Entretien avec Didier Carette, directeur du Théâtre Sorano à Toulouse

Didier Carette © Frédéric Maligne Didier Carette © Frédéric Maligne

« Cyrano », le chant du cygne de Didier Carette

Par Nicolas Belaubre
Les Trois Coups

« Je me casse avant qu’on me chasse ! » C’est ainsi que Didier Carette a tiré sa révérence, lors de la présentation de ce qui serait sa dernière saison à la tête du Théâtre Sorano. Monter « Cyrano de Bergerac », pour la der des ders, s’est imposé à lui comme une évidence. Adepte de la provocation et du franc-parler, l’identification avec le personnage éponyme atteint son paroxysme dans son rapport à l’autorité. Le rideau n’est pas encore tombé quand nous nous entretenons, et le bilan à chaud, bouillant, dévoile un orgueil et une fierté légèrement teintée d’amertume.

Pourquoi claquer la porte du Sorano ?

Parce qu’en plus d’avoir le sentiment que les partenaires institutionnels se foutent royalement de la culture, j’ai été confronté, depuis 2008, pour le dire poliment, à toute une série de tracasseries administratives et juridiques. On a critiqué la gestion de l’association, des conseils d’administration, et ainsi de suite. Or ces mêmes responsables de la culture ne sont jamais venus voir notre boulot… Enfin, il y a ces rumeurs qui amusent un moment, mais qui, à la longue, lassent et fatiguent, surtout quand elles émanent de gens qui ne connaissent pas notre travail. Ce sont toutes ces raisons qui m’ont convaincu que ma convention ne serait pas renouvelée et qui ont motivé mon départ. Et sincèrement, même si on m’offrait de rester, je refuserai pour ne pas servir de caution à des gens qui méprisent autant le travail.

Accompagné de votre troupe, Ex-abrupto, vous avez dirigé le Théâtre Sorano pendant sept ans…

Quand on est arrivé, on a découvert un théâtre qui avait une histoire, un passé. Avec un public qui lui était dévolu depuis des années. On a très vite compris qu’on ne pourrait pas y imposer le travail habituel de la troupe. Par exemple, il était impensable de présenter le Satiricon, que nous avions monté et joué à Paris. Ça aurait offusqué tout Toulouse. Ce qui fonctionne ici, à quelques exceptions près, c’est du théâtre classique ou de répertoire. Avec Molière, on est assuré du coup. Alors, on a monté des pièces de répertoire qu’on revisitait à notre sauce… Quand on fait du théâtre, c’est pour qu’il y ait le maximum de gens. On ne le fait pas pour soi-même, ou juste pour se faire plaisir. On le fait d’abord pour l’autre. Ensuite, on essaie de mettre le plus possible de soi.

Il faut donc satisfaire le public ?

Satisfaire le public, c’est dangereux et ça peut être putassier. Il ne faut pas le caresser trop dans le sens du poil. C’est plus de la générosité. Partager des choses avec lui, lui donner. Cependant, il y a aussi des moments où on en a insupporté certains. Il y en a qui disent qu’un spectacle c’est un acte d’amour envers le public. Moi, j’ai toujours considéré ça comme un combat de boxe. Quand j’arrive à le mettre K.‑O., je suis content. La générosité, c’est le sens même de notre métier. Sinon on fait des effets de manches, de style. C’est très facile, aujourd’hui, de satisfaire un public dans ses envies, ses goûts et ses aspirations, en restant extrêmement proche de ce qui est véhiculé par nos instances dirigeantes.

Et qu’en est-il du style Carette ?

C’est un style qui est né il y a longtemps et qui s’est affirmé au fil des années. C’est vrai qu’il y a un côté assez rock, décadent. Mais c’est involontaire. On crée toujours à partir de ce qui nous habite, de ce que nous sommes. Chaque création est ancrée dans notre présent… Après, c’est clair, il y a un goût prononcé pour la mise en musique.

Le style est-il garant de la fidélité ?

Bien sûr, il y a le style. Mais, en même temps, il faut aussi surprendre le public et le pousser à la découverte… Je pense qu’il nous aurait fallu encore quelques années pour arriver, progressivement, à faire évoluer notre public. Cela étant, on arrive aussi très bien, même avec du théâtre de répertoire, à dire des choses avec fougue et passion. Voire quelquefois avec un soupçon de provocation, histoire de les travailler au corps.

Vous avez dit provocation ?

La provocation, c’est réveiller. C’est une constante de mon travail. J’ai le sentiment qu’on vit une époque assez terrifiante. Un des rôles de l’artiste, c’est de donner la conscience aux gens. Pas une conscience nécessairement politique, je n’ai pas envie de devenir didactique et chiant, mais de réveiller les êtres. D’aiguiser le regard qu’ils portent sur l’humanité, l’homme au sens large du terme, l’humain. Un de mes grands chevaux de bataille, c’est de dire qu’on est de plus en plus dans un temps manichéen. Il y aurait le bien et le mal, et ça je n’y crois pas du tout… Les choses sont complexes. Un être humain, quel qu’il soit, est complexe, compliqué. Cessons de diviser le monde en deux. C’est un truc qui va totalement à l’encontre d’une certaine pensée chrétienne, qui moi m’échauffe et me fait chier… Le bien et le mal… et mon cul aussi, c’est quoi ?

Comment réveille-t-on au théâtre ?

On peut le faire avec quelque texte ou histoire que ce soit. Par exemple, je ne pourrai jamais raconter l’histoire d’un grand méchant. J’en ferai nécessairement un grand gentil par instants. La chose qui m’insupporte systématiquement, c’est de faire de personnages historiques des grands monstres. Ça n’existe pas ! Le grand monstre, il pleurait, il était triste, il avait des envies, de bons côtés. Je sais pertinemment que je peux, moi ou n’importe quel être humain, me transformer demain en abominable salaud. Et je l’assume complètement. Mais je ne serai pas qu’un abominable salaud. Je le serai uniquement à certains égards.

Réveiller, c’est révéler ?

Exactement. Prenons l’exemple de Roxane dans Cyrano. Arrêtons de dire que Roxane est une petite oie blanche, très amoureuse de Christian, un peu naïve. C’est pas ça. Roxane, c’est une pute de luxe ! Une demi-mondaine qui couche avec de Guiche et des gens qui l’entretiennent, des puissants. Alors oui, elle est précieuse, mais c’est accessoire. Pourtant, en disant que c’est une pute, je ne jette pas l’opprobre sur elle. Il y a des putes qui sont adorables, qui ont un surcroît d’âme. Je ne porte pas un jugement moral, je dis des choses qui sont dans l’histoire.

Vous donnez, en le choisissant comme dernière création, le dernier mot à Cyrano.

Complètement. C’est le chant du cygne ! Cyrano est un personnage qui a une éthique, de l’honneur. Et ça, c’est important ! Surtout à notre époque, où tout ça n’a plus cours. L’honneur, aujourd’hui, ça fait rigoler. Cyrano porte ces valeurs, et je pense que le théâtre a le devoir de les perpétuer. Il refuse de s’agenouiller. Tout au long de la pièce, il s’élève contre les puissants, tous les puissants. Cela correspond évidemment à la situation que nous vivons aujourd’hui… Et ce qui me surprend le plus, c’est l’adhésion incroyable et immédiate du public. C’est quelque chose que l’on ressent toujours. Et là, sur les premières représentations, dès la tirade du nez, c’est parti… Tout ça est fort agréable, même si c’est teinté d’amertume, pour les raisons que j’ai évoquées tout à l’heure. Mais seulement teinté. La nostalgie viendra plus tard… 

Propos recueillis par
Nicolas Belaubre


Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand

Cie Ex-abrupto • 35, allées Jules-Guesde • 31000 Toulouse

04 34 31 67 16

Mise en scène : Didier Carette, Céline Cohen, Marie‑Christine Colomb

Avec : Grégory Bourut, Christian Brazier, Charlotte Castellat, Régis Goudot, Jean‑Luc Krauss, Lise Laffont, Stanislas Michalski, Reynald Rivart, Guildin Tissier, Louis de Villers

Décors : Jean Castellat, Charlotte Presseq

Création musicale : Charlotte Castellat, Stanislas Michalski

Création lumière : Philippe Ferreira, Alain Le Nouëne

Création son : David Dilliès

Création costumes : Brigitte Tribouilloy

Marionnettes : Charlotte Presseq

Diffusion : Karine Chapert

Photo : Didier Carette : © Frédéric Maligne

Photos de « Cyrano de Bergerac » : © Patrick Moll

Théâtre Daniel‑Sorano • 35, allées Jules-Guesde • 31000 Toulouse

Réservations : 04 34 31 67 16

www.theatresorano.com

Du 1er au 17 décembre 2010, mardi, mercredi, jeudi à 20 heures, vendredi, samedi à 21 heures, dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 2 h 30

19 € | 8 €