« Le spectacle vivant mobilisé », Édito, Avignon, France

Le spectacle vivant mobilisé

Léna Martinelli
Les Trois Coups

À trois jours de l’ouverture, l’angoisse est palpable. Le Festival d’Avignon commence officiellement le 29 juin et le Off le 3 juillet (même si beaucoup de théâtres, dont les Scènes permanentes d’Avignon, démarrent dès le 29 juin). Après les adaptations des calendriers et logistiques à cause des Jeux olympiques de Paris, le délitement du service public et l’actualité politique mobilisent les équipes, puisque les deux tours du scrutin, les 30 juin et 7 juillet, ont lieu pendant cette période. La conférence de presse du 24 juin a donné la température.

En réaction aux coupes budgétaires massives annoncées au printemps, les associations du spectacle vivant (l’ACDN, l’ASN, l’ACCN, TDC, …) ont mené, le 13 juin, une action collective visant à valoriser la position de la branche publique du spectacle vivant (lire notre article). Après les résultats des élections européennes, les professionnels se sont aussitôt mobilisés contre l’extrême droite et rappellent leurs missions, aujourd’hui sérieusement menacées (lire notamment la déclaration de l’ACDN). Ils appellent évidemment au vote (comme ici le Syndeac).

Faire barrage à l’extrême droite

Des réunions sont organisées, dont celles, en soutien au Nouveau Front Populaire, coordonnées par Gérard Watkins, au Théâtre 14 (le 24 juin), puis au Théâtre Bastille (le 27 juin). Le comédien, metteur en scène, auteur se réconforte de « l’étendue merveilleuse des prises de paroles qui ont produit du commun, de la pensée et du possible. Parce que ce sont des émotions autant que de la pensée, elles font corps et elles résonnent dans cet ensemble essentiel à tout mouvement, qui s’appelle l’AG ».

Avignon va donc pendre le relais pour un mois. Et cela a commencé, lundi, par une conférence de presse intitulée « Mobilisons-nous ! ». Réunies sur la scène du Palais des Papes, autour de la Maire d’Avignon, les directions du Festival d’Avignon, du Off et des Scènes d’Avignon ont lancé un appel à la résistance et à la mobilisation aux législatives, contre le Rassemblement National : « Venez au Festival et votez ! Ou, dans l’ordre que vous voulez, votez et venez au Festival ! ».

 « Débattre pour ne pas se battre »

« La République a besoin de nous », voilà comment Cécile Helle a lancé la conférence. Le directeur du Festival d’Avignon et son équipe coopèrent avec la ville d’Avignon pour « garantir la bonne réalisation » du scrutin : « On se définit comme un festival citoyen, populaire, républicain, écologiste, féministe, antiraciste et on incite le public, les salariés, les artistes qui peuvent voter à le faire… Être à la hauteur de notre responsabilité et de nos valeurs, c’est voter dans le champ démocratique, en suivant sa conscience ».

Tiago Rodrigues © Joël Saget / AFP

L’histoire personnelle de Tiago Rodrigues, fils de journaliste exilé pour échapper à la dictature fasciste au Portugal, résonne fortement dans ce contexte : « Je devais ce barrage à l’extrême droite à mon père », a-t-il déclaré avec émotion. Lire aussi l’édito cosigné avec Boris Charmatz « La culture et les élections européennes : parler du silence ».

Défendre la démocratie : dans l’ADN du Festival d’Avignon

Le Festival d’Avignon s’est toujours engagé, directement ou indirectement, au service des principes fondateurs de la démocratie. Pas un jour, pas une heure, sans débat ! D’ailleurs, cela commencera dès le 29 juin, jour d’ouverture, avec une manifestation nationale dans les rues de la cité des Papes à l’appel des organisations syndicales du spectacle vivant. Entre les deux tours des législatives, les 10 000 artistes et techniciens et les organisations représentatives du spectacle vivant feront entendre leur voix. Histoire de prolonger l’acte de résistance populaire qu’a toujours incarné le Festival de Vilar.

Festival-Avignon-Olivier-Py-Louis-Pasteur-Université-Avignon
Rencontre au site Louis Pasteur de l’Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse © Christophe Raynaud de Lage

C’est tout bonnement 80 ans de décentralisation et de démocratisation de la culture et des arts en France qui sont menacés. Plus que jamais soudées face à une extrême droite, prompte à détruire les services publics, tout comme le statut de l’intermittence du spectacle, les différentes organisations font bloc. Du côté du Off, Laurent Rochus, directeur de La Factory, a estimé que c’est « l’occasion de faire cité ensemble : reprenons le monde depuis nos théâtres, depuis nos envies de le rêver meilleur en tout cas ».

Pour les Scènes d’Avignon, Alain Timar, directeur du Théâtre des Halles, a cité Ariane Mnouchkine, la fondatrice du Théâtre du Soleil qui, dans une tribune pour Libération, fait son autocritique (« Qu’est-ce qu’on n’a pas fait ? Ou fait que nous n’aurions pas dû faire ? »), tout en se questionnant (« À quel moment doit-on cesser de faire du théâtre sous un gouvernement RN ? »).

Entrer en résistance à Avignon et ailleurs

À l’instar des festivals d’Avignon, beaucoup de professionnels et d’artistes prônent les valeurs de partage, solidarité, inclusion, égalité, fraternité, entraide, liberté. Dans toute la France et dans les outre mers, des artistes – considérant que leur métier, c’est affronter le monde, dans sa complexité, et penser la société, dans sa diversité – œuvrent pour un service public, facteur de cohésion sociale. Ils contribuent à éclairer différents points de vue, à s’ouvrir et s’élever dans le dialogue.

Comme eux convaincus que nous sommes riches de nos différences et que l’art est un vecteur puissant d’émancipation, nous les rejoignons, nous les soutenons. C’est pourquoi, les lieux de culture que nous fréquentons sont des espaces de questionnement, d’émerveillement, mais aussi de lutte, notamment en offrant des perspectives nouvelles et des récits inédits.

Or, aujourd’hui, la fracture sociale, les injustices de toutes sortes, les discriminations, le repli sur soi, l’exclusion de l’autre sont le lot quotidien et même inscrits en lettres de feu dans certains programmes politiques ! Le fascisme gagne du terrain. La guerre est à nos portes…

Ici et ailleurs, soyons donc mobilisés ! Ensemble, on est plus fort face à l’adversité. Et là, l’adversaire est de taille. 🔴

Léna Martinelli


Photos :
• Une : Laurent Rochut et Laurent Domingos (AF&C), Alain Timár (Scènes d’Avignon), Cécile Helle (Maire d’Avignon), Françoise Nyssen (Présidente du FDA), Tiago Rodrigues et Pierre Gendronneau (Festival d’Avignon) © Radio France – Philippe Paupert
• Mosaïque : Gérard Watkins et flyer à l’AG au Théâtre 14 © Marie Rasabotsy

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