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Édito, confinement culture

La culture à l’épreuve de la Covid

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Le confinement se prolonge pour le monde de la culture. Beaucoup de professionnels expriment leur incompréhension, voire leur colère. Les lettres ouvertes se multiplient et certaines structures vont saisir le Conseil d’État, en attendant la manifestation, mardi 15 décembre, à l’appel de La CGT Spectacle.

Beaucoup espéraient une reprise, comme l’avait laissé entendre Emmanuel Macron, le 24 novembre, à condition que la France passe sous la barre des 5 000 contaminations quotidiennes au virus. Or le pays a enregistré 14 595 nouveaux cas positifs mercredi, loin de l’objectif fixé. Le couperet est donc tombé : acteurs, musiciens, danseurs, circassiens… tous les interprètes resteront en coulisses. Au même titre, d’ailleurs, que les professionnels œuvrant dans les musées et cinémas, tous renvoyés dans leurs pénates.

Afin de lutter contre une reprise de l’épidémie, le gouvernement vise une réouverture, au mieux le 7 janvier, si la situation sanitaire s’améliore, comme l’a précisé le Premier ministre Jean Castex, lors de sa conférence de presse, jeudi : « Même si tous ces établissements disposent de protocoles sanitaires, la logique que nous devons suivre est d’éviter d’accroître les flux, les concentrations, les brassages de public, à un moment où nous devons continuer de les réduire autant que possible ». L’incertitude reste donc à l’ordre du jour, car ne peut-on craindre un rebond de l’épidémie suite aux fêtes de fin d’année ?

Survie

En attendant, les dispositifs d’accompagnement économiques sont maintenus. La ministre de la culture Roselyne Bachelot a évoqué 35 millions d’euros d’aides supplémentaires pour les cinémas et le monde du spectacle. Cela permet au secteur subventionné de poursuivre certaines de ses missions. Reste à savoir comment seront réparties ces aides. Et quid des petites compagnies, du secteur privé, des prestataires (techniques, communication, production, diffusion, etc.) ?

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© Théâtre Dijon Bourgogne

Et comment se projeter après ces deux confinements, les mesures de couvre-feu et les jauges réduites ? Ces clauses de revoyure sont insoutenables et attestent d’une méconnaissance criante des logiques de fonctionnement. Un théâtre ne s’ouvre – ou ferme – pas comme une boutique ! À plus court terme, les considérables efforts logistiques à nouveau déployés pour cette reprise d’activité tant espérée – efforts anéantis en quelques jours – suscitent un ras-le-bol légitime. Par exemple, au théâtre national de Chaillot à Paris, l’équipe s’activait après avoir reçu le décor du prochain ballet d’Angelin Preljocaj qui, heureusement, ne s’était pas encore déplacé.

Combien d’autres aux reins moins solides ont engagé des frais inutiles ? Des centaines de milliers d’emplois précaires vont basculer dans la pauvreté. Certes, la Rue de Valois a promis un plan de relance de 2 milliards d’euros pour la culture. Toutefois, Nicolas Dubourg, directeur du Théâtre la Vignette, à Montpellier, récemment président du Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles (Syndeac), a déjà dû plaider pour un rééquilibrage de ce projet de loi de finances 2021, lequel privilégie en priorité les grands équipements nationaux parisiens. Roselyne Bachelot a finalement accepté un plan de soutien de 50 millions d’euros aux équipes artistiques oubliées. Une goutte dans un océan.

Gâchis

Grâce à l’action de l’Association des centres dramatiques nationaux (l’ACDN) qui a réclamé, le 28 octobre « l’indispensable continuité du travail dans le champ du spectacle vivant », les maisons sont habitées et les ruches s’activent. Le journal de confinement paru sur le site de l’Association des scènes nationales (l’ASN) en témoigne, à travers des exemples d’actions et de projets menés au sein des équipements du réseau. Des résidences d’artistes se poursuivent, des opérations de relations avec les publics sont malgré tout menées. C’était un tour de force de s’adapter à nouveau pour cette reprise, le 15 décembre. Beaucoup de dépenses et d’énergie, mais tout était prêt !

Oui, la pilule a du mal à passer ! Tricoter et détricoter les programmations, monter et démonter des dispositifs, répéter sans pouvoir se confronter aux publics, communiquer en annonçant tout et son contraire, réserver et rembourser, trouver des solutions de reports, d’accompagnement des artistes… Si les équipes sont épuisées, elles restent plus mobilisées que jamais.

Incohérences et mépris

Depuis la réouverture des commerces dits « non essentiels » et des lieux de culte, le monde de la culture pointe donc les incohérences. La décision de fermeture au public n’est pas étayée d’un point de vue scientifique. Aucun cluster n’est à déplorer dans les lieux de spectacles parfaitement rodés aux protocoles sanitaires. En revanche, quid de certains commerces ou transports bondés ? On peut reparler de la gestion des flux dans certains lieux…

Au-delà des conséquences économiques et sociales, nier la culture remet en cause ses enjeux de société : « C’est le désastre absolu pour les artistes et techniciens intermittents du spectacle », martelait (sur France Info) Stanislas Nordey, en réaction à cette annonce : « Il faut absolument que le budget pour lequel se bat la ministre de la Culture soit fléché au maximum sur les plus fragiles, les petits lieux, les compagnies, les jeunes artistes. Cette décision pose une question philosophique qui concerne la société dans son ensemble. Pourquoi rouvrir les magasins et les lieux de culte avant les lieux culturels ? ». Lire aussi son édito sur le site du TNS de Strasbourg, qu’il dirige.

Les acteurs culturels dénoncent un cruel manque de concertation, voire un mépris significatif du peu d’intérêt pour la culture, un secteur qui pèse pourtant plus que celui de l’automobile dans l’économie française. Depuis le début, les maladresses – plutôt des bévues – ne sont pas digérées. Le 10 décembre, à minuit, le slammeur Grand Corps malade sortait son nouveau titre, intitulé « Pas essentiel ». Mais le gouvernement semble aveugle et sourd aux injonctions.

La colère gronde

Alors, Samuel Churin, comédien et porte-parole des intermittents, animateur de la Coordination des intermittents et précaires, a publié une Lettre ouverte aux directeurs de cinémas et de salles de spectacle : « Presque tous les jours, on me demande de signer des pétitions demandant la réouverture des théâtres et des cinémas. Ces demandes sont tout à fait respectables mais elles reposent toujours sur le même mode d’action : la supplication. »

Effectivement, dans un tweet, le Syndéac en appelle avant tout à la raison : « Toujours inscrits dans une démarche volontariste, fondée sur le dialogue, la concertation et la négociation, nous encourageons toutes les démarches qui prennent en compte équitablement les situations des partenaires que sont les lieux de diffusion et les équipes artistiques. » Ensuite, l’ASN a bien lancé un Appel au Président de la République et au Premier Ministre pour la réouverture des théâtres. Quelques 120 festivals de musique, dont les Eurockéennes, les Vieilles Charrues, Europavox et Musilac, tous quatre à l’initiative, ont publié une tribune (lire ici l’article du Monde). Craignant de revivre une année blanche, ils disent « travailler en responsabilité avec les services de l’État aux contours d’événements qui seront adaptés dans leur format au contexte sanitaire. Tous mobilisés pour préserver l’esprit de fête et de partage qui caractérise nos rendez-vous. Nous n’avons pas seulement l’envie d’organiser nos festivals en 2021. Nous en avons la responsabilité. On y croit ! ».

Mais, des discours, on passe progressivement à des actions plus musclées, bien que tout à fait respectueuses du droit. Justement, « on ne peut pas rester les bras croisés, voir les rues, les commerces, les centres commerciaux bourrés de gens. Nous saisissons le Conseil d’État parce que nous sommes lésés ! », s’insurge (sur France Culture) Charles Berling, directeur de la scène nationale Châteauvallon-Liberté à Toulon. Parce que, selon lui, l’atteinte aux libertés fondamentales menace la démocratie. C’est carrément « l’exception culturelle à l’envers », (réitère-t-il sur France Info) notion acquise de haute lutte, au XXe siècle, et fâcheusement piétinée en quelques mois.

Offensive

Dans sa lettre ouverte, Samuel Churin invite les professionnels à exiger l’ouverture des lieux de culture par un moyen juridique exceptionnel : « Arrêtons d’être défensifs et optons pour des stratégies offensives. (…) Le référé-liberté est une procédure qui permet de saisir en urgence le juge lorsqu’on estime que l’administration porte atteinte à une liberté fondamentale. Pourquoi cela devrait-il être gagnant ? Parce que les juges administratifs du conseil d’État sont très attachés à la notion d’équité. Et les conditions d’accueil dans une église sont en tous points comparables à celles d’un cinéma ou salle de spectacle. Chacun est assis, masqué, ne bouge pas et tous regardent dans la même direction ».

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© CGT Spectacle

Depuis, plusieurs syndicats de tout le secteur culturel ont emboîté le pas : « Cette décision est honteuse et injuste. Elle fragilise profondément les équipes artistiques, en particulier les plus jeunes et les plus précaires. Au-delà de l’économie, elle les atteints aussi par un terrible sentiment de mépris et d’iniquité. (…) On ne peut pas réduire les existences à leur seule dimension religieuse ou commerciale. (…) On peut se passer de théâtre pendant des mois, on ne peut pas se passer de justice », écrit à son tour Adrien le Van, directeur du Théâtre Paris-Villette dans un communiqué. Responsable et déterminé, il rejoint la liste des structures inscrites dans cette démarche. Bien décidées à faire valoir leurs droits, elles attendent la publication du décret pour peaufiner l’argumentaire avec un cabinet d’avocats spécialisés.

À savoir : les professionnels de la restauration et des stations de sports d’hiver l’ont fait et leurs demandes n’ont pas été retenues. Seule l’Église a obtenu gain de cause, obligeant le gouvernement à revoir sa copie sur la limitation à 30 personnes lors des cérémonies religieuses, puisque la jauge doit désormais être calculée en fonction de la superficie.

Pourquoi sacrifier la culture ?

Et si les artistes jouaient dans les lieux de culte ?! Absurde, sans doute, mais à l’image de cette situation ubuesque. D’ailleurs, Samuel Churin s’interroge : « Ironie de l’histoire, lors de la présentation de sa loi sur le séparatisme, Jean Castex n’a cessé de vanter la laïcité à la française. Or, dans les faits, les églises sont ouvertes et les théâtres sont fermés ! J’ai hâte de savoir en quoi le fait d’assister au récit de la naissance d’un homme nommé Jésus serait sans danger, alors que le récit d’un homme nommé Tartuffe serait source de contamination ».

On devrait être fixé le 15 décembre, jour initialement prévu pour la réouverture des spectacles. C’est aussi le jour choisi par la CGT Spectacle pour lancer un Appel à manifester (rendez-vous provisoire place de la Bastille à 12 heures). Le syndicat interpelle les pouvoirs publics et attendent des solutions concrètes de la part de L’Élysée, Bercy comme du ministère du Travail : « N’acceptons plus cette politique du pourrissement et montrons-nous tels que nous sommes : des artistes auteurs, des artistes interprètes et des technicien.ne.s, des personnels administratifs, des enseignant.e.s artistiques qui voulons vivre de nos métiers ! Notre combat est celui de la dignité ! »

C’est sûr, en cette période d’hypothétiques fêtes, nous aurons tous la gueule de bois. Mais pour des raisons bien peu festives. 

Léna Martinelli

Édito

Reconfinés, déconfits, mais pas finis !

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Nous revoilà confinés ! Tous ces spectacles déprogrammés, ces efforts anéantis, alors que la plupart des structures culturelles ont su faire preuve de réactivité, consacrant souvent de gros moyens (financiers et humains) à assurer une sécurité maximale aux spectateurs comme aux professionnels (lire ici et ici). Beaucoup se sont effectivement organisés, d’abord en proposant (ici ou ) des contenus en ligne de qualité, puis en lançant la saison dans le respect des mesures sanitaires : règles d’hygiènes strictes, port du masque obligatoire, distanciation entre les spectateurs. Pendant le couvre-feu, la plupart se sont encore une fois adaptés dans l’urgence pour proposer des horaires avancés. Efficace puisqu’aucun cluster n’a été déploré en plus d’un mois. Ces fermetures sonnent donc comme un désaveu.

Tout ça pour ça ! Pendant que des lobbies puissants permettent à de grandes enseignes de continuer à vendre des produits culturels en toute impunité (jusqu’à l’obligation pour les supermarchés de restreindre l’accès aux rayons dit « non essentiels ») ; pendant que l’ogre Amazon tourne à plein régime (au 3trimestre, son chiffre d’affaire a augmenté de 37 % et son bénéfice a triplé) et que les géants du net continuent à étendre leur empire… Deux poids, deux mesures.

Des restrictions sont indispensables, sur le plan sanitaire. Quelle tragédie dans nos hôpitaux ! Nous ne soutiendrons jamais assez les soignants, comme tous ceux au « front » : personnel enseignant, fonction publique, « invisibles »… Mais des assouplissements sont nécessaires car le confinement déstabilise les plus vulnérables, creuse encore un peu plus les inégalités sociales, menace les libertés en musclant la sécurité, risque de créer le chaos politique.

Déconfits…

L’impact de la pandémie sur le spectacle vivant est majeur. Lire les entretiens avec Dominique Delorme (Les Nuits de Fourvière) ou Marc Lainé (Comédie de Valence), pour le secteur public ; avec Julien Poncet (Comédie Odéon), pour le secteur privé ; avec Stéphanie Bulteau (CIRCa), pour les circassiens ; avec Claire Lasne Darcueil (CNSAD), Arnaud Meunier et Duniemu Bourobou (École de la Comédie de Saint-Étienne) ou encore Laurent Gutmann (Ensatt), à propos des futurs interprètes. Entendre, enfin, le coup de gueule de la compagnie Oposito et du Moulin Fondu (#CultureFurax) pour le théâtre de rue. Que de victimes collatérales !

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#CultureFurax, Jean-Raymond Jacob © Grégoire Korganow

Certains ne se relèveront pas, malgré de salutaires initiatives solidaires : lire l’entretien avec Renaud Frugier (metteur en scène, comédien, membre de la coordination des intermittents et précaires) ou celui avec Sylvie Mongin-Algan (Collectif des Trois-Huit). Car l’heure des bilans arrivera : vu les reports de spectacles accumulés depuis le printemps dernier, beaucoup resteront sur le carreau. Des compagnies sont d’ores et déjà ruinées, avec des milliers d’artistes, collaborateurs, techniciens encore plus précarisés.

Des pans entiers du système s’effondrent. Et quid des indépendants ? Voir la lettre ouverte à Bruno Le Maire, cosignée par 30 organisations professionnelles, qui subissent le ralentissement de leurs activités : attachés de presse (lire la tribune du syndicat APRES – Attaché·e·s de Presse, Réseau d’Entraide et Syndicat), graphistes, photographes… Dans les meilleurs des cas, ceux-ci sont auto-entrepreneurs, mais souvent non éligibles aux aides gouvernementales, et peu bénéficient du régime intermittent.

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© Theatre de la Ville

« Réinventons-nous ! », nous dit-on ; « Restons connectés ! », martèle-t-on. Au printemps, nous avions relayé bon nombre d’initiatives sur le web. Or, le digital (comme le click-and-connect) n’est pas LA solution. Dès avril, Cédric Enjalbert et Michel Dieuaide exprimaient leur scepticisme. Certes, le théâtre ne sauvera pas le monde, mais pourquoi donc s’agiter pour occuper un espace virtuel qui est, par essence, antinomique au spectacle vivant ? Comment survivre les yeux rivés sur les écrans ?

Car cette crise inédite accélère dangereusement la numérisation de nos activités, y compris culturelles. Cette explosion des usages favorise la dissolution du lien social, elle nous coupe de la réalité, des vrais gens, de la nature. Le digital est énergivore, quand bien même nous devrions, aussi, contrôler cette consommation-là et revoir nos modèles de société, toujours fondés sur la croissance. Faut-il un « pétage de plomb » mondialisé pour en prendre conscience ? Un black out ?

Déconfits … mais pas finis

Le retour en salle nous a galvanisés, d’autant plus que la rentrée était prometteuse : il suffit de relire les reportages ou critiques depuis août, sur la Maison Maria Casarès, à Besançon, à Farse (Strasbourg), à Paris, à Scènes de rue (Mulhouse), et la semaine dernière à Avignon (la Semaine d’art – illuminée par Le jeu des ombres de Bellorini – a été écourtée après l’ultime cérémonie, festive et amère du Raoul Collectif).

Raoul Collectif

Cette reprise d’activité nous avait fait presque oublier la calamiteuse gestion de crise. Ces récentes décisions gouvernementales ne traduisent évidemment pas une volonté délibérée de nuire à la culture, mais révèlent l’incapacité de nos gouvernants à anticiper. Ils improvisent et commettent nombre de bourdes. Derrière ces incohérences, l’absence de prospective. Qu’on ne dise pas : « On ne savait pas ! ». Tous les curseurs sont au rouge depuis des années. La pandémie n’est qu’un symptôme, parmi d’autres, de dysfonctionnements systémiques dénoncés depuis longtemps. Certes, la tâche n’est pas aisée, mais il faut changer de paradigme, concrètement et au plus vite. Lire ici les points de vue éclairants de Joris Mathieu (Théâtre Nouvelle Génération) et d’Antoine Le Menestrel sur la nécessaire décélération.

La frugalité induit une nouvelle hiérarchisation des priorités. Se pose alors la question des activités dites « essentielles ». Lors de ce nouveau confinement, relevons des assouplissements notables, fruit des expériences de ce printemps. Ils reposent sur la continuité des missions de service public, mais la culture apparaît comme un produit de luxe, presque un confort. Quel mépris au pays de l’« exception culturelle » ! L’absence de discernement ouvre des autoroutes aux industries culturelles qui véhiculent les idéologies dominantes.

Si l’art ne fait pas partie des besoins primaires, il est vital à la société. Et donc d’intérêt général. En ce qui me concerne, en tout cas, la littérature a ravivé mes mots, tandis que la musique a apaisé mes maux et que le théâtre m’a reliée aux autres. La danse et le cirque m’ont ouvert des espaces insoupçonnés. Le spectacle vivant, dans son ensemble, continue de m’émanciper en m’amenant à la réflexion, en stimulant mon imaginaire et en réveillant mes désirs. Bref, la culture a transformé ma vie et m’est toujours absolument nécessaire. Comme un appel d’air. On suffoque en ce moment, non ?

Cette pandémie n’altère pas seulement l’odorat et le goût, mais le sens de nos vies fondées sur les rencontres et le lien à l’Autre. La culture est le meilleur remède contre la bêtise et l’ignorance, l’aveuglement, l’obscurantisme. Une fois de plus, rendons hommage à Albert Camus, dont la Peste a été tant relue ce printemps : « Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude » (in entretien pour la revue Caliban, 1951).

Résistance

Certains n’ont donc pas tardé à exprimer leur désarroi, voire leur colère, et à se mobiliser. Plus combatif que jamais, Robin Renucci, président de l’Association des centres dramatiques nationaux et membre du Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle, estime que les artistes ont un rôle à jouer, notamment auprès des jeunes, pour éviter « le confinement mental » (lire « Nos théâtres doivent pouvoir rester vivants », dans Le Monde du 4 novembre).

Grâce à son appel, le gouvernement et la ministre de la Culture ont autorisé les répétitions des artistes, ce qui permet, entre autres, de continuer à « habiter » les lieux culturels. Ainsi, cette semaine, le Monfort (Paris), La Ferme du Buisson (Seine-et-Marne), le Théâtre du Nord (Lille) ont-ils proposé des sorties de résidence. Saluons aussi les autorisations d’enregistrement et de tournage (sans public). Nous pourrons donc continuer à vous informer un peu, à vous emmener dans des coulisses. D’ailleurs, Élisabeth Hennebert fera bientôt un compte-rendu de répétition à huis clos à L’Échangeur (93).

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Emmanuelle Rigaud, lors du filage d’ « À corps retrouvé » au Colombier à Magnanville © Chrystel Jubien

Autre louable initiative : le critique littéraire et homme de télévision François Busnel a lancé une pétition, soutenue par le Syndicat de la librairie française, appelant à laisser les librairies ouvertes. Des bastions de résistance ont émergé, motivés par la désobéissance civile. Malgré le risque de fermetures administratives ou d’amendes, on a repéré plusieurs actions clandestines. Tandis que des députés montaient au créneau sur les réseaux sociaux, plusieurs maires ont signé des arrêtés municipaux autorisant les commerces « non essentiels » du centre-ville à rester ouverts. Ils dénonçaient l’« inégalité de traitement face à la grande distribution et à la vente en ligne ». À Paris, Anne Hidalgo a annoncé une « initiative commune » avec d’autres villes pour la réouverture des librairies indépendantes : « La culture est essentielle, c’est une erreur de la sacrifier », a-t-elle déclaré (dans une interview au Journal du Dimanche).

Depuis, l’État propose de prendre en charge les frais d’expédition de livres des libraires durant le confinement (les détails de la mesure ici). Mais la fronde prend de l’ampleur pour en appeler au discernement de nos gouvernants, afin d’éviter de reproduire les effets délétères du premier confinement. Nous n’avons donc pas fini d’en parler.

Au passage, merci à nos correspondants qui permettent aux Trois Coups de maintenir ses activités, coûte que coûte et vaille que vaille, en solidarité avec le spectacle vivant dans son ensemble : Salomé Baumgartner, Lorène de Bonnay, Michel Dieuaide, Florence Douroux, Cédric Enjalbert, Maxime Grandgeorge, Élisabeth Hennebert, Trina Mounier, Jean-François Picaut, Laura Plas, Stéphanie Ruffier.

Très bon week-end et n’hésitez pas à nous dire ce que vous pensez des Trois Coups ici 

Léna Martinelli

Comedie-Clermont-Ferrand © Mathieu NOEL

Édito, rentrée 2020

Une rentrée fragile

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Voici le temps de nos retrouvailles. Enfin ! Après ces longs mois de disette, la joie est palpable : les artistes trépignent à l’idée de rejouer devant un public également fébrile et impatient. Le désir de partager les émotions du spectacle vivant, de découvrir de nouvelles écritures, ensemble, demeure intact. Avant évoquer notre sélection théâtre – des œuvres singulières nées de la situation inédite que nous traversons – quel est donc le bulletin de santé du spectacle vivant ?

L’inquiétude est légitime. La Covid-19 a un impact sur nos vies, nos comportements, nos relations sociales. Et sur l’avenir économique (entre autre) de tout le secteur culturel : les artistes et ceux qui les entourent, ceux qui ne bénéficient pas du régime intermittent. Nombreuses sont les victimes collatérales qui subissent cet effet domino !

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Page d’accueil du site internet de La Colline – Théâtre national

Certes, les activités reprennent progressivement, les équipes et les spectateurs peuvent être rassurés sur leur sécurité (par exemple, L’Odéon – Théâtre de l’Europe a mis en ligne un Mode d’emploi pour un spectacle en toute sérénité ; La Colline – Théâtre national regroupe ses nouvelles modalités d’accueil dans une rubrique « Vivant » qui s’affiche en lettres rouges sur la page d’accueil du site). Mais la tenue des représentations reste soumise à l’évolution sanitaire. Les directeurs de salles vivent au rythme des annonces et s’adaptent aux mesures en vigueur : réduction de jauges, protocoles d’accueil des publics… Dans ces zones aux couleurs changeantes, la prudence reste de mise.

Un secteur sous perfusion

Les théâtres communiquent beaucoup et les syndicats mutualisent les ressources, en diffusant les informations liées à l’épidémie (textes officiels, liens, actualités). Ils jouent surtout leur rôle de lanceurs d’alertes et œuvrent à trouver des solutions aux multiples problèmes qui se posent. Les membres de l’USEP-SV (Union syndicale des employeurs du secteur public du spectacle vivant – Les Forces Musicales, Profedim, Syndeac et S.N.S.P.) ont d’ailleurs largement contribué au plan de relance du service public de la culture.

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La Comédie Française au Théâtre Marigny © DR

Si les scènes labellisées ou conventionnées ont pu honorer leurs contrats, d’autres structures se sont adaptées tant que possible, avec une tendance au désengagement. Des salles municipales avaient même prévu des fermetures de salle jusqu’au mois de décembre 2020 ! Or, véritable poumon économique du secteur, ce réseau maille tout le territoire. Les producteurs privés, dont Atelier Théâtre Actuel, un des plus importants tourneurs, ont rédigé une lettre ouverte pour réagir à cette frilosité. Le pire semble évité, mais Philippe Chapelon, délégué général du S.N.E.S. (Syndicat national des entrepreneurs du spectacle) continue de tirer la sonnette d’alarme : « Les indemnisations de l’État ne couvrent absolument pas nos frais ».

Pallier les assurances tous risques

La solidarité est plus que jamais nécessaire, car nous ne sommes qu’au début d’une crise majeure. C’est l’hécatombe du côté des compagnies et des artistes précaires, qui voient leurs débouchés se réduire à peau de chagrin. L’annulation en cascade des festivals de l’été en a laissé plus d’un sur le carreau.

Pour ne retenir que le plus important, le Festival d’Avignon s’est mobilisé avec ses partenaires (audiovisuel public, A.N.R.A.T.) pour proposer en juillet son édition « rêvée » d’Avignon : captations, documentaires, émissions et podcasts, journées de vacances apprenantes, formation en visio… Pour du « live », il faudra attendre les prochaines vacances scolaires et la « Semaine d’art » qui se tiendra du 23 au 31 octobre. C’est mieux que rien et l’on s’en réjouit, évidemment !

Chainon-Manquant-Laval-2020

Le Chainon Manquant a été maintenu du 15 au 20 septembre 2020

C’est un tour de force que le Chainon Manquant ait finalement pu se dérouler à Laval et Changé, comme prévu. Festival incontournable de la rentrée en région, il permet effectivement à de nombreux professionnels d’élaborer leur prochaine saison culturelle. La programmation a été légèrement amputée (une soixantaine de spectacles maintenus, contre 74 à l’origine), mais des artistes ont pu rejouer, 580 professionnels étaient présents et le public a été au rendez-vous : « Gageons que cette édition si particulière puisse être le point de départ d’un retour du spectacle dans tous les théâtres et salles de concerts de France. Nous avons besoin d’eux », écrit son président François Gabory.

Autre bonne nouvelle 

Saluons la naissance d’un nouveau théâtre, celui de La Comédie de Clermont-Ferrand, nomade jusqu’à aujourd’hui. Quelle gageure ! Imaginé́e par l’architecte portugais Eduardo Souto de Moura (École de Porto, prix Pritzker 2011), la construction s’achève après trois ans de travaux et plus de deux mois d’arrêt du chantier. Sans lieu propre depuis vingt-deux ans, l’équipe a enfin un lieu digne de ce nom, en centre ville. Une étape importante dans l’histoire de la scène nationale.

L’inauguration officielle a été reportée, mais les autres rendez-vous dans ce nouveau lieu de culture et de vie se dérouleront comme prévu. Parmi les alléchantes propositions de cette saison, relevons deux créations mondiales en ouverture, dont une déambulation documentaire dans un chantier scénographié : Société en chantier, de Stefan Kaegi (Rimini Protokoll), une forme théâtrale ludique car immersive et participative. Et avec de pareils noms de salles (la plus grande s’appelle L’Horizon et l’autre, celle des Possibles), on a de bonnes raisons de garder l’espoir.

En revanche, plusieurs saisons ont été lancées de façon décalée, ou annoncées en partie, comme à la Comédie-Française : « Nous sommes près de vous recevoir et il nous tarde tant. La Salle Richelieu étant fermée pour travaux jusqu’au 15 janvier prochain, nous vous donnons rendez-vous au Théâtre Marigny, au Studio Marigny et toujours au Théâtre du Vieux-Colombier et au Studio-Théâtre. Nous avons choisi d’annoncer nos spectacles jusqu’à début janvier, seulement, de les mettre en vente mois par mois, car consentir à l’incertitude de notre temps me semble être la meilleure manière d’éviter les faux départs épuisants et de préserver ainsi la fidélité qui nous lie », écrit son administrateur Éric Ruf.

Avec ces frontières intermittentes, les structures ouvertes sur l’international ont le tournis, avec d’incessants changements de programme. Ainsi, Chaillot, théâtre national de la danse doit annuler, entre autres, la Batsheva Dance Company (Israël) ou le Navdhara India Dance Theatre. Le directeur se veut pourtant rassurant : « on a à cœur d’être au rendez-vous de nos missions, ce pour quoi nous sommes là. On a agencé, défait, refait la programmation pour accompagner au mieux les artistes, honoré nos contrats grâce au soutien de la puissance publique. La saison est donc tout aussi riche, puissante et passionnante, car il faut résister pour éviter le repli et l’enfermement, même si nous devons être souples et flexibles ».

Bilan général mitigé

Résultat de ce rapide état des lieux : des reports, donc moins de créations ; des exploitations plus longues des reprises, donc moins de représentations ; toujours plus de seuls en scène ; des animations adaptées, avec davantage de numérique et de contenus en ligne. « Menaces sur le vivant », qu’on vous dit !

Malgré la gestion délicate de cette crise, les équipes font leur possible pour que demeure l’esprit de dialogues, d’échanges et de convivialité. Merci pour les multiples initiatives qui ont permis de garder le lien avec les spectateurs confinés, de maintenir certaines activités et d’honorer leurs missions (nos articles du printemps en témoignent) ! Enfin, bravo aux artistes, qui ont mis cette période à profit pour faire des propositions en écho à notre actualité, passant de la sidération à la création. Dans l’urgence.

Lire notre sélection théâtre de la rentrée ici

Léna Martinelli

“Que la noce commence” de Horatiu Malaele - Mise en scene de Didier Bezace © Brigitte Enguerand / Fedephoto

billet d’humeur

Splendeur et misère de la procrastination

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Comment prendre de la hauteur pour continuer à réfléchir sur le théâtre vivant, dont un virus tueur nous prive ?

Les vagues submersives de courriels, de vidéos, d’appels que je reçois par périodes, compte tenu de la zone presque grise où je suis reclus (à plus de 700 mètres d’altitude), finissent par m’irriter plus que par m’apaiser.

Depuis quelques jours, je me répète comme une litanie profane, un propos agacé du philosophe Gilles Deleuze, trop souvent sollicité pour s’exprimer sur tout et n’importe quoi mais qui, là, voit juste : « Nous ne souffrons pas d’incommunication mais de tout ce qui nous oblige à communiquer quand nous n’avons rien à dire ». Au milieu de ce maelström communicationnel, je prends donc goût à la procrastination même si je dois reconnaître qu’elle procure, comme dans tous les théâtres, une alternance inévitable de splendeurs enthousiasmantes et de décevantes misères.

Au menu des splendeurs, je me réconforte en pensant au temps qui manque fréquemment aux équipes artistiques pour que les projets s’inventent dans les meilleures conditions. Dans un rapport pour la Comédie de Genève en 1987, le metteur en scène franco-allemand Matthias Langhoff analyse finement l’économie du théâtre qui ne peut, à elle seule, décider du rythme de la production : « Un théâtre est une idée que veut réaliser un artiste. Cette idée n’a pas d’ordre de grandeur économiquement définissable. Je ne peux pas dire : pour tant, vous aurez une livre de théâtre, pour tant, je vous en mettrai un kilo ».

Au programme des misères, j’angoisse pour les artistes, techniciens, collaborateurs des compagnies. La médiocrité du régime d’intermittence charge leur ciel d’orages dévastateurs. Depuis ma fenêtre, le désert des terrasses cévenoles, à cette époque de débroussaillage massif, m’apparaît comme une métaphore de leur solitude et de leur impuissance. Sur un morceau de contreplaqué posé contre la vitre du bureau de tourisme d’un village voisin, fermé bien sûr, sont écrits à la peinture blanche : « Soutien, Force, Courage ». J’ajoute : « Résistance », et j’adresse trois propositions pour ne pas s’enfermer dans la procrastination.

Se procurer un copie du film de Bertrand Tavernier Que la fête commence ; visionner des extraits sur Internet du spectacle du regretté Didier Bezace Que la noce commence ; lire enfin le Rapport Langhoff. Projet pour le théâtre de la Comédie de Genève, paru aux éditions Zoé. ¶ 

Michel Dieuaide

Requiem de Mozart - Mise en scène de Romeo Castellucci - Direction musicale par Raphaël Pichon - Festival d'Aix-en-Provence 2019 © Pascal Victor / Artcompress

Et si le théâtre n’arrangeait rien ?

Je n’ai jamais complètement cru à la capacité du théâtre à changer quoi que ce soit du monde. Les lendemains qui chantent et les grands élans de solidarité n’ont jamais éveillé en moi qu’un sourire narquois. Je manque peut-être d’ambition sinon de foi, mais je ne crois pas que l’art nous fédère ni nous améliore vraiment. Il n’apprend rien, au fond, qu’un spectateur ne sache déjà. Et s’il a une force, c’est de n’être pas rassurant.

Ce n’est pas pour autant que le théâtre n’apporte rien, bien sûr. Pourquoi continuerais-je à y passer du temps, sinon ? Il a une vertu, peut-être : d’accroître en nous ce que ce Spinoza appellerait notre « surface d’affection », une qualité sensible, nous invitant à reconnaître dans la représentation d’autrui la cause même de nos déterminations. Une fragilité, nos impuissances. J’aime ainsi qu’il me rende résolument douteux, aujourd’hui plus que jamais.

De l’expérience de la quarantaine, de la maladie ou de la mort, je crois en effet que nous n’apprendrons rien. Nous n’en sortirons pas meilleurs. L’ampleur de l’événement ne fera que renforcer mon scepticisme. Mais le théâtre et l’art peuvent aider à donner une figure acceptable à ce dernier, à le sortir de l’informe et à le distinguer de la tristesse ou de la dépression.

Je continue donc à profiter depuis mon canapé des captations rendues disponibles, en si grand nombre – quelle joie ! Parmi elles, l’une a répondu à ce programme critique et à cette inclination peu sûre : Mozart, dont le Requiem inachevé a inspiré à Romeo Castellucci une ferveur baroque, à Aix-en-Provence, l’été dernier. Dans ce théâtre des vanités, tout passe et meurt – la nature, les peuples, les langues, l’art –, inscrit sur un « grand rouleau » qui lui-même se défait, en se déroulant : la scène, comme une vie en abrégé.

Par un tour de passe-passe dramaturgique, le metteur en scène italien renvoie d’un geste enthousiaste, lors d’un ultime tableau, le chaos à l’origine. Son Requiem, orchestré par le chef Raphaël Pichon et une quarantaine de chanteurs, ne célèbre pas un monde défunt, mais son inconsistance fondamentale. Arte.fr nous offre de revoir cette ode sépulcrale et gaie, qui requiert tout l’univers pour brosser « l’Atlas des grandes extinctions ». Voyez donc : le monde est incertain, et le théâtre n’arrange rien ? Tant mieux !  

Cédric Enjalbert


Requiem, de Mozart

Mise en scène : Romeo Castellucci

Direction : Raphaël Pichon

Orchestre et chœur : Ensemble Pygmalion

Spectacle crée au Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, du 3 au 10 juillet 2019. Visible du sur Arte.tv jusqu’au 9 mai 2020.

Durée : 1h39