de rêve, voire deux anges déchus ?

Non seulement, la performance est exceptionnelle, mais le spectacle est beau, autant d’un point de vue plastique que par sa portée philosophique. D’ailleurs, Landscape(s) fait partie de la sélection Circus Next. C’est dans une chorégraphie parfaitement réglée, que les deux voltigeurs tentent de soumettre poulies et contrepoids. Portés par la musique composée et interprétée par Jean-Christophe Feldhandler, les interprètes évoluent sous nos yeux à un rythme soutenu, font fi de la gravité avec grâce et puissance. En totale osmose avec l’air du temps, Quentin Claude et Gaël Manipoud sont vraiment en prise avec le paysage, dans un mouvement ample et profond. Si cet art s’enracine sur une aire délimitée, il se déploie aussi dans son environnement, il épouse les précipités des histoires que nous nous racontons, il entame un dialogue riche et fécond. 

Léna Martinelli


Landscape(s), de Marion Even et Quentin Claude

Cie la Migration De Marion Even et Quentin Claude

Mise en scène : Marion Even

Avec : Gaël Manipoud et Quentin Claude

Composition et interprétation musicale : Jean-Christophe Feldhandler

Conseil et accompagnement artistique : Jérôme Thomas

Parking des remparts • Rue de l’Abbé Oesterlé • 67810 Obernai

Le 30 avril, à 12 heures et 16 heures, puis tournée

Durée : 35 minutes

À partir de 5 ans

Photos : © Hippolyte Jacquottin © Tiffany Soder

Dans le cadre de Pisteurs d’Étoiles, festival des arts du cirque, 22e édition

Gratuit

Teaser vidéo ici

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