Entretien avec Dominique Delorme, directeur des Nuits de Fourvière

Dominique-Delorme-Nuits-de-Fourvière ©LoLL Willems © Loll Willems

« Nous sommes les soutiers »

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

À moins de deux mois du lancement, et alors que le festival se construit sur un an, les conséquences de la pandémie, en termes de distanciation sociale et de confinement, donnent du fil à retordre à l’équipe d’organisation, son directeur en tête.

J’imagine que pour vous, 2020 est une année particulière et difficile à appréhender !

Nous n’avons jamais autant travaillé. D’un seul coup, nous voilà occupés à chercher une multitude d’informations, tandis que nous devons répondre à beaucoup de questions. Cela représente plusieurs dizaines de coups de téléphone par jour, des heures et des heures sur Skype.

Au programme de cette édition, 150 représentations, une soixantaine de spectacles différents, c’est-à-dire une centaine de créations différentes, car certains comportent plusieurs productions. Voici quelques exemples qui vont vous donner une idée de la complexité.

Cent productions, cent sujets

Pour un soir et sur le même plateau (le 23 juillet), nous avons réuni la franco-malienne Rokia Traoré, la marocaine Oum et Sona Jobarteh qui vient de Gambie. Cette soirée n’existe pas en tant que telle, car c’est nous qui l’avons combinée. Donc un spectacle : trois concerts, trois productions. Or, chaque production mobilise dix à cinquante personnes. Soit une cinquantaine de nationalités.

Autre exemple : la création de Joseph Nadj, dont l’atelier est actuellement à Budapest, où il est actuellement coincé car Viktor Orbàn a fermé ses frontières. Le spectacle qu’on produit, dont la première est prévue aux Nuits de Fourvière, Omma, est une chorégraphie pour huit danseurs africains répartis un peu partout en Europe et en Afrique. Les répétitions doivent commencer en avril à Bobigny. Sauf que nous ne sommes pas en mesure de les réunir le premier jour des répétitions.

Dernier exemple avec le spectacle d’ouverture, Message in a bottle, de la chorégraphe Kate Prince (danse hip hop). Le Slader’s Wells Theatre de Londres, qui en est le producteur, a décidé de fermer ses deux théâtres jusqu’au 8 juin. Nos représentations commencent le 2 juin. Les répétitions devaient se dérouler dans un des deux théâtres du Slader’s Wells. Comment fait-on ?

Cent productions, cent sujets. Mais tout cela n’est que la face artistique. Côté technique, il faut aussi compter avec la centaine d’intermittents mobilisés sur le festival. Autant de personnes qui s’inquiètent, veulent en savoir plus. Voilà pourquoi on travaille beaucoup. Notre équipe (technique, administration, communication) est en télétravail. Et il y a de quoi faire !

Nuits-de-Fourvière © Paul Bourdrel
© Paul Bourdrel

Même si ça fait froid dans le dos, imaginez-vous une éventuelle annulation ?

Pour l’instant, non. Mon métier n’est pas d’annuler un festival, mais de le créer. Il faut travailler dans l’ordre. On sait que le début du montage est planifié les derniers jours d’avril. La fin du confinement est prévue le 15 avril. Même s’il risque d’être prolongé, je suis comme le capitaine sur un bateau dans une tempête. Mon travail n’est pas de couler le bateau, mais de le mener à bon port.

L’art est un élément essentiel de la reconstruction sociale

Nous sommes décidés à tenir notre place, car le public en aura besoin après le confinement. Les gens auront soif de rendez-vous publics où l’on se retrouve. Quoi de mieux que de se rassembler autour d’un spectacle, d’une œuvre d’art ? L’art est un élément essentiel de la reconstruction sociale. Sous quelle forme, je l’ignore ! On verra en fonction de la situation, mais nous devrons être au service du besoin que les gens exprimeront à ce moment-là.

Nous avons aussi une responsabilité sociale vis-à-vis de tous ceux qui vivent grâce au festival. Cela représente entre 450 et 500 salariés. Les Nuits de Fourvière durent deux mois, plus un mois de montage, 15 jours de démontage, sans compter toute la préparation. Si ça s’arrête, ça laisse 500 personnes en plan.

Les gens n’imaginent pas : sur un bateau, les passagers regardent le paysage sans savoir qui est aux machines et comment sont préparés les repas. Nous sommes les soutiers. 

Trina Mounier


Les Nuits de Fourvière

Site du festival

Du 2 juin au 31 juillet 2020

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