« Didon et Enée, remembered », de Henry Purcell et Kalle Kalima, Opéra de Lyon

« Didon et Enée, remembered » – Mise en scène de David Marton, © Blandine Soulage « Didon et Enée, remembered », mise en scène de David Marton © Blandine Soulage

Magistralement baroque

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

L’ensemble des artistes et des techniciens participant à cette création de l’Opéra de Lyon offre au public une occasion rare d’assister à la représentation d’une œuvre ancienne, dont la version contemporaine résonne puissamment.

David Marton, le metteur en scène, installe dans un site de fouilles archéologiques le déroulement des amours tragiques de Didon, reine de Carthage, et d’Enée, héros de la guerre de Troie, condamné à l’exil et à quitter celle qu’il aime. Les dieux, Junon et Jupiter, y sont à la tâche, extrayant de la terre des objets à l’apparence double. Côté pile, une précieuse tablette antique ou une archive de partition ; côté face, un écran usagé de téléphone portable ou une couverture de magazine. C’est ainsi que David Marton construit la succession de collages qui va donner son unité au spectacle.

Subtilement, musique de Purcell, composition jazz et improvisations, costumes modernes et vêtements antiques, statue baroque et images vidéo d’actualités, textes du livret et emprunts à Virgile constituent un passionnant tuilage. Les époques se télescopent. De cette façon la trame élémentaire du récit se trouve enrichie de la passion contrariée de Didon et Enée, mais aussi de la conscience, pour le spectateur, que l’histoire des héros est aussi la sienne, écartelé qu’il est entre ses vices privés et ses vertus publiques, dans un monde ébranlé par les guerres, les pouvoirs autoritaires et les naufrages de migrants.

Bien que la partition soit magnifique, il s’agit plus ici de musique pour le théâtre que d’opéra, grâce au travail du metteur en scène, de son scénographe Christian Friedländer et de sa dramaturge Johanna Kobusch. L’importance donnée aux textes, la conjugaison de la musique originelle et de celle créée par Kalle Kalima, l’espace occupé par les improvisations vocales de Erika Stucky, l’intégration de la vidéo, projetée ou tournée en direct, sont autant d’éléments qui bousculent et rénovent la tradition opératique.

Tous ces choix de représentation, mis au service des chanteurs et des musiciens, participent à la modernité d’une production qui dépasse l’histoire mythique de Didon et Enée pour aborder les territoires agités de l’universalité du monde contemporain. La réussite de cette création s’affirme dans la manière dont le directeur musical, les solistes et les musiciens s’emparent de cette liberté roborative qui innerve le spectacle.

« Didon et Enée, remembered », mise en scène de David Marton, © Blandine Soulage
« Didon et Enée, remembered », mise en scène de David Marton © Blandine Soulage

Erika Stucky, le bel Esprit

Tous méritent d’être cités. Rares sont les occasions de voir un chef d’orchestre, ici Pierre Bleuse, vibrer de plaisir dans l’accompagnement gestuel des musiques de Purcell ou Kalima. Précision, souplesse, humour, compassion servent sans ostentation les œuvres qu’ils marient parfaitement. Alix Le Saux (Didon) séduit, bouleverse ou intrigue, tiraillée qu’elle est entre sa sensualité, son honnêteté et son désespoir. De l’élan amoureux au lamento final, elle fascine par la rigueur de son jeu et de son chant. Guillaume Andrieux (Enée), en desperado de l’amour et du devoir, impose un personnage d’une touchante humanité, loin des conventions archaïques des héros légendaires. Claron McFadden (Belinda, sœur de Didon) assure vocalement et physiquement une présence remarquable faite d’intelligence et de compassion.

Quant au trio des sorcières, renouvelé en Junon, Jupiter et Esprit, il apporte ici un souffle nouveau de modernité. En dieux infatigables et sarcastiques, Marie Goyette et Thorbjörn Björnsson échappent aussi aux clichés de la tradition. Sur eux repose la perception inquiétante que nos sociétés sont peut-être déjà des objets archéologiques. Enfin, Erika Stucky (Esprit), avatar des créatures maléfiques shakespeariennes, réalise une performance exceptionnelle qui tourne en dérision les pouvoirs attribués aux spécialistes du complot. Dans son interprétation à la chorégraphie heurtée, elle jongle avec sa voix en passant du gospel à Tom Waits, du borborygme au chant primitif. Avec elle se renforce l’idée centrale d’un spectacle qui n’en finit pas de nous interroger sur les liens indéfectibles entre passé et présent.

Merci à tous, chœurs et vidéastes compris, pour cette magistrale production. Paraphrasant Didon, nous nous en souviendrons. « Remember me, remember me », chante-t-elle avant de mourir. 

Michel Dieuaide


Didon et Enée, remembered de Henry Purcell et Kalle Kalima

Direction musicale : Pierre Bleuse
Concept et mise en scène : David Marton
Composition-guitare : Kalle Kalima
Interludes : Erika Stucky
Décors : Christian Friedländer
Costumes : Pols Kardum
Lumières : Henning Streck
Vidéo : Adrien Lamande
Dramaturgie : Johanna Kobusch
Chef des chœurs : Denis Comtet
Avec : Alix Le Saux, Guillaume Andrieux, Claron McFadden, Erika Stucky, Marie Goyette, Thorbjörn Björnsson
Orchestre et Chœurs de l’Opéra de Lyon
Production : Opéra de Lyon
Coproduction : Opéra des Flandres, Opéra de Stuttgart

Opéra de Lyon • Place de la Comédie • 69001 Lyon
Réservation : billetterie@opera-lyon.com / 04 69 85 54 54
Du 16 au 30 mars 2019 à 20 heures
Tarifs : de 10 € à 108 €
Durée : 2 heures