« Maloya » de Sergio Grondin © Dan Ramaen

Les Fils aimés des Zébrures d’automne, à Limoges

Fils aimés des Zébrures d’automne

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Le festival offrait cette semaine deux fortes réflexions sur la filiation : la pièce de Sergio Grondin, « Maloya » et la lecture du « Fils » de Marine Bachelot Nguyen, orchestrée par la Compagnie Méthylène. Deux approches sensibles et fortes qui résonnent en des temps de crispations identitaires.

Qu’est-ce que Maloya ? L’histoire d’un père qui, penché sur son fils nouveau-né, se prend à interroger le rapport qu’il entretient avec ses deux langues, le créole et le français ? Une enquête sur le maloya, danse et chant de la Réunion ? Une remise en cause des identités folklorisées ? La pièce écrite par Sergio Grondin est en fait assez délicate pour aborder toutes ces questions sans avoir l’air d’y toucher – passant ainsi insensiblement de l’intime à l’universel.

La scénographie évolutive de David Gauchard épouse ce même mouvement d’amplification : le plateau, d’abord presque nu, s’emplit peu à peu de noms, d’objets qui dessinent une île-monde aux contours nets mais poreux. Par ailleurs, si la mise en scène porte bien la marque de fabrique de son créateur, elle laisse toute sa place aux propositions des autres artistes associés au projet. Belle expression de la création d’une identité artistique elle-aussi ouverte.

Même la musique électronique de Kwalud n’est pas sans rapport avec le questionnement sur l’identité. En effet, le musicien installé à la Réunion, a su faire vibrer sa composition au traditionnel rythme ternaire de l’île. Il propose une partition résolument moderne qui semble elle aussi murmurer que la tradition perdure mieux dans l’évolution, que la meilleure défense et illustration d’une langue est l’invention. 

La part de l’autre

Si Maloya part de la relation entre un père et son fils, la pièce de Marine Bachelot Nguyen intitulée le Fils nous fait, elle, entrer dans l’univers d’une mère. Plus exactement, elle nous permet d’envisager le point de vue d’une mère qui manifeste contre le mariage homosexuel, défend le christianisme et ne sait pas voir le malaise de son enfant.

Les dix jeunes lycéens-comédiens de Nouvelle Aquitaine ont mis en voix ce texte à l’occasion de la remise primée du prix Sony Labou Tansi des lycéens. Ils ont accepté de porter une parole qui n’était pas la leur, de manière à faire entendre les sirènes du communautarisme ou la galvanisation mortifère que procure l’ostracisme collectif. Et c’est une réussite. Non seulement, la lecture orchestrée par Élise Hôte et Renaud Frugier rend le texte accessible à tous, mais elle ouvre des possibles. En effet, elle fait entendre dans un monologue une dimension chorale insoupçonnée (le parti pris du metteur en scène David Gauchard pour qui Marine Bachelot Nguyen avait écrit le texte était très différent).

Portée par une jeunesse prête à écouter l’autre, mais à se battre aussi contre les carcans des identités religieuses ou sexuelles, cette lecture du Fils est un bel appel humaniste au sein du festival. 

Laura Plas


Maloya, de Sergio Grondin

Mise en scène : David Gauchard

Musique : Kwalud

Avec : Sergio Grondin, Kwalud

Durée : 1 heure

À partir de 14 ans

Théâtre de l’Union • 20, rue des Coopérateurs • 87000 Limoges

Le jeudi 3 octobre à 19 heures, et le vendredi 4 octobre 2019 à 20 h 30


Le Fils, de Marine Bachelot Nguyen

Mise en scène : Renaud Frugier et Élise Hôte

Avec : Lino Benhaeim, Chloé Dom, Clémentine Fernet, Élodie Figéa, Enorah Marion, Marie Nouhaut, Cléa Parmentier-Gierusz, Vincent Pouchol, Nolwenn Russon, Lila Windrestin

Durée : 1 heure

À partir de 14 ans

Centre municipal Jean Moulin • 76, rue des Sagnes • 87280 Limoges

Le mardi 1er octobre 2019 à 12 h 30

Dans le cadre des Francophonies, des écritures à la scène : festival des Zébrures d’automne

De 8 € à 20 €

Lecture du Fils gratuite

Réservations : 05 55 00 98 36


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Richard III, de Shakespeare, espace Sarah Bernhardt, à Goussainville, par Lena Martinelli

☛ Inuk, création collective de l’Unijambiste, Théâtre Nouvelles Générations à Lyon, par Michel Dieuaide

« Fidelis Fortibus » de Lotte van den Berg © Benny de Grove

« Fidelis Fortibus » de Lotte van den Berg, à Limoges

Le cirque est mort, vive le cirque !

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Don Quichotte clownesque ferraillant contre la nostalgie et la mort, Danny Ronaldo crée, sous la houlette de Lotte van den Berg, un univers singulier, tendre et âpre, triste et comique à la fois, qui fait la réussite de « Fidelis Fortibus ». Bello !

Un cirque où l’on entendrait des cuivres, un cirque chamarré de couleurs, rehaussé d’or, un cirque qui mettrait en scène tour à tour un clown blanc et un dresseur de fauves, une belle trapéziste et un directeur en haut de forme, ça n’existe pas… ou presque plus. Les fauves ont disparu. Bientôt, il faudra ouvrir un livre d’images pour leur donner forme. Et les saltimbanques du cirque traditionnel, eux aussi, se sont réfugiés dans nos mémoires, nos cœurs et nos imaginaires.

Le chapiteau de Fidelis Fortibus, avec ses couleurs passées, ses tombes et ses vestiges de cirque raconte un peu cette disparition. Mais il métamorphose l’aigreur en tendresse, la nostalgie en ressource comique. C’est que Chaplin, Laurel et Hardy, tous ces artistes qui ont vu, à leur dépens, s’éteindre les feux de la rampe, le savaient bien : le rire cligne vers le tragique. Le masque circassien est à double face : il pleure et rit à la fois.

Et s’il n’en reste plus qu’un, je serai celui-là

Le clown magnifique et désespéré de Fidelis Fortibus est un parent de ces grandes figures burlesques. Artiste touche-à-tout, Danny Ronaldo cultive, en effet, avec talent sa maladresse, son grommelot et sa hargne comique. C’est une sorte de chevalier prêt à en découdre avec les spectateurs qui ont osé troubler sa veillée mortuaire. Il est le dernier rescapé de la catastrophe. Il résiste encore et toujours, pour veiller les morts, fidèle aux valeureux artistes de cirque, comme l’indique le titre.

À lui seul, ce Don Quichotte apparemment maladroit nous conduit de surprise en surprise, de prouesses en moments de tendresse. La mise en scène de Lotte van den Berg sait ménager les cassures et les moments de tension. C’est pourquoi, on sort content, avec l’envie de crier : le cirque traditionnel est mort peut-être, mais longue vie à ce cirque de la catastrophe, de la mémoire et de l’imaginaire ! 

Laura Plas


Fidelis Fortibus, de Lotte van den Berg

Circus Ronaldo

Mise en scène : Lotte van den Berg

Avec : Danny Ronaldo

Durée : 1 h 20

À partir de 12 ans

Parking des Casseaux • rue Victor Duruy • 87000 Limoges

Dans le cadre des Zébrures d’automne des Francophonies en Nouvelle Aquitaine

Les 3, 4 et 5 octobre 2019 à 20h 30

De 8 € à 15 €

Réservations : 05 55 33 33 67


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Zébrures d’automne des Francophonies en Nouvelle Aquitaine, par Laura Plas

« Pourvu qu’il pleuve » de Sonia Ristić, mis en scène par Astrid Mercier © N Derné

Zébrures d’automne des Francophonies en Nouvelle Aquitaine, à Limoges

C’est dans les verres qu’on fait les meilleurs zèbres 

Par Laura Plas
Les Trois Coups

Édition zéro mais loin d’être nulle, les Zébrures d’automne s’affirmaient cette semaine comme un lieu de débats conviviaux, un véritable laboratoire aussi où l’on tentait des hybridations avec de généreux ratés mais aussi de très belles surprises, tel le chorégraphique et choral « Pourvu qu’il pleuve ».

C’est une année charnière qui commence avec le festival des Zébrures d’automne. Son nouveau directeur, Hassane Kouyaté a l’humilité des sages mais voit loin, comme les grands : de futures éditions s’esquissent déjà, tandis qu’un premier festival bat son plein. Et déjà, dans la générosité des équipes, dans la bigarrure des partenariats et des propositions, on perçoit qu’une impulsion nouvelle a été donnée.

Cap sur l’inconnu. Rien d’étonnant alors à ce que le Q.G. du festival soit situé désormais au cœur de la ville et coexiste de manière improbable mais harmonieuse avec les bâtiments de la police municipale. Rien d’étonnant encore à ce que le festival ait retissé des liens avec l’Université, que la programmation théâtrale coexiste avec les discussions, les concerts, les déambulations, jusqu’au bout de la nuit.

Aux risques de la création

Mais si le festival a tout d’un laboratoire, c’est qu’il apparaît surtout comme un creuset de formes. Quand on consulte la programmation, on ne peut qu’être saisi par le nombre de créations ou de spectacles proposés pour la première fois dans l’hexagone. Résultat : des propositions qui ne sont ni tout à fait huilées, ni encore figées par le verni des tournées.

Il en est ainsi de la Fin du monde évidemment : la mise en scène propose une fracture déconcertante au milieu de la représentation; la choralité irrévérencieuse et ludique du début laisse place à un seul en scène plus empesé. Alougbine Dine y occupe alors avec fougue le plateau, mais sa prestation est empêchée par la projection redondante de ses propos qui transforme la poésie en karaoké. Non seulement le film gâche la performance, mais le texte et l’image s’y neutralisent. Pourquoi ne pas avoir fait confiance au théâtre pour porter la parole forte d’Aimé Césaire ? Quel dommage, car on avait aimé la belle équipe de jeunes comédiens venus du Bénin. On avait trouvé que de bonnes questions sur le colonialisme et le théâtre étaient posées.

Même frustration face à Pire n’est pas (toujours) certain. Bigarré, foisonnant, le spectacle de Catherine Boskowitz parvient certes à nous faire pressentir la fête que pourrait constituer la fin des frontières, y compris esthétiques. En effet, il donne forme au concept de mondialité à l’honneur dans Frères migrants, l’essai de Patrick Chamoiseau qui a nourri la pièce. Il joue aussi des ressources de l’allégorie et de la fiction. Nous nous souviendrons notamment du fantastique clown d’Estelle Lesage qui bouscule la représentation pour notre plus grand bonheur, ou de chiens magnifiques qui nous parlent d’un monde de loups. Cependant, le propos est parfois assez naïf, et surtout, sa profusion lui fait perdre de la force. On s’égare un peu, on n’apprend pas grand-chose. On aimerait en fait que la poésie de Chamoiseau bouscule la langue et que le matériau documentaire, à la source du projet, ne soit pas englouti sous la mise en scène. Restent la beauté d’instants et une partition musicale interprétée en direct qui, à elle seule, vaut le détour.

Il est heureusement d’autres mises en scène qui magnifient les textes. C’est le cas de celle d’Astrid Mercier, qui parvient à faire tinter Pourvu qu’il pleuve, comme un toast. Dans cette pièce, Sonia Ristić affirme avoir voulu confronter l’intime (les instantanés d’un café parisien) avec le collectif (un attentat). Fluide, plutôt naturaliste, le texte ne laissait en rien présager une proposition aussi stylisée que celle qui nous est faite. Non seulement, Astrid Mercier nous fait entendre parfaitement le texte et sa polyphonie, mais elle en souligne la malice, les différentes couleurs. À la choralité originelle s’ajoute ainsi une chorégraphie impeccable, portée par de merveilleux interprètes. Un travail d’orfèvre où la scénographie élégante, la musique, le travail soigné des lumières est un régal pour les yeux. C’est la découverte de la semaine et une joie de voir de jeunes comédiens aussi précis et rigoureux dans leur jeu.

Laura Plas


Dans le cadre des Francophonies, des écritures à la scène : festival des Zébrures d’automne

La Fin du monde évidemment, d’Hervé Loichemol

Texte et mise en scène : Hervé Loichemol

Avec : Alougbine Dine, Anne Durand, Rolly Godjo, Germain Oussou, Moussa Issa Ousmane, Achille Senifa, Pierrette Takara

Durée : 1 h 20

À partir de 15 ans

Espace Noriac • 10, rue Jules Noriac • 87000 Limoges

Le 27 septembre 2019 à 18 heures et le 29 septembre à 17 h 30


Le Pire n’est pas (toujours) certain, de Catherine Boscowitz

Texte et mise en scène : Catherine Boscowitz

Avec : Catherine Boscowitz, Frédéric Fachéna, Estelle Lesage, Marcel Mankita, Nanténé Traoré

Durée : 1 h 40

À partir de 15 ans

Centre culturel Jean Gagnant • 7, avenue Jean Gagnant • 87000 Limoges

Le 26 et le 27 septembre 2019 à 20 h 30et le 29 septembre à 15 heures


Pourvu qu’il pleuve, de Sonia Ristić

Le texte est édité aux éditions Lansman

Mise en scène : Astrid Mercier

Avec : Grégory Alexander, Jann Beaudry, Alexandra Déglise, Jérémie Edery, Ricardo Miranda, Karine Pédurand, Maleïka Pennont

Durée : 1 h 20

À partir de 12 ans

Théâtre de l’Union • 20, rue des Coopérateurs • 87000 Limoges

Le 30 septembre 2019 à 18 h 30 et le 1er octobre à 20 h 30

De 8 € à 20 €

Réservations : 05 55 00 98 36


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Les Francophonies, des écritures à la scène, festival à Limoges et aux alentours, par Laura Plas

☛ Focus Québec, 35ème édition du festival des Francophonies à Limoges, par Laura Plas

 

La Maison Maria Casarès

« Saison estivale 2017 », Maison Maria Casarès à Alloue

La Maison 

Maria Casarès

au rythme des saisons

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Directeurs de la Maison Maria Casarès, Johanna Silberstein et Matthieu Roy cultivent de belles ambitions pour les jeunes compagnies théâtrales et le territoire. Après trois semaines d’ouverture au public, la première saison estivale bat son plein. Jusqu’au 18 août, il est toujours possible d’assister à la visite contée, aux dîner et goûter spectacles.

Entre Angoulême, Poitiers et Limoges, le domaine de la Vergne, étendu sur plus de cinq hectares, recèle bien des surprises. C’est là que Maria Casarès a fini sa vie en 1996. Elle repose d’ailleurs dans le petit cimetière d’Alloue, visible depuis la Charente qui traverse le domaine, dans ce joli bois, où elle devait souvent se ressourcer.

Cette comédienne à la carrière exceptionnelle avait la tragédie qui coulait dans les veines. Après une enfance confisquée par le franquisme – la belle Espagnole a dû fuir la barbarie, avec son père, Premier ministre de l’époque –, elle renaît littéralement aux Mathurins, en 1942, où elle rencontre aussitôt le succès. Si elle enflamme les cœurs dans les Enfants du Paradis, elle ne quittera pas la scène, cet espace vertigineux où elle peut tutoyer la mort sans vergogne. Après la Comédie-Française, elle triomphe au Théâtre national Populaire, au Festival d’Avignon ou sur les plus grandes scènes d’Europe. Mais sa vie bascule à nouveau le jour où disparaît le grand amour de sa vie, Albert Camus, avec lequel elle a entretenu une relation passionnelle. En 1961, elle achète alors ce vieux manoir du XIIe siècle qui lui rappelle sa Galice natale. Loin de la foule, le monstre sacré y retrouve le goût d’une existence simple. L’exilée s’y enracine et devient charentaise d’adoption, à tel point qu’à sa mort, elle lègue son domaine à la mairie, pour remercier la France de l’avoir accueillie.

C’est l’association de la Maison du comédien, initialement portée par Véronique Charrier (ex-codirectrice du Festival d’Avignon) et François Marthouret, qui fait vivre le lieu pendant 12 ans, notamment avec les Rencontres d’été, avant un bref passage de Claire Lasne et de Vincent Gatel. Désormais labellisée “Centre culturel de rencontre” et “Maison des Illustres”, la Maison Maria Casarès doit développer des activités artistiques pluridisciplinaires pour valoriser son patrimoine. C’est justement ce à quoi se vouent Johanna Silberstein et Matthieu Roy, nommés à la direction en septembre 2016.

Matthieu Roy et Johanna Silberstein

Matthieu Roy et Johanna Silberstein

Ces deux artistes-là fréquentent le lieu depuis longtemps. Entre 2008 et 2010, la compagnie du Veilleur, qu’ils ont fondée, est associée à la Maison du comédien Maria Casarès, où elle crée quatre spectacles. Désireux de mettre, eux aussi, leur pierre à l’édifice de la décentralisation, Johanna et Matthieu font alors le choix de s’implanter en Poitou-Charentes, même si leurs spectacles tournent aussi beaucoup à l’étranger. Leur « engagement poétique et politique » se traduit effectivement par une réelle inscription sur le territoire, avec des activités de création, de diffusion et de transmission dans le réseau du théâtre public. Parmi leurs spécificités artistiques : la défense des écritures contemporaines auprès de tous les publics, y compris les plus jeunes ; des dispositifs immersifs, plaçant souvent les spectateurs au cœur du processus de création ; et un intérêt prononcé pour l’art numérique.


Un ambitieux projet

Pour la Maison Maria Casarès, Johanna et Matthieu ont imaginé un projet articulé autour de quatre piliers (théâtral, agricole, numérique, pédagogique) afin de favoriser les rencontres entre les acteurs de ces différents domaines, et tout particulièrement l’insertion des jeunes. Au cours de l’année, quatre compagnies théâtrales se sont en effet succédées avec un solide projet de création, bénéficiant d’un mois de résidence, du gîte et du couvert, des conseils avisés de leurs aînés. Ces artistes émergents reviendront à la rentrée pour présenter les fruits de leur travail au public et aux professionnels. Cette journée pour découvrir les talents de demain fournira l’occasion d’échanger autour des enjeux de la jeune création dans le spectacle vivant. Sûr, la moisson sera bonne.

Bien décidés à ouvrir le lieu en toutes saisons, Johanna et Matthieu inventent de multiples passerelles. Si en juin et juillet, la maison s’ouvre aux écoles (après celle du Théâtre national de Strasbourg, l’École du Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine sera accueillie l’année prochaine), en juillet-août, c’est au tour du public d’être accueilli. Puis, des spectacles chez l’habitant ou dans les salles polyvalentes de la région maintiendront le lien jusqu’aux beaux jours. Et pour tisser des rapports étroits avec des publics variés sur tout le territoire, le couple rejoint l’ambition du maire qui souhaite attirer des agriculteurs sur la commune. Comme en permaculture, ce projet, que Johanna et Matthieu qualifient, eux, de « polyculturel » est fondé sur un réseau d’entraide et il respecte une logique environnementale : au printemps, on sème ; en été et en automne, on récolte ; en hiver, on prépare le terrain.

À la recherche d’authenticité dans les rapports (à la nature, aux gens, à l’art), le couple fait donc preuve de bon sens. Dans ce lieu de ressourcement, propice aux rencontres et au travail, loin de l’institution parfois sclérosante, un vaste champ des possibles s’ouvre. Pas de projet axé uniquement autour du comédien, pour mieux replacer celui-ci dans son écosystème. Pas de tête d’affiche ou de « coup médiatique », mais des propositions au long cours. Dans un contexte de libéralisation, revenir au développement durable, y compris dans le domaine du spectacle vivant, fait du bien. À Alloue, il semble plus facile de prendre le temps, car on est aussi un peu à contre-courant. D’ailleurs, cette saison estivale n’est pas conçue comme un festival. Davantage qu’un temps fort, elle se positionne à l’inverse du rythme habituel des saisons culturelles, avec une ouverture au public décalée.

Hospitalité et création

Pour cette première programmation, Matthieu a alors fait appel à Rémi De Vos pour écrire une visite contée : les Fantômes d’Alloue. Ayant croisé l’auteur ici, lors d’une résidence, il a tout naturellement pensé à lui puisqu’il connaît bien le lieu. Rémi De Vos a donc conçu cette visite autour de l’histoire de son illustre hôte, tout en brodant sur la relation entretenue par Maria Casarès avec les auteurs qu’elle a joués.

D’emblée, le comédien Léon Napias met dans l’ambiance : « Parfois, dans la maison, on entend des bruits étranges. La nuit n’est pas tout à fait silencieuse.
 La maison est habitée. On sent une présence ». Et l’on suit volontiers le guide, dans cette maison chargée d’histoires, vibrante de mille et une voix, depuis la bibliothèque où Sartre tente de voler la vedette à Camus, jusqu’à la tour qui abrite Genet. Mais le plus émouvant est sans doute ce mur recouvert de lierre, contre lequel Maria aimait lancer les répliques de Claudel, avant de se confronter à celui du Palais des Papes. La visite s’achève par la salle de spectacles hantée par Koltès. Enfin, la voie de Maria résonne, même si son âme ne nous a pas quittés depuis qu’on est entré dans le domaine. Avec tous ces fantômes, ce sont autant de cœurs qui battent. L’énergie de cette maison, restée dans son jus, se remet à circuler.

L’enjeu est de taille pour tous ces lieux de mémoire : comment les faire vivre sans les dénaturer, mais sans les figer dans l’histoire ? Après un inventaire précis du mobilier (notamment les accessoires, costumes et ouvrages sur le théâtre) le scénographe de la compagnie, Gaspard Pinta, associé au projet, car également lauréat d’un concours d’architecture et de paysagisme, participera au réaménagement de la Maison et du domaine, jusque-là entretenus mais jamais rénovés. Avec ce projet permaculturel, il s’agit même de réinventer de façon à nourrir, en plus de cultiver, pour une réappropriation du lieu qui offre l’opportunité d’allier sauvegarde du patrimoine et développement de nouvelles activités.

Immersions sonores et éveil des papilles

Justement, les deux spectacles proposés sont conçus comme dîner et goûter spectacles, histoire de poursuivre par un temps d’échange avec les acteurs. L’Amour conjugal, créé ici en 2008, avant une tournée internationale, est donc repris. L’adaptation de ce roman, qui se déroule du côté de la Toscane, est parfaite pour le salon de Maria Casares, qui prend naturellement les atours de cette villa endormie d’une bourgeoisie décadente. Munie de casques audio, un peu voyeurs, les spectateurs pénètrent dans l’intimité d’un couple, au plus près de leurs voix et de leurs pensées. Tel un chirurgien de l’esprit, Alberto Moravia aime en effet scruter à la loupe les tourments d’un personnage. Ici, l’auteur analyse et dissèque le désespoir d’un critique qui se rêve écrivain. C’est surtout un homme tourmenté par l’angoisse, car en panne d’inspiration et trahi.

Inspiré par les affres de la création et la difficulté de la relation amoureuse, Matthieu Roy tire partie de la polyphonie de l’écriture dans sa mise en scène, en faisant littéralement entendre les ruminations de Silvio. Une écriture réflexive que les interprètes s’approprient de manière froide, comme les personnages qui tentent d’annihiler leur souffrance en la tenant à distance. Toujours au bord du gouffre, Philippe Canales reste sur le fil, tandis que Johanna Silberstein, altière, tente de l’emmener dans ses retranchements, elle qui se voit imposer l’abstinence. Autour de l’imposante table du salon, les fantasmes alimentent la perversité du couple. Mais pour cette pièce bavarde, le hors-scène est encore plus efficace. La séquence en extérieur nous mène vers des ailleurs insoupçonnés. Une soirée délicieuse, d’autant qu’à l’issue de la représentation, les spectateurs, attablés sous les étoiles, dégustent le repas en bonne compagnie.

Cadre plus classique concernant la pièce jeune public, Loulou : dans la grange, transformée en salle de spectacle, deux comédiens et un enfant de Charente-Limousine réalisent en direct les dialogues et les bruitages du film d’animation de Grégoire Solotareff projeté sur grand écran. Après quatre jours de stage, les enfants y jouent en alternance le petit loup dans cette belle histoire de tolérance et d’amitié. Un joli bouquet d’émotions !

Ouverte à tous, la Maison Maria Casarès se veut ainsi à l’écoute des enjeux sociaux, culturels, économiques et écologiques du monde de demain. En associant étroitement les professionnels et les publics, les membres de l’association et les tutelles, ses nouveaux directeurs développent un lieu innovant, inscrit dans la chaîne de production théâtrale en milieu rural. Laissons-leur le temps de creuser leur sillon, mais parions que ce système vertueux, circulaire et écoresponsable devienne un modèle : rien de tel que l’esprit de partage et la créativité pour enrichir un patrimoine commun. 

Léna Martinelli


Maison Maria Casarès, Centre culturel de rencontre et Maison des Illustres

Saison estivale 2017, du 18 juillet au 18 août

Domaine de La Vergne • 16490 Alloue


Renseignements : 05 45 31 81 22

Compagnie du Veilleur • 26, rue Carnot • 86000 Poitiers

Contact : 06 11 94 85 24

Les Fantômes d’Alloue, visite contée écrite par Rémi De Vos

Mise en scène : Matthieu Roy 

Avec : Léon Napias

Mise en lumière du site : Manuel Desfeux

Lundi à 17 h 30 et 18 h 30 en version anglaise, mardi et mercredi à 15 h 30 et 17 h 30, jeudi et vendredi à 17 h 30 et 18 h 30 

Entrée libre

L’Amour conjugal, d’après le roman d’Alberto Moravia

Traduction : Claude Poncet

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Johanna Silberstein, Philippe Canales

Scénographie : Gaspard Pinta 

Espaces sonores : Mathilde Billaud, Alban Guillemot 

Lumières : Manuel Desfeux

Costumes : Noémie Edel

Perruques, maquillage : Kuno Chlegelmilch

Régie : Laurent Savatier

Jeudi et vendredi à 19h30
, lundi à 19h30 en version anglaise (les 24, 31 juillet, 7 et 14 août)

Réservation obligatoire : 05 45 31 81 22 (jauge limitée à 40 personnes)

25 € (avec le dîner élaboré par Pierre Rigothier, chef étoilé à la Scène Thélème)

Durée : 50 minutes

Loulou, d’après l’œuvre originale de Grégoire Solotareff

Parue aux éditions l’école des loisirs

Réalisation : Serge Elissalde 

Production : Prima Linéa Production

Mise en scène : Matthieu Roy

Avec : Johanna Silberstein, Philippe Canales et la participation d’un enfant de Charente-Limousine

Régie : Laurent Savatier

Mardi et mercredi à 16 h 30

Tarif : 5 € (goûter compris)

Durée : 30 minutes

À partir de 3 ans

Rencontres Jeunes pousses

Rencontres organisées en partenariat avec l’Office artistique de la région Nouvelle Aquitaine, le 18 septembre 2017

La compagnie les Chiens Andalous présente l’Éveil du printemps, d’après Frank Wedekind, adaptation et mise en scène Marion Conejero

La Compagnie des astres présente Un enfantillage, d’après Mariage, de Witold Gombrowicz, adaptation et mise en scène Lara Boric

La compagnie Maurice et les autres, présente Ce qu’on attend de moi / Le monde me quitte de Vincent Guedon, mise en scène Jeanne Desoubeaux

La compagnie L’instant dissonant présente Petits effondrements du monde libre, texte et mise en scène Guillaume Lambert

À découvrir sur Les Trois Coups

Un rien, c’est tout ?
, par Léna Martinelli

Salle de spectacle

Occupation d’Humain trop humain centre dramatique national de Montpellier le 26 avril 2016

Communiqué

Annonce
Les Trois Coups

L’occupation du centre dramatique national Humain trop humain de Montpellier vient d’être reconduite jusqu’au vendredi 29 avril 2016 18 heures, date de la prochaine A.G.

Suite aux négociations en cours, tant sur le régime spécifique de l’intermittence du spectacle que sur l’assurance chômage, nous sommes conscients de la juste et forte pression que nous exerçons par l’occupation des théâtres suivants :

  • C.D.N. de Montpellier
  • C.D.N. de Bordeaux
  • C.D.N. de Caen
  • Théâtre national de l’Odéon
  • Théâtre national de Strasbourg
  • Comédie‑Française

(à l’heure où nous écrivons ces lignes).

Chaque jour plus déterminés, nous persistons à dénoncer les économies indécentes demandées par le Medef sur le dos des chômeurs et à exiger de nouveaux droits sociaux, plus justes pour toutes et tous.

Nous regrettons qu’à ce jour la seule réponse du gouvernement soit la violence policière.

Nous demandons l’exclusion du Medef de l’Unédic.

Nous appelons toutes et tous, précaires, chômeuses, chômeurs, intermittentes, intermittents du spectacle, salariés et salariées, à manifester leur détermination en nous rejoignant dans la lutte.

Défendons nos droits sociaux par des occupations, des actions… partout sur le territoire national.

C’est aujourd’hui qu’il faut agir. Demain, il sera trop tard.

Recueilli par
Les Trois Coups