Entretien avec Airelle Besson, trompettiste, bugliste, violoniste, arrangeur, chef d’orchestre et compositrice

Airelle Besson © Jean-François Picaut

« Des étoiles
dans la tête »

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Vous connaissez beaucoup de femmes trompettistes ? Airelle Besson est l’une des seules musiciennes de jazz à pratiquer cet instrument au plus haut niveau. Elle est aussi bugliste, violoniste, arrangeur, chef d’orchestre et compositrice. « Les Trois Coups » l’ont rencontrée pour vous.

Comment avez-vous rencontré la trompette, Airelle Besson ?

Je ne sais pas si je l’ai rencontrée ou si c’est elle qui est venue à ma rencontre ! En tout cas, ça s’est produit très tôt. Vers quatre ans et demi ou cinq ans, c’était déjà une idée fixe. Je voulais jouer de la trompette. Mon père, lui, m’aurait plutôt vu jouer de la harpe celtique. Il m’emmenait écouter des concerts mais j’étais très déterminée…

Peut-être votre père, consciemment ou inconsciemment, trouvait-il que la trompette n’était pas un instrument féminin ?

C’est possible, en effet. Les choses ont un peu (beaucoup ?) changé depuis, mais à cette époque les cuivres avaient plutôt mauvaise réputation.

Et vous avez une idée sur l’origine de cette passion pour la trompette ?

Pas vraiment. On me dit qu’on écoutait de la trompette chez mon grand-père, peut-être des disques de Maurice André. Franchement, je ne me m’en souviens pas. Toujours est-il que j’ai commencé l’instrument dès que la chose a été possible, c’est à dire à sept ans et demi. Par la suite, j’ai aussi appris le violon, à l’âge de neuf ans. C’était en Angleterre, à Oxford, où j’ai vécu entre mes huit ans et mes dix et onze ans. Parallèlement, j’étais toujours inscrite dans des conservatoires municipaux parisiens.

Les réalités de l’apprentissage de la trompette n’ont donc pas brisé votre rêve de petite fille.

Absolument pas, bien que, je le reconnais, la trompette soit un instrument assez ingrat. À la trompette, il est très facile de tomber à côté. Nous ne disposons que de trois pistons et pas de 88 touches comme les pianistes ! L’apprentissage requiert beaucoup de travail. Ensuite, il faut s’entraîner longuement et régulièrement si l’on veut, comme moi, avoir la totale maîtrise de ce que l’on fait. Je déteste n’être pas en pleine possession de mes moyens. La trompette, c’est quelque chose d’assez physique et même musculaire, comme le chant. Notre rythme de vie ressemble à celui des sportifs. Il faut une discipline personnelle.

Vous vous souvenez de votre première rencontre avec le jazz ?

Oui, très bien. Cela date du moment où l’on a ouvert les premières classes de jazz dans les conservatoires municipaux. C’était dans le dixième arrondissement où j’ai eu la chance d’avoir pour professeur M. Roger Guérin, qui avait joué avec Dizzy Gillespie. Mais c’est surtout mon père qui a joué un grand rôle dans mon éveil au jazz. Ce goût qui s’affirmait rencontrait évidemment l’opposition de mes professeurs de musique classique qui me prédisaient les pires malheurs, notamment pour mes lèvres ! Alors, j’étais très divisée intérieurement. Parfois j’allais au cours, parfois je cessais d’y aller.

Quand avez-vous définitivement pris le tournant ?

Je pense que c’est à l’adolescence, dans un stage au festival Jazz à Cluny, dirigé par Didier Levallet, où j’ai eu pour professeur Jean-François Canape.

Vous n’avez pas pour autant négligé la musique classique ?

Non, j’ai poursuivi mes études au conservatoire où j’ai obtenu mes prix de trompette, violon, formation musicale, écriture et harmonie. Puis, j’ai fait des études de musicologie à la Sorbonne et suis entrée au Conservatoire national supérieur de Paris.

Où, en 2002, vous avez obtenu le premier prix de jazz avec mention très bien à l’unanimité ! Prélude à de nombreuses récompenses dont, en 2008, le Django d’or dans la catégorie « Nouveau Talent », aux Trophées internationaux du Jazz. Sacré parcours, à trente-cinq ans !

Je vous le concède. Ça m’étonne moi-même quand je couche sur le papier les éléments de ce qui commence à constituer une biographie. Mais l’essentiel, ce sont surtout les opportunités que cela me donne de parcourir le monde et de faire de belles rencontres musicales et humaines…

Votre parcours est d’autant plus extraordinaire que les femmes trompettistes sont vraiment une exception, non ?

Si, je vous le confirme. À ma connaissance, je suis la seule dans le circuit en France. À l’étranger, je ne connais que la Canadienne Ingrid Jensen, que j’écoute parfois. Elle est de la génération précédente. En classique, je crois qu’il y a aussi une Anglaise…

Vous voulez sans doute parler d’Alison Balsom qui a votre âge…

C’est cela. Mais, je ne l’ai pas écoutée. En tout état de cause, je refuse d’exploiter cette exception : ce n’est pas dans mon caractère.

Si j’osais, je vous dirais qu’il ne vous manque qu’une seule chose, surtout pour une compositrice, c’est d’avoir votre groupe à vous.

C’est exact, mais j’en ai eu un en codirection qui a duré dix ans. Je veux parler du quintette Rockingchair que j’ai fondé à la sortie du conservatoire avec Sylvain Rifflet (saxophone), qui était un de mes condisciples et un ami. Et puis, je vais vous faire une confidence, je cherche à former un quartette (trompette, piano et Rhodes, batterie et chant). Benjamin Moussay tiendra les claviers, je sais aussi qui sera le batteur, mais je garde son nom en réserve. En revanche, je cherche la chanteuse, car ce sera une chanteuse. Je la voudrais plutôt instrumentiste avec un ambitus large et un bon panel d’expressions. J’ai déjà écrit presque toute la musique et même les paroles, en anglais, car le français en ce domaine me fait encore un peu peur… Ce sera une musique mêlant le jazz et la pop avec des passages très aériens et d’autres plus rythmiques.

Pour l’instant, Airelle, vous tournez surtout en duo avec le guitariste Nelson Veras. Comment s’est faite votre rencontre ?

Elle date d’à peu près dix ans maintenant. Elle s’est produite dans un club parisien sous l’égide de Daniel Yvinec et de Matthieu Chazarenc qui nous avaient invités tous les deux. La soirée a été proprement magique, et je suis rentrée avec des étoiles plein la tête. Admirative devant le jeu de Nelson à la guitare, je me demandais : « Est-ce vraiment possible de jouer comme ça ? ». Il ne le dit pas expressément, mais je crois que la découverte a été réciproque. Quelque chose de musicalement fort s’est produit ce soir-là. À partir de ce moment, nous nous sommes retrouvés chaque fois que possible pour travailler. Puis, chaque fois qu’on nous a proposé une carte blanche, nous avons suggéré de travailler en duo. En général, j’apporte du matériel et nous jouons principalement mes compositions plus quelques standards arrangés.

Trompette et guitare, c’est un mariage musical peu fréquent.

C’est vrai. Autrefois, j’ai entendu Stéphane Belmondo et Sylvain Luc dans cette formation. Récemment, j’ai entendu et j’aime bien ce que font Marcus Stockhausen et Ferenc Snétberger. Mais, là encore, ce n’est pas la rareté qui m’intéresse, mais l’harmonie des sonorités et l’accord des personnalités.

On entend beaucoup parler d’enregistrement. Où en êtes-vous exactement ?

D’abord, j’en éprouve de plus en plus le besoin pour donner une véritable existence à notre duo. Les choses sont en cours de négociation. Mais, vous le savez, trouver un label aujourd’hui n’est pas chose facile. D’autant que je suis exigeante, je le reconnais. D’abord, je refuse absolument l’autoproduction. Nous avons la chance en France d’avoir des dispositifs d’aide : j’espère les mobiliser. D’autre part, je souhaite trouver un bel endroit. Nous ne sommes que deux, l’environnement est donc très important. Je tiens à entourer ce disque d’une atmosphère propice à de belles vibrations.

Revenons à vos projets pour conclure. Rien en dehors de l’enregistrement et du futur quartette ?

Si. Depuis trois ans, je retourne à « l’école ». Je suis des cours de direction d’orchestre. J’y joue un peu de violon. C’est une forme de retour vers le classique. Cela correspond à mon souci de la précision, du détail, de la nuance, du phrasé musical… Ce sont des choses que certains musiciens de jazz négligent parfois. D’autre part, comme compositrice, j’ai maintenant de plus en plus de commandes. Par exemple, l’an passé, l’Orchestre national de Lyon et l’institut Louis‑Lumière m’ont demandé d’écrire une œuvre pour accompagner un film. Nous l’avons jouée au Grand Lyon Festival Film : j’étais en soliste devant l’orchestre… Un grand moment ! Mais, dans ce domaine, je laisse plutôt les choses venir.

Merci, Airelle Besson, de nous avoir consacré tout ce temps. Je vous libère maintenant, car le moment est venu d’aller écouter Yôkaï de votre amie Anne Pacéo, batteuse et compositrice comme vous.

Je ne voudrais effectivement pas manquer ce concert. Anne est une amie, et c’est une grande musicienne pleine d’énergie, solaire, dynamique, positive. C’est une très belle rencontre. Nous avons en commun le sens du partage et la volonté de servir d’abord la musique. 

Propos recueillis par
Jean-François Picaut


Photo d’Airelle Besson : © Jean-François Picaut