Entretien avec Laurent Brethome, metteur en scène, Théâtre Sorano à Toulouse

Laurent Brethome © D.R.

« C’est pas pour les gens de notre ville. »

Par Diane Launay
Les Trois Coups

Le metteur en scène Laurent Brethome est l’artiste à l’origine des « 48 heures du Théâtre Sorano », qui se sont déroulées le week-end dernier à Toulouse. Un évènement singulier au cours duquel le théâtre a ouvert ses portes non-stop pour permettre au public de découvrir des processus de créations contemporains. À cette occasion, Laurent Brethome a relevé le défi de monter en deux nuits de répétitions publiques « Drames brefs », de Philippe Minyana. Nous lui avons demandé de réagir de manière spontanée à des mots qui résonnent avec son travail, et nous avons laissé la parole libre à ce jeune metteur en scène exigeant, réactif et viscéralement voué à son art.

Commençons par le début : je vous propose de réagir au mot « théâtre »…

Le théâtre, pour moi, c’est quelque chose de vital. Je déteste les gens qui disent qu’ils font cela par hasard, car, moi, le théâtre, c’est ce qui m’a permis de sortir de l’hôpital. Quand j’avais huit ans, j’avais ce que l’on appelait des « mouvements spectaculaires », et j’ai été hospitalisé pendant un mois. J’ai vu les plus grands spécialistes des Pays de la Loire, qui rivalisaient d’originalité pour essayer de trouver ce que j’avais. J’étais sanglé à un lit, j’étais désanglé par moments, et je partais dans tous les sens… J’ai eu droit à tout, même à des électrochocs.

Puis il y a eu deux moments importants. Le premier grâce à un pédiatre, qui n’était pas chauve et barbu comme tous ses confrères, et qui m’a fait dessiner, chanter, jouer, danser. Je suis sorti de l’hôpital, et ma mère m’a inscrit dans un cours de théâtre. Puis, six mois plus tard, je jouais sur une scène. Je me suis rendu compte que tous les psychiatres chauves et barbus étaient dans la salle, et j’ai demandé à ma mère s’ils étaient revenus me chercher… Ma mère m’a dit : « Non, il faut que je t’explique. Il y a un monsieur qui s’appelle Vincent Lindon, qui est passé au journal de vingt heures, qui fait plein de mouvements avec sa tête comme toi et qui a dit qu’il n’était pas fou, que c’étaient juste des tics. »

« Et puis la deuxième chose, c’est que tous ces grands psychologues qui t’ont fait du mal, qui cherchaient des origines beaucoup plus obscures, beaucoup plus psychologiques à ton incapacité à mobiliser ton corps d’une manière normale, en fait, ils n’ont pas réussi à diagnostiquer ce que tu as. Mais il y a un pédiatre qui a dit : “Cet enfant n’est pas fou, c’est juste qu’il a un trop-plein d’énergie créative. Il faut lui faire faire quelque chose d’artistique. ». Et ma mère m’a dit : « On s’est rendu compte que quand tu étais sur un plateau de théâtre, tu ne faisais plus aucun tic. ».

Et si je vous dis le mot « urgence »…

Urgence à prendre la parole aujourd’hui, urgence à prendre la parole sur un plateau. Si j’ai fait autant de créations en dix ans, c’est d’abord parce que je suis boulimique, hyperactif – en gros, je déborde, je suis quelqu’un qui déborde à tous les niveaux, dans la vie, partout –, mais c’est aussi parce que j’ai eu une grave opération au poumon il y a quatre ans, et que je suis passé pas loin de la mort. Et j’ai pris conscience de l’aspect éphémère de nos vies. Et comme la peur de mourir demain est toujours présente chez moi, il y a une urgence à acter, à créer, parce que je ne sais pas pour combien de temps je suis encore là.

Le mot « mémoire »…

La mémoire est liée à une chose très personnelle pour moi, un devoir de mémoire, lié à mes grands-parents, qui m’ont élevé en partie. Mon grand-père était accordéoniste, et ma grand-mère faisait de la batterie. Ils faisaient des bals. Quand j’étais gamin, j’allais avec eux, et je passais avec la corbeille récupérer les billets de vingt francs, les pièces de dix… Tous mes spectacles sont dédiés à mes grands-parents.

Il y a une dimension populaire dans mon travail qui est fondamentale : festif, ludique, exigeant, populaire. Pour moi, le théâtre se meurt sous deux pôles actuellement : d’abord, un pôle lié à l’aspect mondain de nos métiers, et qui consiste à proposer des formes obscures qui parlent aux gens du métier, mais qui ne parlent pas au grand public, et un deuxième pôle, c’est d’avoir des formes artistiques qui nous donnent des réponses, alors que moi je suis là pour essayer de poser des questions.

On a de plus en plus des formes théâtrales abouties, consensuelles, qui sont là pour nous rassurer. Et moi, le devoir de mémoire que j’ai envers mes grands-parents, c’est un devoir d’exemplarité : être à la fois dans une recherche artistique, dans une démarche qui essaye toujours d’être innovante, d’être étonnante, d’être singulière, et en même temps qui essaye de n’omettre aucun public.

Si je vous dis « engagement »…

L’engagement, je pense qu’il est inhérent à mon travail. Quand je monte les Souffrances de Job de Hanokh Levin ou quand je monte Tac de Philippe Minyana, il y a quelque chose de très politique évidemment. D’abord, ce sont des pièces inmontables, la plupart des gens de la profession disent : « C’est inmontable, ce truc ! ». L’engagement, il est aussi très quotidien, très primaire, dans le temps de vie que j’accorde à ma passion : j’arrive au théâtre à 10 heures et je rentre chez moi à minuit.

Et puis l’engagement, c’est une nécessité quasi politique, de prendre la parole sous cette forme, là, aujourd’hui. L’art reste encore le lieu de la concertation, le lieu de la réflexion, le lieu du poil à gratter. Je suis un grand spectateur de spectacles de danse, de musique, de théâtre, et il y a cette jeune génération, entre vingt ans et quarante ans, qui est stimulante. Par contre, il y a une génération un peu plus âgée aujourd’hui, qui est malheureusement dans un engagement zéro…

Un dernier mot, c’est « violence »…

Violence ? La violence, c’est quelque chose que j’élude dans mon travail, dans mon rapport aux comédiens. Il y a des gens qui travaillent en violence. Même si ce qui s’est passé ce week-end à Toulouse, c’était singulier parce qu’on travaillait dans la fatigue, mais c’est la première fois que je le tentais. Moi, je dis souvent aux comédiens : « Le théâtre est une chose pas sérieuse que l’on doit faire sérieusement ». Et pour moi, c’est très important, et la violence sur le plateau, elle n’existe pas. Elle peut exister par les images qu’on met en place, mais si violence il y a, elle est toujours liée au mot poétique : « violence poétique », il n’y a pas de violence sans poésie. La plus belle des violences, c’est la poésie.

Philippe Minyana dit qu’« il faut ouvrir les portes du théâtre ». Comment l’entendez-vous ?

Aujourd’hui, on sait très bien que le théâtre ne va pas mal, dans la mesure où les salles sont de plus en plus remplies, les abonnements sont de plus en plus importants. Simplement, le public du théâtre ne se renouvelle pas. Il y a beaucoup de gens qui ont du mal à franchir les portes des théâtres, quels qu’ils soient, que ce soient des centres dramatiques nationaux, des scènes nationales, des scènes conventionnées, et je pense qu’il faut savoir aller vers les gens pour leur donner envie de venir à nous.

Avec ma compagnie, Le Menteur volontaire, c’est ce que l’on fait depuis dix ans. C’est pour cela que je suis autant artiste associé, à Bourg-en-Bresse, à Clamart, avec les Scènes de Pays dans les Mauges. Il y a des défauts que je peux avoir, mais je pense qu’une des qualités que j’ai, c’est cette capacité à être proche des gens et à aller vers eux, justement pour ouvrir les portes du théâtre.

On parlait d’obscurantisme tout à l’heure, il y a beaucoup d’obscurantisme aussi dans la manière d’aborder un public. Il y a une anecdote là-dessus qui, pour moi, est terrifiante : un programmateur, je ne dirais pas qui, il y a dix ans, à qui l’on parle d’un spectacle prodigieux, mis en scène par François Rancillac, qui s’appelle le Pays lointain. Ce programmateur me dit : « Ne me dites rien, Laurent, je vais le voir ce week-end à Paris, et on en parle après ». Il revient trois jours plus tard, et il me dit : « C’est extraordinaire, je suis sorti bouleversé, j’étais en larmes ! ». Je lui demande : « Alors, est-ce qu’on va pouvoir voir ce spectacle ici ? ». Et il me répond : « Non. C’est pas pour les gens de notre ville. ». Et ça résume toute la question du rapport au public et de l’ouverture des théâtres… Là, il y a une violence terrible. 

Propos recueillis par
Diane Launay


« Les 48 heures du Sorano, Minyana, Brethome »

Un évènement imaginé et réalisé par Laurent Brethome

Avec : Philippe Minyana, Laurent Brethome et la Cie Le Menteur volontaire, Thierry Niang, Philippe Sire, Robert Cantarella, Marie‑Pia Bureau, Frédéric Maragnani et les élèves du conservatoire d’art dramatique de Toulouse

Cie Le Menteur volontaire

Contact : 10, place de la Vieille-Horloge • 85000 La Roche‑sur‑Yon

02 51 36 26 96

Courriel : contact@lementeurvolontaire.com

Site : http://lementeurvolontaire.com

Théâtre Sorano • 35, allées Jules‑Guesde • 31000 Toulouse

Contact : 05 81 91 79 19

Courriel : info.sorano-julesjulien@mairie-toulouse.fr

Site : http://sorano-julesjulien.toulouse.fr

Du 7 décembre à 19 heures au 9 décembre 2012 à 19 heures

Photo : © D.R.