« Correspondance 1944-1959 » d’Albert Camus et Maria Casarès, éditions Gallimard

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Albert Camus : « Il y a un bonheur prêt pour nous deux »

Bulletin n°18 : en librairie…
Par Rodolphe Fouano
Les Trois Coups

Albert Camus et Maria Casarès se sont croisés chez Michel Leiris le 19 mars 1944, lors de la lecture-représentation de la farce de Picasso, « le Désir attrapé par la queue ». Cela ne s’invente pas…

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L’écrivain propose alors à la jeune comédienne âgée de 21 ans d’interpréter le rôle de Martha dans le Malentendu. Les répétitions commencent et le charme opère. La nuit du 6 juin 1944, alors que les Alliés s’apprêtent à débarquer en Normandie, Camus et Maria Casarès deviennent amants, à l’issue d’une soirée chez Charles Dullin. La pièce, une « tentative de tragédie moderne », dira l’auteur, est créée le 24 juin, au Théâtre des Mathurins, dans une mise en scène de Marcel Herrand (lequel tient également le rôle de Jan).

L’Occupation allemande avait imposé aux époux Camus la séparation depuis 1942. Lorsque Francine rejoint Albert en métropole, en octobre 1944, Maria décide de rompre avec son amant. C’était sans compter sur le destin. Quatre ans exactement après leur première nuit passée ensemble, le 6 juin 1948, Maria et Albert se croisent boulevard Saint-Germain, se retrouvent et ne se quitteront plus. Seule la mort les séparera, le 4 janvier 1960, lorsque Camus perdra la vie, dans la Facel Vega de Michel Gallimard, son éditeur, qui s’est écrasée contre un platane, dans l’Yonne.

Une aventure sentimentale d’exception

Ininterrompue pendant douze ans, la correspondance qu’ils échangèrent au cours de la période témoigne de leur exceptionnelle passion amoureuse. Catherine Camus, la fille de l’écrivain (née le 5 septembre 1945, sœur jumelle de Jean), qui signe un élégant avant-propos plein de délicatesse et de retenue, a décidé de publier aujourd’hui l’ensemble des 865 lettres, télégrammes et bristols conservés, dont on trouvera quelques fac-similés. Le texte a été établi par Béatrice Vaillant, avec minutie. De courtes et précises notes en bas de page en facilitent la lecture.

Cette copieuse correspondance renvoie d’abord à une merveilleuse aventure sentimentale. Les mots les plus tendres y fusent à chaque page. Il y est beaucoup question de bonheur. Dès le début de leur relation, Camus se dit « heureux », tout en confiant à son amante cette « sorte de joie folle qui tremble [en lui] ». Et de préciser : « Il n’y a qu’une clairvoyance, celle qui veut obtenir le bonheur. Et je sais que si court soit-il, si menacé ou si fragile, il y a un bonheur prêt pour nous deux si nous étendons la main. Mais il faut étendre la main. »

« La vie sans toi, ce sont les neiges éternelles »

Les moments de doute et de découragement ne manquent pourtant pas. « Ce soir, écrit-il ailleurs, j’ai envie de venir vers toi parce que j’ai un cœur lourd et que tout me paraît difficile à vivre. J’ai un peu travaillé ce matin, pas du tout cet après-midi. C’est comme si j’avais oublié mon énergie et ce que j’ai à faire. Il y a comme ça des heures, des journées, des semaines où l’on dirait que tout vous meurt entre les mains. Toi aussi tu connais cela. » Et plus loin : « Si tu étais là, tout serait plus facile. […] Ce soir je me demande ce que tu fais, où tu es et ce que tu imagines. Je voudrais avoir la certitude de ta pensée et de ton amour. Je l’ai parfois. Mais de quel amour peut-on être sûr ? » Jalousie, quand tu nous tiens…

Camus parle sans cesse du « beau visage » de Maria, dont il attend les lettres et qu’il décrypte, toujours à la recherche de « la palpitation, la flamme, l’élan »… Lui-même est souvent lyrique et s’en excuse : « Je rêve au temps où tu tremblais sous moi – je l’appelle à nouveau. J’embrasse ta bouche vivante, je t’ensevelis sous les caresses. Viens, écris, aime-moi. La vie sans toi, ce sont les neiges éternelles ; avec toi, le soleil des ténèbres, la rosée du désert. »

Deux acteurs témoins majeurs

Au-delà de l’intérêt biographique et des détails de la vie quotidienne consignés (qui prouvent qu’aussi uniques soient-elles, les personnalités n’échappent jamais à la misère humaine et notamment aux tracas liés à l’argent, à la santé et à la famille !), on lira aussi cette correspondance pour le témoignage qu’elle constitue sur la vie artistique et littéraire de la période. Et quelle période ! Il y est naturellement beaucoup question de la Comédie-Française, où la tragédienne fut pensionnaire de 1952 à 1954, puis du Théâtre national populaire (dont elle fut membre jusqu’en 1959, participant à l’aventure de Chaillot) et du festival d’Avignon. La création des pièces de Camus (Caligula, les Justes, les Possédés d’après Dostoïevski, Requiem pour une nonne d’après Faulkner…) ou les rôles joués par Maria Casarès (au théâtre, mais aussi à la radio et au cinéma) sont également évoqués. Anecdotes, rumeurs et réflexions émaillent un échange jamais ennuyeux, où l’on croise, parmi tant d’autres, Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault, Gérard Philipe, Jean-Paul Sartre, Pierre Reynal, Serge Reggiani, Michel Bouquet…

Souvent éloignés l’un de l’autre en raison de leurs obligations professionnelles respectives, Camus et Maria Casarès se font réciproquement une gazette, non sans coups de griffe parfois (à l’endroit d’Alain Cuny ou de Jean Tardieu, par exemple), surtout sous la plume de Maria. Mais Camus n’est pas en reste, et ce qu’il écrit notamment de Jean Vilar, le 22 novembre 1954, amuse. Le fondateur du festival d’Avignon et directeur du TNP est qualifié d’ « être invertébré » et de « Babylonien »…

Fin de parcours

Les deux index des noms et des œuvres, proposés en fin de volume, permettent une lecture discursive qui comblera les lecteurs pressés. On regrette seulement qu’un ouvrage si épais (1 300 pages) soit dépourvu d’une succincte chronologie qui aurait permis de situer rapidement les événements majeurs de la vie théâtrale et littéraire de la période.

La dernière lettre reproduite est celle adressée par Camus à Maria, le 30 décembre 1959. Elle est d’autant plus poignante qu’elle est enflammée. Il lui annonce qu’il remontera de Lourmarin (où il est installé depuis la mi-novembre) « par la route », avec les Gallimard, le lundi. Il lui propose de convenir déjà de dîner ensemble le mardi « pour faire la part des hasards de la route » (sic). On connaît la suite… 


Correspondance 1944-1959 / Albert Camus / Maria Casarès / Gallimard, 2017 / 224 p. / 32,50 €

Présentation de l’ouvrage par l’éditeur