Avant-la-retraite-Thomas-Bernhard-Alain-Françon © Jean-Louis-Fernandez

« Avant la retraite », de Thomas Bernhard, Théâtre de la Porte Saint-Martin à Paris

Repus et non repentis 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Magnifiquement monté par Alain Françon, « Avant la retraite » de Thomas Bernhard, brûlot contre le nazisme et ses résurgences inquiétantes, est interprété de façon magistrale par Catherine Hiegel et André Marcon.

Tout est prêt : l’uniforme, les accessoires, le repas… Malgré leurs différends, Vera a même le temps de converser avec sa sœur handicapée, Clara. Celle-ci est sous sa tutelle depuis son accident survenu lors d’un bombardement à quelques jours de l’armistice. La pièce se déroule le jour de la naissance d’Himmler, auquel leur frère, Rudolf, voue une admiration sans borne. Reconverti en respectable président de tribunal, cet ancien officier nazi s’apprête à prendre sa retraite, au terme d’une carrière exemplaire au service du droit et de la justice. Chaque année, il célèbre cet anniversaire en famille car il partage sa vie avec ses sœurs, célibataires comme lui. C’est l’occasion pour eux de ressortir les albums de famille et de ressasser, tout en noyant leur haine dans le champagne, sous les yeux de la taciturne Clara qui leur sert d’exutoire. En effet, tous trois ne sont pas du même bord politique : la première est soit-disant révolutionnaire, les deux autres nationaux socialistes.

Dans Avant la retraite, Thomas Bernhard (1931-1989) exprime la mauvaise conscience de l’Allemagne, mais surtout, traite d’un tabou. Lors de sa création en 1979, la pièce déclenche un scandale à Vienne car elle évoque un nazisme quasi ordinaire. L’auteur y explore ses thèmes de prédilection : le pouvoir, les rapports de force, l’hypocrisie des bourgeois travaillés par leurs vieux démons, le poids des parents, l’art. Comme dans Déjeuner chez Wittgenstein, cette fratrie au bord de l’implosion est une métaphore de la société, sur laquelle l’auteur autrichien a toujours porté un regard sévère, mais toujours avec un humour féroce.

Une fois encore, Thomas Bernhard fait preuve de cynisme, présentant même sa pièce comme « une comédie de l’âme allemande ». Selon lui, le monde est une scène de théâtre où l’on répète continuellement la même pièce, composée des mêmes faux-semblants. C’est en fait une tragi-comédie, avec une scène finale qui résume parfaitement cette ambivalence : l’absurdité tragique de notre humanité.

Le pire du pire

Alain Françon souligne ses effrayantes résonances avec notre époque. On a beau savoir, avoir déjà subi des épreuves terribles, le présent est sans cesse rattrapé par le passé : « Parfois, on s’attend au pire, mais on a tort, car c’est bien pire encore qui arrive », écrit-il dans le programme. Car tout est pourri chez les Höller. Pas seulement la maison, décatie ! Haine des juifs, de la démocratie, du progrès, de l’humain… Au-delà de cette orgie aux relents nauséabonds, la décadence s’exprime jusque dans les relations, incestueuses. Et si la culpabilité se traduit par toute une série de manies, point de salut !

Comme à son habitude, Alain Françon dégage les grandes lignes de force dramaturgiques dans le respect de la langue, avec une esthétique parfaite et une direction d’acteurs au cordeau. Tout en subtilité, les éclairages contribuent à créer une atmosphère d’abord apaisée, puis peu à peu à l’image de l’état d’âme des protagonistes, tourmentés, satisfaits d’eux-mêmes, repus. L’ombre projetée du fauteuil roulant en dit long sur la perception qu’ont de Clara Rudolph et Vera, laquelle voit sa frustration révélée grâce à des faisceaux de lumière. N’a-t-elle pas mis sa vie d’artiste en sourdine pour se vouer corps et âme à son frère, pour qui elle est aussi la mère et l’amante ?

Avant-la-retraite-Thomas-Bernhard-Alain-Françon © Jean-Louis-Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

On pense à Huis clos de Sartre. Derrière ces hautes fenêtres pénitentiaires, se joue un simulacre entre victime et bourreaux. Après la valse lente de Vera, affairée dans la première scène, puis focalisée sur son frère qu’elle bichonne, le tempo s’accélère autour de la table, un peu comme une valse de Vienne : servir le champagne, remplir l’espace, etc. Puis, comme entre musette et tango, les protagonistes engagent un combat avec la mort. Peu de musique, ici, même si le piano, comme la robe de juge, l’uniforme SS, le portrait encadré – autant de motifs concrets très présents dans le texte – sont bien en place. Ce sont plutôt les mouvements, les objets, les mots qui rythment l’échange des personnages. La mise en scène s’attache d’ailleurs précisément aux gestes liés à ces accessoires : repasser, boire, regarder par la fenêtre, repriser…

Jeu de massacre

L’interprétation est magistrale. Noémie Lvovsky, réalisatrice, scénariste au cinéma, joue pour la première fois sur la scène d’un théâtre, mais André Marcon et Catherine Hiegel connaissent bien l’auteur. Le premier a joué dans le Faiseur de théâtre. La seconde a mis en scène les Dramuscules au Théâtre de Poche-Montparnasse.

Extraordinaires, les comédiens sont sans retenue ni demi-mesure, sans jamais tomber dans la caricature. Les partitions ne sont pas aisées, avec un texte sans ponctuation. Pourtant, ils expriment avec sensibilité la tension entre l’amour et la haine, mettant en exergue, en un quart de seconde, les abîmes de l’âme humaine. Ils paraissent parfois tels de grands enfants pris à leur piège, monstrueux, sauf que ce n’est pas un jeu ! André Marcon est aussi redoutable que pathétique. Tour à tour affable et ignoble, Catherine Hiegel ne cesse de surprendre. Experts en soliloques, tous deux font magnifiquement ressortir la musicalité de cette langue si particulière et donnent du relief à la moindre réplique. Ils créent des malaises, instillent leur poison tout en déclenchant le rire.

Alain Françon révèlent très bien leurs contradictions. Ainsi, le rictus effrayant de Clara en dit-il long sur sa complicité silencieuse. Prostrée, elle n’en pense pas moins. Si elle résiste au début, elle continue de déranger, mais trinque (au propre et au figuré), comme ses congénères. Au-delà de la perversité familiale, Thomas Bernhard n’a-t-il pas voulu dénoncer toute une société viciée ? 

Léna Martinelli


Avant la retraite, de Thomas Bernhard

L’Arche est éditeur et agent théâtral

Traduit de l’allemand par Claude Porcell

Mise en scène : Alain Françon 

Avec : Catherine Hiegel, Noémie Lvovsky et André Marcon

Assistant à la mise en scène : David Tuaillon 

Assistante dramaturge : Franziska Baur

Décors : Jacques Gabel

Lumières : Joël Hourbeigt 

Costumes : Marie La Rocca 

Musique : Marie-Jeanne Séréro

Coiffures et maquillage : Cécile Kretschmar

Durée : 2 heures

Théâtre de la Porte Saint-Martin • 18, bd Saint-Martin • 75018 Paris

Du 8 octobre au 8 novembre 2020, vendredi à 18 heures, samedi à 17 heures, dimanche à 16 heures

De 12 € à 42 €

Réservations : 01 42 08 00 32 ou ici


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Le Froid augmente avec la clarté, d’après Thomas Bernhard, par Lorène de Bonnay

☛ Le Réformateur, de Thomas Bernhard, par Alicia Dorey

☛ Wycinka Holzfällen, d’après Thomas Bernhard, par Trina Mounier

Lauréates Grands-Prix-Littérature-Dramatique-Artcena 2020 © Delphine Deval-Tilly

Palmarès des Grands Prix 2020, Artcena, Cnsad, à Paris

Catherine Benhamou et Sophie Merceron, lauréates des Grands Prix 2020 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Les prix ont été remis le 12 octobre au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, en présence des auteurs finalistes et de leurs éditeurs. Une 15édition qui témoigne de la vitalité des écritures contemporaines.

Blandine Masson, réalisatrice et directrice de la fiction sur France Culture, a d’abord souligné l’engagement, la générosité et la bienveillance du jury indépendant qu’elle a présidé (composé d’Anne Alvaro, Marie-Pia Bureau, Nadine Chausse, Adama Diop, Claudine Galea, Marc Le Glatin, Joris Mathieu, Géraldine Mercier, Catherine Naugrette, Stanislas Nordey, Thomas Quillardet, Matthieu Roy, Philippe Sibeaud), avant d’annoncer :

Le Grand Prix de Littérature dramatique 2020 revient à Romance, de Catherine Benhamou (Koïnè)

La pièce : « Jasmine est une jeune fille de 16 ans. En grandes difficultés scolaires, Jasmine rêve de faire bouger les choses, de partir de la cité, de sortir de l’invisibilité à laquelle elle se sent réduite. C’est sur internet qu’elle va trouver la réponse à ses désirs autant qu’un écho à sa colère, en la personne d’un jeune homme. Ce qu’elle croit être l’Amour va quitter le virtuel et débarquer dans sa vraie vie. Il est fiché S, et avec lui son rêve secret deviendra un vrai projet. Grâce à Imène, la meilleure amie de Jasmine, le passage à l’acte n’aura pas lieu. Essayant de comprendre elle-même comment les choses ont pu aller aussi loin, Imène s’adresse à la mère de Jasmine et tente de comprendre la dérive de son amie. Le monologue d’Imène est traversé par des voix, celle de Jasmine, celles des autres élèves et celle de l’intervenant qui fait remplir aux élèves un questionnaire sur le suicide chez les adolescents. »

Comblée, Catherine Benhamou s’est rappelé avoir fait ses premiers pas comme comédienne dans ce même Conservatoire, ne pensant pas être un jour une autrice, « un mot qui n’existait même pas à l’époque », a-t-elle souligné, « alors que l’on connaît l’importance des mots, comme en témoigne Romance ». Elle a également rappelé le rôle majeur des comités de lecture, tels ceux de l’EAT, la Mousson d’été (MEÉC), la PlatO. Elle a alors présenté sa pièce, qui sera créée les 14 et 15 avril 2020 au Grand T, à Nantes : « Avec cette confidence poignante d’une adolescente, j’ai voulu parler de la complexité des processus de radicalisation et de la facilité avec laquelle une jeunesse désorientée peut tomber dans des pièges. C’est une forme d’alerte ».

Romance est également le coup de cœur de l’association Des jeunes et des lettres (partenaire de l’événement), avec Blanche-Neige, histoire d’un Prince, de Marie Dilasser (Les Solitaires Intempestifs).

Le Grand Prix de Littérature dramatique Jeunesse est décerné à Avril, de Sophie Merceron (École des loisirs).

Voici le synopsis : « Depuis que sa mère est partie, Avril fait des cauchemars. Il a peur du noir et surtout du loup plat. Il n’aime pas l’école, s’enferme souvent dans le placard, déteste prendre son bain et il n’a pas de copains : sauf un, Stéphane Dakota, qu’il est le seul à voir. Son père fait tout ce qu’il peut pour l’aider mais ce n’est pas facile. Jusqu’au jour où Isild vient donner des cours à Avril, à domicile. Et cette fille-là, c’est une vraie tornade. »

Cette histoire de garçon déscolarisé, déjà cabossé par la vie, qui s’invente un personnage imaginaire pour apprivoiser ses angoisses, traite également de problèmes de langage ou de communication. L’impossibilité de mettre des mots sur la colère et les chagrins mènent à une autre forme de violence. Cette première pièce a été créée en 2018, dans une mise en scène de Marilyn Leray, et programmée elle aussi au Grand T, mais la saison passée. Depuis, Sophie Merceron a publié une autre pièce : Manger un phoque.

La dotation des prix s’élève à 4 000 euros chacun. Artcena œuvre également au rayonnement des deux pièces primées et accompagne les auteurs lauréats avec une campagne de communication et de promotion.

Les finalistes

Le jury s’était réuni le 14 septembre. Parmi les 45 ouvrages pour la catégorie Littérature dramatique et les 18 ouvrages pour la Jeunesse, ses membres avaient sélectionné les textes finalistes suivants : 

Grand Prix de Littérature dramatique :

Grand Prix de Littérature dramatique Jeunesse :

Valoriser les écritures contemporaines

Créés par le ministère de la Culture et de la Communication, à l’initiative des EAT, les Grands Prix de Littérature dramatique existent depuis 2005 pour encourager la découverte d’auteurs dramatiques vivants. Parmi les lauréats : Joël Pommerat, Claudine Galea, Wajdi Mouawad, soit une vingtaine d’auteurs de dix maisons d’édition différentes.

Chaque année, ces prix distinguent une œuvre témoin de l’époque et du genre. Ainsi, les lauréates 2020 donnent-elles la parole à des « invisibles », des personnages prêts à basculer, l’un dans l’engrenage de la violence, l’autre hors de la réalité. Ces pièces disent la brutalité de certains rapports sociaux, l’importance de l’amitié et de l’empathie. Les autres textes traitent aussi du rapport au réel ou d’horizons bouchés (perte des repères, nécessité d’avoir des rêves…).

Moments de partage

Lors de la cérémonie, Gwénola David, la directrice d’Artcena, s’est réjouie de pouvoir apporter un éclairage sur « ces passeurs qui nous permettent de voir le monde autrement, grâce à leurs pas de côté », d’élargir toujours davantage le réseau pour célébrer « la puissance d’imagination des mots ».

Une nouveauté traduit aussi la volonté de concerner le plus grand nombre : la soirée a été l’occasion de lancer « Dans la fabrique de l’écriture dramatique », un parcours pédagogique adressé aux jeunes lycéens, en complicité avec les enseignants (avec le soutien du Rectorat de l’Académie de Paris). Tout au long de l’année scolaire, il s’agira « d’éveiller le désir, le goût de la découverte, avec une approche concrète de la littérature dramatique », à travers des ateliers (débat, écriture, lecture à voix haute) ou des rencontres (auteurs, éditeurs, interprètes, etc.). D’ailleurs, de nombreux jeunes étaient déjà dans la salle.

La soirée s’est déroulée en jauge restreinte, dans le respect des mesures sanitaires, mais elle a été captée et retransmise en direct sur la page Facebook. Grâce à l’accueil au CNSAD, le public peut en effet assister, depuis 2015, à une lecture d’extraits des finalistes par ses élèves, préparés par Robin Renucci. Cette mise en bouche contribue à donner envie d’en lire plus et surtout de voir les personnages de ces pièces incarnés sur scène.

Car ces textes dramatiques existent avant tout pour être portés sur un plateau : « la meilleure façon de saluer un auteur, c’est de le jouer », a souligné leur professeur. Quant à Claire Lasne Darcueil, elle défend les écritures contemporaines auprès de la nouvelle génération d’interprètes depuis son arrivée à la tête de l’institution : « Écrire, c’est affronter une certaine solitude, un espoir de réparer quelque chose du monde. Donnons à entendre et à voir ces travailleurs de l’ombre. ».

Au-delà de ces deux autrices récompensées pour leur talent, ces prix mettent aussi à l’honneur la littérature dramatique comme genre à part entière, en rendant hommage aux éditeurs de théâtre. Un soutien nécessaire dans un contexte où le réseau de diffusion est mis à mal, compte tenu des mesures sanitaires. La DGCA (Direction générale de la création artistique du ministère de la Culture et de la Communication), avec la SACD, a beau dédier un million d’euros à un fond de soutien d’urgence aux auteurs dramatiques, la situation demeure très fragile. D’où la nécessité de continuer à tisser des liens, au quotidien, y compris grâce à d’autres dispositifs mis en place par Artcena, telle que l’aide nationale à la création de textes dramatiques. D’ailleurs, Catherine Benhamou et Sophie Merceron en avaient déjà bénéficié. Un repérage et un accompagnement qui portent ses fruits. 

Léna Martinelli


Grands Prix de Littérature dramatique et Littérature dramatique JeunesseArtcena

Conservatoire national supérieur d’art dramatique • 2 bis, rue du Conservatoire • 75009 Paris

Le 12 octobre 2020


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Qui seront les lauréats des Grands Prix 2018 ? article de Léna Martinelli

☛ Les lauréats 2016, reportage de Léna Martinelli

☛ Blanche-Neige, histoire d’un Prince, de Marie Dilasser, d’après Blanche Neige, des frères Grimm, critique de Lorène de Bonnay

☛ Le Ciel est par terre, de Guillaume Poix, dans le cadre de la Mousson d’été 2016, reportage de Corinne François-Denève

☛ Âmes sœurs, d’Enzo Cormann, critique de Vincent Cambier

☛ Entretien avec Claire Lasne Darcueil, par Salomé Baumgartner

Un-jour-je-reviendrai-Lagarce-Sylvain-Maurice © Christophe Raynaud de Lage

« Un jour, je reviendrai », de Jean-Luc Lagarce, Théâtre Sartrouville Yvelines

Revenants

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Sylvain Maurice retrouve Vincent Dissez pour une création qui articule deux textes de Jean-Luc Lagarce : L’Apprentissage et Le Voyage à La Haye. Servi par un acteur exceptionnel et une mise en scène lumineuse, cet autoportrait sans complaisance regorge de vie.

Il voulait revenir. Il est revenu. Il ne cessera de revenir. Jean-Luc Lagarce nous a quittés en 1995, emporté par la maladie, mais sa parole, son esprit continuent d’hanter le théâtre. C’est même l’un des auteurs les plus joués dans le monde francophone.

Sylvain Maurice a eu la bonne idée d’associer deux courts récits ; deux textes sous-tendus par la nécessité – celle de raconter – à la veille de sa disparition. Alors que L’Apprentissage s’achève sur une résurrection, Le Voyage à La Haye s’ouvre sur la maladie, dont on comprend vite qu’elle sera fatale.

Objet de soins, d’attentions, de désirs

Obnubilé par la mort depuis sa plus tendre enfance, l’auteur l’a toujours côtoyée, peut-être pour mieux l’apprivoiser, lui qui décéda à l’âge de 38 ans. De nombreux morts habitent son œuvre, souvent à travers les vivants. À commencer par lui ! Dans son Journal, Jean-Luc Lagarce se présente comme « un mort revenu parmi les vivants ».

Un-jour-je-reviendrai-Lagarce-Sylvain-Maurice-Vincent-Dissez

© Christophe-Raynaud de Lage

Il est, il a été, il sera, tandis qu’il aurait pu être. Ces deux brefs récits autobiographiques ont été effectivement écrits alors qu’il se savait déjà condamné par le sida. Dans le premier texte – à l’origine une commande sur le thème de la naissance – il raconte le progressif retour à la vie, après une opération : la présence réconfortante de A, à ses côtés, qu’il invente avant de se faire de plus en plus précise ; les yeux qui peinent à s’ouvrir ; les humiliations subies, la hargne, l’attente… En rémission dans le second, il rejoint des acteurs dans sa dernière tournée théâtrale. Lors de ce voyage, il revisite certains moments de sa vie, pose un regard sensible sur l’écosystème théâtral, ses amours, les faux-semblants.

Écriture en mouvement

La mort est omniprésente. Pourtant, l’auteur n’en parle pas de façon explicite. C’est déjà un défi en soi ! Loin de nous plomber, les mots nous apaisent presque, grâce à la pudeur, et même la légèreté de son auteur. Son style est effectivement inimitable : la mise en abîme, le goût des variations et la musicalité, la maîtrise des paradoxes et l’obsession de la précision… Il donne aussi l’impression d’écrire au présent, car le narrateur est sans cesse en train de reformuler sa pensée pour trouver l’expression la plus juste. Malgré l’effet comique de la ritournelle, ces incises sont vertigineuses.

D’une écriture plus libre, Le Voyage à La Haye s’apparente davantage au témoignage. L’observation n’en demeure pas moins d’une rare acuité. Entre émotion et ironie, l’artiste y fait son ultime tour de scène. Cette tournée d’adieux est aussi drôle que poignante, car l’auteur s’y dévoile encore plus. Les textes se répondent parfaitement, comme en miroir avec, en creux, le même désarroi face à la solitude, ponctué d’incroyables pulsions de vie.

Un-jour-je-reviendrai-Lagarce-Sylavin-Maurice © christophe-raynaud-de-lage

© Christophe-Raynaud de Lage

Cinq ans après le succès de Réparer les vivants, l’adaptation théâtrale du roman de Maylis de Kérangal (lire la critique ici), qui raconte une course contre la montre pour maintenir un greffé en vie, Vincent Dissez fait d’un mort un revenant. Il fallait un acteur audacieux mais délicat, comme lui, pour relever ce défi. En effet, il s’empare de cette langue avec finesse et profondeur, incarnant un auteur qui écrit, plutôt qu’un personnage. Sur le fil, tel un fantôme tenu par le désir de théâtre, irradiant de sa présence, il donne une résonance toute particulière à ces mots vibrants, leur restitue toutes les nuances, avec un travail précis de l’adresse au public. Après un corps à corps avec la mort, l’interprète se met magistralement à nu pour restituer la force et la vulnérabilité de Lagarce.

Urgence

Complices de longue date, lui et Sylvain Maurice ont su apporter les respirations nécessaires à ce flux discontinu de pensées. La direction d’acteur est précise. Pour le premier monologue, le metteur en scène a aussi trouvé un dispositif adapté. Très épurée, la scénographie ne cherche pas à illustrer ; elle laisse la place au jeu. Sylvain Maurice place son acteur face au public sans toutefois faire entrer les spectateurs par effraction dans la maladie. Les effets de lumière et la bande son rythment l’espace et le temps. Comme emprisonné, l’auteur raconte d’abord son lent réveil. Ensuite, les éclairages accompagnent sa progressive renaissance, de la douche aux carrés de lumière, jusqu’au long chemin qui le mène sur l’autre rive. Plutôt que l’univers médical, la mise en scène traite de la liberté de mouvement.

Un-jour-je-reviendrai-Lagarce-Sylvain-Maurice © Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

Dans le second texte, des couleurs artificielles viennent perturber le registre réaliste. Bien que d’apparence plus anecdotique, Le Voyage à La Haye est aussi placé sous le signe de l’urgence, ce que la mise en scène traduit bien : « Les deux textes parlent de la même chose, mais pas avec les mêmes ressorts dramaturgiques, ni le même moteur », précise Sylvain Maurice.

En cette période de sinistrose, cet hommage au théâtre qui fait parler les morts est plutôt bienvenu. Certes, le spectacle évoque la maladie mais son écriture – moteur puissant pour tenir – lui confère une belle vitalité. Le titre l’exprime tout à fait : Un jour je reviendrai est un pied de nez à la mort et suggère que l’œuvre aura une postérité. Le choix du futur concentre notre attention sur la lueur d’espoir. L’espoir d’un retour à travers la célébration du théâtre. 

Léna Martinelli


Un jour je reviendrai, de Sylvain Maurice

L’Apprentissage et Le Voyage à̀ La Haye sont publiés aux Solitaires Intempestifs

Mise en scène : Sylvain Maurice

Avec : Vincent Dissez

Assistante à la mise en scène : Béatrice Vincent

Scénographie : Sylvain Maurice, en collaboration avec Vincent Neri

Lumière : Rodolphe Martin

Son et régie : Cyrille Lebourgeois

Régie générale : André Neri

Costumes : Marie la Rocca

Durée : 1 h 30

Théâtre Sartrouville Yvelines-C.D.N. • 8, place Jacques-Brel • 78500 Sartrouville

Du 1er au 23 octobre 2020, mercredis et vendredis à 20 h 30, jeudis à 19 h 30, samedis à 17 heures, relâche du dimanche au mardi inclus

Réservations : 01 30 86 77 79 et en ligne ici et ici

De 6 € à 28 €

Bus depuis la Place de l’Étoile, départ 1 h 15 avant le début de la représentation. Retour vers Paris à l’issue du spectacle (réservation indispensable).

Garderigolos les vendredis : pendant que les parents assistent au spectacle, le théâtre garde les enfants âgés de 3 à 10 ans durant la représentation

Bords de scène, les jeudis, à l’issue de la représentation

Tournée

• Les 2 et 3 décembre au Théâtre de Lorient, centre dramatique national


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ « Le jour où il reviendra… », par Fabrice Chêne

☛ « Portrait littéraire, théâtral (et humoristique !) d’une vie intime », par Lorène de Bonnay

☛ « Une étoile filante dans le ciel parisien », par Estelle Gapp

Les-hauts-plateaux-mathurin-bolze-mpta

« Hauts Plateaux », de Mathurin Bolze, MC93, à Bobigny

Comment reconstruire sur les ruines ? 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Depuis longtemps déjà, les corps des acrobates défient la gravité. Mais aujourd’hui, certains circassiens rivalisent d’inventivité pour traiter de la chute ou de l’instabilité comme métaphores de l’effondrement. Figure majeure du cirque contemporain, Mathurin Bolze compose justement une chorégraphie sur trampolines au-dessus d’un monde en ruines. Comme d’habitude, un spectacle de haute tenue et à la portée universelle.

D’abord, lui et ses complices évoluent dans un espace chaotique composé de déchets recyclés. Ils se terrent. Malgré l’insécurité et une sensation d’urgence, ils ne semblent pas s’inquiéter, en dépit des alertes. La vie suit son cours, tant bien que mal, jusqu’à la catastrophe ultime. Après ce cataclysme, le petit groupe trouve alors un refuge précaire sur des plateaux d’où leur parviennent les images du désastre : la terre est dévastée. Mais, de la table rase, émerge à nouveau la vie. Animée par le désir de liberté, la joyeuse bande s’organise.

Le trampoline comme agrès et langage

Depuis toujours, Mathurin Bolze creuse les questions de gravité et de suspension grâce au trampoline, sa discipline. Ainsi, dans Fenêtres, le rebond apparaissait comme un moyen d’échapper au carcan social et d’ouvrir de nouvelles perspectives. Dans ces Hauts Plateaux, les personnages paraissent comme éjectés d’un système déglingué, rejetés d’une planète saturée. Mais le rebond, moyen de s’extraire de la chute, traduit aussi l’idée de sursaut. Comment survivre sans s’élever ?

Les-hauts-plateaux-mathurin-bolze-mpta © christophe-raynaud-de-lage

© Christophe Raynaud de Lage

Pour la première fois, Mathurin Bolze agence deux trampolines (un petit et un grand, tantôt horizontal, tantôt incliné). Ce terrain de jeu est propice à d’infinies variations, de la panique à la farandole, car les inquiétantes glissades finissent souvent par de ludiques rebonds. Que de prouesses ! Mais l’intérêt va bien au-delà de la seule performance. Trampolineurs, contorsionnistes, acrobates font œuvre commune pour transmettre, de façon poétique, les valeurs du cirque : prises de risque et complicité, travail de troupe et solidarité… Le tout porté par un souffle épique.

Scénographie judicieuse

Les variations sont d’autant plus palpitantes qu’elles se déploient en trois dimensions, dans un espace ingénieusement conçu en volume. Les plateformes suspendues créent à la fois du mouvement et de l’immobilité. Mathurin Bolze avait déjà magnifiquement exploité cet agrès, dans Du goudron et des plumes. Il ajoute des échelles, tantôt portes sans issue, tantôt passage aléatoire. L’une d’entre elle, très longue et amovible, ne mène effectivement nulle part. Image parlante sur notre actuelle quête de sens.

Pourtant, ce spectacle n’est pas résolument sombre. Matérialisées par les déchets, les ruines permettent de penser des continuités de l’humain. Plusieurs lectures ont nourri le travail, parmi lesquelles la Supplication, de Svetlana Alexievich, un essai consacré à la catastrophe de Tchernobyl, et le Champignon de la fin du monde, où l’anthropologue Anna Lowenhaupt Tsing réfléchit sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme, à partir de l’étude du Matsutaké, un champignon qui pousse au Japon dans les lieux contaminés par l’homme.

Mathurin Bolze s’est alors demandé dans quelle mesure nous sommes comparables à ces végétaux si particuliers, ces dignes représentants du règne fongique. Il s’en est inspiré pour étudier notre rapport au temps, devant l’imminence de la catastrophe, et la capacité de renouveler notre énergie. « Il faut faire confiance au corps circassien pour être résistant dans l’exercice de sa puissance : il raconte quelque chose de la lutte contre la gravité ou les gravités, du monde et des lois physiques. Ainsi, voit-on des ruines, mais aussi un chantier prometteur, celui des aventures humaines qui traversent le temps, qui perdurent et mettent en œuvre les solidarités », écrit-il.

Pulsions de vie et échappatoires

Le spectacle regorge de vitalité. Dans la fange, la vie grouille. Puis les nuisances rechargent les corps, galvanisent le groupe. Après les échappées solitaires, les portés fondateurs. Si des questions graves sont abordées, c’est non sans une certaine légèreté. Quelques séquences sont même très drôles. Surtout, les acrobates se jouent de l’apesanteur dans des envolées poétiques et acrobatiques de toute beauté, notamment dans la dernière partie, avec ces élégantes ombres chinoises qui tranchent par rapport à l’esthétique trash du début. Ce passage au noir et blanc pourrait faire référence au philosophe Pierre Rabhi qui prône un retour Vers la sobriété heureuse.

Outre la qualité du travail circassien et dramaturgique, saluons donc aussi l’aspect plastique qui contribue à faire de ce spectacle un moyen formidable de sensibiliser le plus grand nombre aux défis qui nous attendent, dont la réhabilitation du collectif, autrement dit le « vivre ensemble ». D’ailleurs, le public de ce soir-là, largement composé de jeunes qui ont applaudi à tout rompre, atteste de sa bonne réception. C’est vrai, comme on était bien ensemble ! 

Léna Martinelli


Les Hauts Plateaux, de Mathurin Bolze

Compagnie les mains, les pieds et la tête aussi

Avec : Anahi De Las Cuevas, Julie Tavert, Johan Caussin, Frédéri Vernier, Corentin Diana, Andres Labarca, Mathurin Bolze

Dramaturgie : Samuel Vittoz

Scénographie : Goury

Création sonore : Camel Zekri et Jérôme Fèvre

Création lumière : Rodolphe Martin

Création vidéo : Wilfrid Haberey

Costumes : Fabrice Ilia Leroy

Construction des décors par les ateliers de la MC93 Bobigny

Ingénierie scénique : Arte Oh Benoit Probst

Durée : 1 h 15

Conseillé à partir de 13 ans

MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis • Salle Oleg Efremov • 9, bd Lénine • 93000 Bobigny


Du 2 au 10 octobre 2020

De 9 € à 25 €

Réservation : 01 41 60 72 72, par mail et en ligne

Tournée ici

La-Compagnie-Baro-d-evel

« Là », compagnie Baro d’evel, Théâtre 71, scène nationale de Malakoff

La fresque sensible de Baro d’evel 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Les fondateurs de Baro d’evel viennent d’ouvrir la saison du Théâtre 71 avec « Là » (prologue au spectacle coup de cœur de la saison passée « Falaise »). Outre sa qualité picturale, cette farce métaphysico-poétique se révèle d’une acuité saisissante, entre puissance sauvage et infinie délicatesse.

Avant leur fresque vertigineuse sur l’état du monde réalisée par huit artistes, un cheval et des pigeons (lire la critique et la mise à jour de la tournée ici), Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias ont créé une polyphonie pour trois interprètes, où ils mêlent, comme à leur habitude, mouvement, acrobatie et musique. Ce diptyque est conçu comme un vase communicant, car l’un est l’envers de l’autre. Chambres d’écho d’angoisses universelles, ces deux spectacles résonneront longtemps en nous.

En quête de sens

Dans un espace immaculé, surgissent un homme, un oiseau, puis une femme, tous trois venus d’on ne sait où – un mystérieux hors champ symbolisant sans doute notre monde en ruine. Fendant l’obscurité avec une entrée fracassante, ils esquissent là, sous nos yeux ébahis, les contours d’un autre monde. Leurs mots peinent à sortir, mais après des spasmes, des cris, entrecoupés d’envolées lyriques, la parole se libère jusqu’à ce qu’un flot de craintes et d’espoirs jaillisse enfin.

Comment exister ? Comment survivre ? Un geste brut circule, entre corps et voix, entre chute et élan. Les portés traduisent l’espoir d’en finir avec la solitude, comme la violence destructrice du désir. Entre luttes et sursauts féministes, la solidarité – sinon l’amour – finit par l’emporter. Ces humains s’apprivoisent, ils avancent coûte que coûte, surmontent les épreuves.

Noir et blanc

Contrairement à Falaise, qui traite du collectif, le rapport au monde se cristallise ici dans le couple. Si l’on décline la symbolique du noir et blanc, on pense évidemment au yin et yang. Or, le propos va au-delà de la complétude. D’une présence naît une relation qui évolue. Et quelque chose d’autre advient.

D’emblée, ce ballet sensible et poétique évoque notre actualité, même s’il est hors du temps. Ne sommes-nous pas mus par le besoin irrépressible de remplir l’espace ? de dire ? de faire ? Ce blanc clinique nous ramène inévitablement à l’angoisse de la mort. Quand les empreintes des corps souillent, puis recouvrent les parois, les traces comblent le vide, tout en apparaissant comme de sombres augures. Ces humains-là doivent affronter bien des démons…

Quand tout menace de s’effondrer, la tentation est grande de se réfugier dans la religion. Ce couple est-il l’Homme et la Femme ? Et qu’en est-il alors de cette créature venue du ciel ? Depuis longtemps, déjà, Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias cheminent avec la grâce des prophètes. Toutefois, leur démarche engage ici une réflexion, non pas sur la Création, mais sur l’art. De cette page blanche naît effectivement une fresque en mouvement, nourrie d’improvisations. En plus de leur formation en cirque, elle chante divinement bien, et lui est un clown qui a mille cordes à son arc.

Après 18 ans de collaborations, les fondateurs signent donc là une sorte de manifeste, haut en couleurs, dans lequel on retrouve leurs grandes lignes de force : « Que reste-t-il quand on a tout enlevé ? Il reste le blanc sans doute. Au commencement, il y aurait le geste réduit à l’essentiel ; deux corps, deux genres, deux couleurs, deux dimensions, deux règnes », lit-on dans la note d’intention. Mais de l’épure à la flamboyance, la nécessité du trouble se fait vite ressentir. Pas d’exploits, car ces acrobates préfèrent le déséquilibre. Pas de dressage classique, Camille Decourtye préférant se laisser accompagner par les animaux. D’où une narration onirique et physique aléatoire.

Sauvage et délicat

L’espace se transforme à vue, le geste fuse et le micro se transforme en pinceau. Bref, on n’est jamais au bout de nos surprises : le noir n’effraye pas et le blanc ne rassure pas ; le bien et le mal ne sont pas ce que l’on croit ; la lumière est en nous et dans les autres.

Ce monde en perpétuelle évolution n’est pas binaire, d’autant qu’un oiseau s’impose, tel un chef d’orchestre. Il est là, altier et cocasse, comme un maître de cérémonie. C’est même lui qui mène la danse. Symbole de toutes les croyances et superstitions, le corbeau pie Gus apporte une dimension fantastique et dessine une ligne de fuite vers la nature. D’abord, il veille au grain, puis, l’air de rien, il emmène ces humains empêtrés dans la modernité, aux lisières d’un monde plus léger et instinctif. Il les libère, à mesure que le décor s’harmonise avec son magnifique ramage. Alors, chacun se trouve déplacé par l’autre et consent à se laisser transformer. Les oiseaux ne peuvent-ils pas changer le monde ? 

Léna Martinelli


, de Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias

Compagnie Baro d’evel

Avec : Camille Decourtye, Blaï Mateu Trias et le corbeau pie Gus

Collaboration à la mise en scène : Maria Muñoz, Pep Ramis − Cie Mal Pelo


Collaboration à la dramaturgie : Barbara Métais-Chastanier

Scénographie : Lluc Castells, assisté de Mercè Lucchetti

Collaboration musicale et création sonore : Fanny Thollot

Lumières : Adèle Grépinet

Costumes : Céline Sathal

Régie générale : Cyril Monteil ou Coralie Trousselle

Régie plateau : Flavien Renaudon
ou Cyril Turpin

Régie son : Brice Marin ou Fred Bühl

Durée : 1 h 10


Tout public, à partir de 7 ans

Théâtre 71, scène nationale de Malakoff • 3, place du 11 -novembre • 92240 Malakoff


Du 30 septembre au 3 octobre 2020

Réservations : 01 55 48 91 00 ou mail

De 5 € à 28 €

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