Lexicon-Nofit-State-Circus © DR

« Lexicon », de Nofit State Circus, Domaine de Lacroix-Laval à Marcy l’Étoile, Les Nuits de Fourvière

L’art de la désobéissance

Par Juliette Nadal
Les Trois Coups

La troupe de circassiens venue du Pays de Galles, le Nofit State Circus, déploie son univers enjoué dans le parc du domaine Lacroix-Laval à Marcy l’Étoile, dans le Grand Lyon. Un moment plein de vie, une folle énergie au service de l’indiscipline. Électrisant et revigorant !

Cela commence avant le spectacle. On marche dans les vastes étendues du parc vers le chapiteau. Les Gallois ont installé des tables et des chaises bricolées, des guirlandes lumineuses, des fleurs, un snack où l’on est servi par des serveuses à l’accent british. C’est coquet et chaleureux. Les caravanes des artistes émergent derrière le chapiteau. On aperçoit les uns s’échauffer dans un enclos de gazon, d’autres promènent leur petit enfant, certains répètent de la musique. L’esprit du cirque, de la troupe, de la vie nomade, familial et gai. Ils sont là pour une quinzaine de jours. Ils vivent provisoirement ici. Et on se sent invité.

Même gaité et même énergie à l’entrée du cirque : on est accueilli par une fanfare, puis par les artistes, disséminés ici et là entre les gradins, aidant chacun à prendre place, glissant un regard malicieux. Rires, éclats de musique. Le numéro commence en forme de titre, comme à l’école : « Bienvenue au Lexicon, l’art de la désobéissance ».

Folie collective

Le plateau évoque une salle de classe d’antan : trois rangées de pupitres, des élèves en habits aux motifs écossais (pantalons à carreaux Prince de Galles, chaussettes Jacquard, casquette traditionnelle) s’agitent et chahutent. Le maître n’est pas là. Il descend depuis le sommet du chapiteau et se pose sur le fil de fer suspendu au-dessus de la classe. Cette longue silhouette en soutane noire, tient une perche entre les mains comme une verge, du temps où le châtiment physique tenait lieu de méthode pédagogique. Il égrène des injonctions : « Spell the word ! Write your name ! Read the book ! » qui ne parviennent pas aux élèves. Funambule bientôt déchu par l’esprit d’indiscipline qui souffle soudain. Les bureaux s’envolent, la salle de classe éclate, comme sous l’effet d’une énergie vitale trop longtemps contenue. Une fièvre s’empare du plateau. L’esprit de jeu détrône l’esprit de sérieux.

Lexicon-Nofit-State-Circus © Nicolas Joubard

« Lexicon » de Nofit State Circus © Nicolas Joubard

Les numéros s’enchaînent avec une impressionnante fluidité. Car tout est joué, même les transitions et les gestes techniques. Pendant deux heures, nous assistons à des saynètes, où les prouesses acrobatiques racontent des instants de la vie d’écolier. Chahut de la cour de récréation sous forme de portés, rivalité entre garçons mesurée sur toutes sortes de cycles, galeries de portraits sensibles aux sangles, au cerceau ou bien encore aux cordes lisses, moment de cohésion autour de la danse, duo amoureux sur fond de Trinka revisité, vibration collective dans les chants et la musique.

Une indiscipline parfaitement maîtrisée

Tout est juste et soigné. Lumière, costumes, virtuosité technique, principe dramaturgique, voix et instruments. Il n’y a pas de discipline phare. Chacun des artistes excède sa propre spécialité pour se montrer aussi bon comédien que chanteur ou instrumentiste, comme un refus du cadre, du carcan, pour évoquer cet âge adolescent, vif et tumultueux.

Ainsi cette jeune fille aux cordes lisses, qui se noue, s’arrime, se lâche, se rattrape, s’empêtre et se libère, en guise de métaphore des troubles et des vertiges intimes. Ainsi ce jeune garçon échouant à grimper au sommet d’une roue suspendue revêt une cape rouge et un casque de vélo, s’envole, jubile et se fracasse contre un poteau. Ils nous absorbent et donnent à rêver sinon à réfléchir sur cet incompressible esprit de sérieux qui pèse sur nos vies. Les Gallois débarquent et nous rapportent un flacon d’essentielle jeunesse. 

Juliette Nadal


Lexicon, de Nofit State Circus

Présentation vidéo ici

Direction et mise en scène : Firenza Guidi

Avec : Lyndall Merry, Junior Barbosa, Joachim Aussibal, Luke Hallgarten, Luca Morrocchi, Sam Goodburn, Vilhelmiina Sinervo, Rosa-Maria Autio, Pablo Meneu, Rosa-Marie Schmid, Nicolo Marzoli, Katleen Ravoet, Davide Salodini, Lisa Savini, Molly Samson, Pauline Frémeau, Ellis Grover, Dyan Williams, Cecilia Zucchetti

Direction artistique : Tom Rack

Composition musicale : David Murray

Création costumes : Rhiannon Matthews

Ingénierie : Lyndall Murray et Tarn Aitken

Création lumière : Jean-Marie Prouvèze

Scénographie : Nic Von Der Borch

Création video : Liviu Pasare

Mouvement : Joe Wild

Durée : 2 heures avec 15 min d’entracte

Tout public

Domaine Lacroix-Laval • 69280 Marcy l’Étoile

Dans le cadre des Nuits de Fourvière

Du 28 juin au 14 juillet à 20 h 30, relâche le lundi 1er juillet et 8 juillet

De 12 € à 24 €

Réservations : 04 72 32 00 00 et en ligne

Tournée :

Du 25 juillet au 11 août à Zomer van Antwerpen, à Anvers (Belgique)


À découvrir sur Les Trois Coups :

Campana, du Cirque Trotolla, par Léna Martinelli

France, terre de cirques, de Christophe Raynaud de Lage et Pascal Jacob, par Léna Martinelli

Lorraine de Sagazan

Entretien avec Lorraine de Sagazan, pour « L’Absence de père » d’après « Platonov » d’Anton Tchekhov, Nuits de Fourvière à Lyon

« Faire dialoguer la pièce et son auteur avec les spectateurs d’aujourd’hui »

Par Juliette Nadal
Les Trois Coups

Depuis 2015, Lorraine de Sagazan explore avec sa compagnie La Brèche les moyens d’une rencontre entre les œuvres, les spectateurs et les comédiens par la recherche d’un jeu très incarné, où réel et fiction fusionnent. Sa dernière création se déroule à l’École nationale des arts et techniques du théâtre (ENSATT) à Lyon, dans le cadre des Nuits de Fourvière.

Vous créez votre troisième spectacle. Quelle place tient « l’Absence de père », d’après « Platonov » dans votre parcours artistique ?

La Brèche est une jeune compagnie née en 2015, qui a déjà créé Démons de Lars Norén et Une maison de poupée d’Ibsen. À chaque fois, nous nous sommes demandé comment raconter les êtres à travers les histoires intimes, et, à travers ces histoires intimes, comment accéder à une échelle plus large, sociétale.

Que ce soit Norén, Ibsen ou Tchekhov, ces auteurs permettent le réalisme. Ce qui m’intéresse, c’est d’aller du réel à la fiction, et aussi de voir comment la fiction éclabousse nos vies. Je cherche à créer un trouble entre le réel et la fiction. Je cherche précisément à capter cette sensation de proximité entre le réel et la fiction. Dans chacun des spectacles, il y a donc beaucoup d’improvisations et d’incursions du réel. Pour l’Absence de père, nous avons travaillé sur l’héritage. Nous avons questionné nos pères. Pendant les répétitions, j’ai demandé au groupe de raconter des souvenirs qui ont laissé des traces. Il s’agit de comprendre Tchekhov à travers nos vies. Pour moi, comme le disait Tchekhov, je ne fais pas de politique, mais je veux dire aux gens : « voyez comme vous vivez mal ».

Cette pièce est une adaptation de Platonov. Pourquoi adapter cette œuvre russe du XIXe siècle ?

La question de l’adaptation est délicate en France, où le texte est sacralisé. Il n’y a pas cette gêne ailleurs, où on se sent beaucoup plus libre par rapport à l’œuvre d’origine. Nous avons retravaillé la pièce, mais en fait, c’est toujours dans le souci de respecter son sens, la démarche de l’auteur, ce qu’il a voulu dire.

Absence de père-Platonov-Tchekhov-Lorraine-de-Sagazan  © Pascal Victor

« L’Absence de père » d’après « Platonov » – Mise en scène de Lorraine de Sagazan © Pascal Victor

Au cours du travail, je considère les débordements, les accidents qui arrivent en répétition comme un moyen d’y accéder. Je fais des montages, des collages. Cela me paraît essentiel, surtout quand on monte un texte d’une autre époque et écrit dans une autre langue. Il ne faut pas de dogmatisme. Pour moi, le théâtre est essentiellement une rencontre, un moyen de rencontrer la sensibilité des autres. Ce qui fonde mon travail, c’est de rechercher comment faire dialoguer la pièce et son auteur avec les spectateurs d’aujourd’hui.

Comment avez-vous donc procédé pour adapter Platonov ?

Platonov est une œuvre de jeunesse. C’est un texte brouillon, inachevé, que Tchekhov a tenu caché. Il manque des pages, il y a des incohérences. Mais son intérêt, justement, c’est sa forme déconstruite, son mouvement. C’est comme un puzzle, un matériau riche qui se prête bien à l’adaptation.
On a fait des coupes : dans le texte original, il y a vingt-quatre personnages et, si on montait la pièce telle quelle, elle durerait six heures. On a enlevé les événements qui faisaient allusion à ce qui précède la Révolution russe, car cela mettrait de la distance entre les spectateurs et la pièce, rendrait impossible l’identification du spectateur. On a donc transposé pour que le spectateur voie des références au monde contemporain. On ne va pas au théâtre pour lire une œuvre, mais pour voir un regard qui s’en empare et qui la creuse. C’est aussi une façon de se découvrir artistiquement. On a aussi fait des ajouts, avec ce qu’ont apporté les comédiens au cours d’improvisations. Des personnages ont fusionné, d’autres ont disparu, ce qui a nécessité de réécrire certaines parties pour garder la cohérence.

Comment la scénographie est-elle arrivée dans le travail ?

La scénographie s’invente au fur et à mesure des répétitions. Au départ, il y a la pièce et les acteurs. Pour autant, concernant l’espace, je recherche toujours la proximité maximale avec les spectateurs, pour qu’ils voient le processus, comment la fiction prend vie, devient réelle. Pour l’Absence de père, le dispositif est quadrifrontal, c’est-à-dire que l’espace de jeu est comme une arène dans laquelle jouent les comédiens. Ils sont entourés, vus de tous côtés.

Absence de père-Platonov-Tchekhov-Lorraine-de-Sagazan  © Pascal Victor

« L’Absence de père » d’après « Platonov » – Mise en scène de Lorraine de Sagazan © Pascal Victor

Pour le reste, l’espace s’organise selon différentes pièces d’une maison. La maison, essentielle chez Tchekhov, représente l’héritage, un héritage qui se dissout. J’ai donc voulu montrer une maison et la faire disparaître au fur et à mesure, comme un glissement, une métaphore du personnage de Platonov.

Vous connaissez bien les comédiens dont vous vous entourez. Que cherchez-vous dans le travail avec eux ?

La distribution est une part importante du travail, voire déjà un parti pris. Je regarde ce que sont les comédiens dans la vie et je réfléchis à ce qu’ils peuvent donner d’eux-mêmes à la pièce. Je veux qu’ils aillent chercher dans leurs ressources personnelles. Nous faisons beaucoup d’improvisations, nous discutons beaucoup, dans une tentative perpétuelle de comprendre la pièce. Ils ont une grande responsabilité dans la création. C’est un travail choral, même si nous ne sommes pas un collectif.

Au cours de votre formation, vous avez fréquenté de près deux très grands metteurs en scène : Thomas Ostermeier et Romeo Castellucci. Puisqu’il est question d’héritage, que pensez-vous avoir reçu d’eux ?

Je fais partie d’une génération ayant vu beaucoup de théâtre importé et cette grande liberté en dehors de la France. J’ai donc appris à faire confiance à mes intuitions, à transgresser les règles. J’ai aussi joué dans d’autres pays, en Afrique notamment. Et là-bas, la relation avec le public est très différente. Il y a une grande proximité avec le spectateur, ses réactions ne sont pas cadrées comme en France. C’est la même chose avec le jeune public, pour lequel j’ai créé une pièce récemment. Il y a une interaction et un échange spontanés. Dans ces conditions, c’est beaucoup plus facile de créer ce moment de rencontre collective à laquelle j’aspire. 

Propos recueillis par
Juliette Nadal


L’Absence de père, d’après Platonov de Tchekhov, mis en scène par Lorraine de Sagazan

La Brèche

Conception et mise en scène : Lorraine de Sagazan

Adaptation : Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix

Avec : Lucrèce Carmignac, Romain Cottard, Charlie Fabert, Nina Meurisse, Antonin Meyer-Esquerré, Chloé Oliveres, Mathieu Perotto, Benjamin Tholozan

Lumières : Claire Gondrexon

Création sonore : Lucas Lelièvre

Espace scénographique : Marc Lainé

Durée : 2 h 30

ENSATT • 4, rue Sœur Bouvier • 69005 Lyon

Dans le cadre des Nuits de Fourvière

Du 26 au 29 juin 2019 à 20 heures

De 12 € à 24 €

Réservation : 04 72 32 00 00 et ici

Tournée :


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Démons, suivi de Maison de poupée, de Lorraine de Sagazan, par Trina Mounier

☛ Platonov, de Nicolas Oton, par Delphine Padovani

« Tout le monde ne peut pas être orphelin » – Mise en scène de Jean-Christophe Meurisse © Philippe Lebruman

« Tout le monde ne peut pas être orphelin », Les Chiens de Navarre, Les Nuits de Fourvière à Lyon

Family Circus

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Jean-Christophe Meurisse et ses Chiens de Navarre, fidèles à leur humour dévastateur, dressent un portrait hystérique de la vie de famille.

L’entame du spectacle est tonitruante. Théâtralement, on se croit dans la Noce chez les petits bourgeois de Bertolt Brecht. Cinématographiquement on se souvient de Festen de Thomas Vinterberg. Ici, la génération des parents se lâche contre celle des enfants, au cours d’un repas de Noël copieusement arrosé. Propos cinglants, gestes violents ou obscènes transforment un jour de fête en un champ de bataille d’une cruauté sans retenue.

La décision de déshériter leur progéniture crée une situation délirante, signe évident de l’effondrement des valeurs familiales traditionnelles. Au terme de cette séquence superbement interprétée et diaboliquement rythmée, tout semble mis en place pour développer un théâtre satirique, doté d’une force de frappe critique salutaire. Malheureusement, ce qui suit apparaît comme une pesante répétition que la maîtrise des interprètes et des effets techniques ne parvient pas à estomper. 

« Tout le monde ne peut pas être orphelin » – Mise en scène de Jean-Christophe Meurisse © Philippe Lebruman

« Tout le monde ne peut pas être orphelin » – Mise en scène de Jean-Christophe Meurisse © Philippe Lebruman

À la tronçonneuse

Jean-Christophe Meurisse, le metteur en scène, ne doit pas faire sien un théâtre que Roland Barthes définissait comme un art du détail. La tronçonneuse utilisée dans la première partie de la pièce semble lui avoir servi de stylo pour écrire la dramaturgie de Tout le monde ne peut pas être orphelin. En effet, il ne fait pas dans le détail. Virtuose à sa manière, il taille sur un rythme frénétique dans tous les genres. Parodies sanglantes grand-guignolesques des mythes fondateurs des tragédies familiales (Médée, Œdipe), gags potaches des situations intimes de la vie quotidienne (pets en cascade, cuvette des W.C. qui déborde), moments de stand-up racoleurs, bien que parfaitement assumés (délires physiques ou mentaux d’une fille ou d’un fils), sans oublier l’utilisation torrentielle d’une bande-son aux choix démagogiques (Concerto pour une voix à travers le monde de Saint-Preux, La Mamma de Charles Aznavour).

À noter enfin, le choix d’un espace bifrontal pour inclure les spectateurs dans une sorte de nasse, qui amplifie rires et battements de mains comme dans une émission publique de show télévisé. Résultat : au bout de vingt minutes, une atmosphère lourde d’ennui s’installe dans laquelle s’enlisent les rares propos politiques et satiriques ponctuant le spectacle.

C’est peu, mais on s’accroche quand même au dernier moment de la représentation. Dans une baignoire, le père vieilli et presque sourd, accepte que sa fille l’aide à faire sa toilette. Le temps de la tyrannie paternelle est passé. Les caresses pudiques de la jeune femme, l’abandon bougon du vieillard à la tendresse filiale mettent en jeu –il était temps – une bouleversante émotion. 

Michel Dieuaide


Tout le monde ne peut pas être orphelin

Les Chiens de Navarre

Mise en scène : Jean-Christophe Meurisse

Collaboration artistique : Amélie Philippe

Avec : Lorella Cravotto, Judith Siboni, Charlotte Laemmel, Vincent Lécuyer, Hector Manuel, Olivier Saladin, Alexendre Steiger

Régie générale : François Sallé

Décors et construction : François Gauthier-Lafay

Création et régie lumière : Stéphane Lebaleur, Jérôme Perez

Création et régie son : Isabelle Fuchs, Jean-François Thomelin

Régie plateau : Nicolas Guellier

Costumes : Sophie Rossignol

Production : Les Chiens de Navarre

Coproduction : Nuits de Fourvière, TAP-Théâtre Auditorium de Poitiers
La Villette Paris, Théâtredelacité-c.d.n Toulouse Occitanie, Tandem scène nationale , Le Volcan scène nationale du Havre, MC 93-maison de la culture de Seine-Saint Denis, Maison des Arts de Créteil

Nuits de Fourvière
Réservations : 04 72 32 00 00
Du 22 au 26 juin à 20 h 30
Tarifs : 24 € / 18 € / 12 €
Durée : 1 h 40

jungle_book_bandea_jungle_loup © lucie_jansch

« Jungle book » de Robert Wilson, Les Nuits de Fourvière, Théâtre antique de Lyon

« Le Livre de la jungle » illustré par Bob Wilson

Par Juliette Nadal
Les Trois Coups

L’immense metteur en scène américain Robert Wilson crée une adaptation du roman de Rudyard Kipling à la manière d’un livre d’images animé et chanté. En ce 1er juin des Écritures théâtrales pour la jeunesse, Mowgli ouvre donc les Nuits de Fourvière, et fait son apparition dans une jungle très esthétique : un parti pris audacieux.

Robert Wilson n’en est pas à sa première création autour d’un récit destiné aux enfants. Après Peter Pan, voici le Livre de la jungle. L’idée est venue au cours d’une discussion avec l’actuel directeur du Théâtre de la Ville de Paris, Emmanuel Demarcy-Mota, très attentif aux questions d’éducation artistique et culturelle. Engagé auprès de l’ANRAT (Association Nationale de Recherche et d’Éducation Théâtrale) dont il est le président, ce dernier milite en faveur des créations à destination des jeunes, couramment suspectées d’être des œuvres bas de gamme, niaises et pleines de facilités. Robert Wilson fait lui aussi le choix de s’adresser à l’intelligence et à la sensibilité des enfants.

L’histoire fascinante de ce petit d’homme élevé par les loups, éduqué par une panthère et un ours, puis rejeté par les hommes, est bien connue des petits. Principalement via le dessin animé de Walt Disney, dont il est sorti une adaptation filmique très réaliste en 2018. Robert Wilson prend le contrepied et propose une version hyper esthétique, pleine de clins d’œil aux univers artistiques fréquentés par les enfants.

Pop up

Sur le plateau du théâtre antique de Fourvière, les tableaux se succèdent comme autant de pages d’un livre illustré, dont la peinture serait la lumière, et les dessins les lignes formées par les objets et les silhouettes ultra stylisées des personnages. La lumière et les éléments de décor se renouvellent à chaque nouveau tableau et travaillent la profondeur de champ de l’espace scénique dans l’esprit des livres pop up. Les frises géométriques, glissées latéralement ou verticalement sur le plateau, ainsi que la gestuelle minimale et répétitive des acteurs, peuvent se lire comme les figures de papier découpé qui animent ces livres pour enfants.

jungle_book_bandea_jungle_loup © lucie_jansch

« Le Livre de la jungle», de Robert Wilson ©Lucie Jansch

L’histoire s’effeuille au gré du récit mené par l’éléphante Hathi. Vêtue d’une grande robe blanche, la pupille enfantine se balançant sur son rocking chair est comme cette grand-mère qui ouvre les livres de contes, le soir, à la nuit tombée. Un archétype, en somme, de la narratrice. Tandis qu’elle déroule les aventures de Mowgli, les personnages se figent puis se mettent à chanter et danser, créant une alternance entre récit et musique qui inscrit le Livre de la jungle revu par Wilson dans la lignée des contes musicaux : autre clin d’œil à l’univers culturel des enfants.

Broadway à la sauce Tex Avery

L’écriture de la partition musicale a été confiée aux deux sœurs formant le duo insolite CocoRosie. Leur collaboration avec Robert Wilson n’est pas nouvelle et aboutit ici à une façon originale de composer le conte musical. Alors que Prokoviev, dans Pierre et le loup, avait donné une identité sonore à chacun des personnages en faisant correspondre chacun avec un instrument, ici, ce sont les styles musicaux qui varient et se déclinent sur le mode des numéros de chants, entre tradition du cabaret (vers laquelle nous dirigent les lettres en néons vert fluo qui écrivent JUNGLE sur le rideau de scène en début de spectacle) et comédie musicale style Broadway.

Comment ne pas penser aux créatures de Tex Avery en regardant le maquillage et les costumes qui parent le corps des acteurs ? Faux cils infinis cernant un regard outrageusement agrandi, griffes démesurées matérialisées par des ongles immenses vernis de rouge, bêtes sauvages habillées comme des humains : voici l’univers cartoonesque farfelu du créateur célébrissime. Clin d’œil encore. Et décalage.

Robert Wilson s’amuse, convoque des références, les superpose : la sublime Bagheera dans sa robe de velours noir, sensuelle comme une chanteuse de Broadway, porte la coiffe de Catwoman ; les Tshirts de Père Loup et Mère Loup reprennent les couleurs et les motifs des habits de super héros ; Baloo et Kaa ont le visage grimé de blanc comme des clowns. Le metteur en scène mélange et déjoue les attentes.

Il ne s’agit pas d’une comédie musicale. Ni les chants ni la danse ne sont mis au premier plan. Pas plus que la lumière, les décors, les costumes ou la fable. Wilson organise un monde éclectique et élégant, loin des propositions tonitruantes et surexcitées souvent servies aux jeunes sur les petits et grands écrans. Ici, le regard et les oreilles ont le temps d’apprécier la beauté d’un spectacle soigné, qui se présente comme un hommage à l’univers culturel des enfants, dans le plaisir de la recréation. 

Juliette Nadal


Jungle book, de Bob Wilson et Cocorosie

D’après le roman de Rudyard Kipling

Mise en scène, décors et lumière : Bob Wilson

Musique et paroles : CocoRosie

Costumes : Jacques Reynaud

Metteur en scène associé : Charles Chemin

Collaboration à la scénographie : Annick Lavallée-Benny

Collaboration à la création costumes : Pascale Paume

Design sonore : Nick Sagar

Design Maquillage : Manuela Halligan

Direction musicale : Douglas Wieselman

Avec : Aurore Deon, Naïs El Fassi, Yuming Hey, Roberto Jean, Jo Moss, Olga Mouak, Nancy Nkusi, François Pain-Douzenel, Gaël Sall

Durée : 1 h 15

À partir de 6 ans

Théâtre antique de Fourvière à Lyon, dans le cadre des Nuits de Fourvière

Les 1er, 2 et 3 juin à 21 h 30

Tournée :


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Entretien avec Emmanuel Demarcy-Mota, par Cédric Enjalbert

« Jabberwocky » © Jason Stang

Festival des Nuits de Fourvière 2018, à Lyon et métropole

Les Nuits de Fourvière 2018 : un bilan 

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

C’est le lot des festivals : chargés de défricher la création artistique, ils prennent des risques avec des bonheurs divers… Petit tour d’horizon des spectacles proposés par les Nuits de Fourvière, reflétant nos enthousiasmes (grands) et nos déceptions, à la hauteur de nos attentes.

Des pépites

Commençons par un grand coup de chapeau à Emmanuel Meirieu qui, spectacle après spectacle, met son immense talent au service de sujets arides et poignants. Les Naufragés, une adaptation extrêmement pertinente du magnifique témoignage écrit par Patrick Declerck sur son immersion volontaire parmi les clochards de Paris, a bouleversé les spectateurs venus en masse écouter ces paroles pourtant si difficiles à entendre. Une scénographie à la fois monumentale et discrète, un comédien remarquable de présence et de pudeur. Ce fut la grande découverte du festival, une intense émotion artistique et humaine.

Au-delà de l’étiquette « nouveau cirque », dont il renouvelle l’apport, une Saison de cirque, le deuxième spectacle du Cirque Aïtal est une petite merveille d’intelligence, de drôlerie et de prouesses.

Enfin, Samuel Achache et Jeanne Candel, en transposant La Chute de la Maison Usher d’Allan Poe, ont fait résonner de pétillantes répliques, de magnifiques chants et de grands éclats de rire portés par des comédiens-chanteurs qui savent tout faire. Le moment le plus brillant, insolent et gai du festival, selon moi.

Un cabinet de curiosités

Les marionnettes étaient à l’honneur à travers deux spectacles : Jabberwocky, sorti des mains expertes de The Old Trout Puppet Workshop, de la province de l’Alberta au Canada. Ces rêveurs inventifs avaient la ferme intention de nous raconter une histoire à dormir debout, et même pour tout dire de nous empêcher de trouver le sommeil, puisque Jabberwocky a de quoi en effrayer plus d’un.

Le propos est tiré d’une ritournelle que se chante Alice : « De l’autre côté du miroir », une chanson à laquelle elle avoue elle-même ne rien comprendre. C’est dire. Marionnettes et comédiens s’entremêlent, semblant parfois sortis d’un livre pop-up illustré par Beatrix Potter, pour le caractère résolument British et vieillot, c’est-à-dire empreint de nostalgie. Très intelligemment, ils nous font voyager à travers les étapes de la vie, ses émotions, ses drames, ses joies, ses grandes questions. Espérons que ce spectacle, vu en première mondiale connaîtra les tournées qu’il mérite.

Autre marionnette, celle de Frankenstein, ce monstre fabriqué de toutes pièces et livré à une étourdissante liberté. Si la mise en scène de Jan Christoph Gockel et la scénographie de Julia Kurzweg, monumentales, sont à la hauteur du sujet, l’ensemble reste trop souvent confus, bavard et un tantinet longuet. Gageons que ces deux artistes sauront resserrer leur propos pour trouver un tempo plus haletant !

Des attentes déçues

Certains exercices sont particulièrement périlleux. Celui de mettre en scène tous les élèves d’une promotion d’école de théâtre. Jean-Pierre Vincent comme Tiago Rodrigues s’y sont tous deux cassé les dents.

Un premier écueil : une durée qui chaque fois excède largement les deux heures. Pour les supporter, il faut être happé par le sujet. Or Jean-Pierre Vincent, qui connaît son Marivaux sur le bout des doigts, va chercher une pièce que personne ne lit, et pour cause : Le Chemin de la fortune. Certes la pièce, qui fait se succéder plusieurs candidats malheureux devant la déesse de la fortune, se prête aux numéros de jeunes comédiens. Mais c’est d’un ennui et d’un convenu que rien ne vient réveiller, ni la mise en scène ni les acteurs.

Comme il faut encore des rôles pour satisfaire tout le monde, voici le Legs, une pièce représentative de son auteur, mais qui dure ici plus que nécessaire. Pourquoi d’ailleurs la situer dans les années 1920 ? Mystère…

Quant à Tiago Rodrigues qui met en scène les étudiants de la Manufacture de Genève, il a eu à cœur d’écrire des variations sur les désarrois de l’absence en veillant à ce que chacun des dix-sept jeunes comédiens puisse dérouler une partition d’une bonne dizaine de minutes. Les textes sont certes magnifiques, mais la forme épistolaire n’est guère théâtrale. Au bout d’une heure, on se surprend à compter les prestations restant à venir. Ni l’intelligence des textes, ni le jeu des comédiens ne sont en cause. Seule la forme choisie tarde à convaincre.

Tiago Rodrigues © Filipe Ferreira

Tiago Rodrigues © Filipe Ferreira

La dernière déception vient de la compagnie Marius, présente depuis des années aux Nuits de Fourvière mais dont les ressorts, les tics et les grosses ficelles s’usent au fil du temps. Cet Ami commun, dans lequel on aura bien du mal à reconnaître Dickens, s’étale au bout du compte sur six méchantes heures, ponctuées de trois entractes d’une durée totale de deux heures. La complicité avec les spectateurs continue à fonctionner à grand renfort d’œillades appuyées, mais le système semble à bout de souffle.

Quel dommage de finir sur une note aussi grise ! Elle ne doit pas faire oublier les grandes joies des très belles découvertes qui nous ont si intensément nourris. Espérons qu’elles soient reprises ici et ailleurs. 

Trina Mounier


Festival des Nuits de Fourvière, à Lyon et métropole

Toutes informations et billetterie sur le site des Nuits de Fourvière

Du 1er juin au 28 juillet 2018

Photos : © Jason Stang © Filipe Ferreira


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Les Naufragés, par Michel Dieuaide

☛ Saison de cirque, par Trina Mounier

☛ La chute de la Maison Usher, par Michel Dieuaide

« Ça ne se passe jamais comme prévu » © Filipe Ferreira