Entretien avec Nicolas Folmer, suite à son dernier album, « Sphere »

Nicolas Folmer © Christophe Charpenel

Nicolas Folmer au carrefour des traditions et de l’innovation

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Trompettiste de renom, compositeur, arrangeur, Nicolas Folmer, depuis 1996 et ses débuts à l’Orchestre national de jazz, n’a jamais quitté la scène ni les bacs des disquaires. Il semble pourtant créer la surprise avec son dernier album. Enquête à la source.

Nicolas Folmer, votre dernier album, Sphere, sorti le 11 février chez Création jazz / Cristal records et distribué par Harmonia mundi, semble surprendre certains auditeurs. Je voudrais d’abord vous demander le sens que vous donnez au titre que vous avez choisi.

Je vous remercie ! Il est très positif pour moi de lire que cet album surprend ! C’est toujours un challenge pour un artiste de se renouveler et de ne pas « tourner en rond ». Lorsque j’ai composé ce répertoire, le quartette existait déjà (Daniel Humair, Emil Spanyi, Laurent Vernerey et moi-même). Il y avait déjà une belle osmose et la sensation d’être dans une bulle lorsque nous jouions ensemble. J’ai souhaité inviter deux grands solistes ainsi que le public à entrer dans « notre sphère » de jeu.

Comment situez-vous cet album dans votre parcours déjà riche, dans une forme de continuité ? Et laquelle ? Ou dans une forme de rupture ?

Ce projet est une forme de continuité du précédent album, Lights, projet commun avec Daniel Humair, fruit du début de notre travail commun commencé en 2011. Je ne parlerais pas de rupture par rapport à mes précédents projets, cela reste du jazz avec ses codes, même en filigrane, mais plutôt d’une ouverture de jeu, d’un positionnement original et plus libre de la rythmique et du soliste.

On ne compte plus les célébrités du jazz que vous avez côtoyées ((Wynton Marsalis, Diana Krall, Johnny Griffin, Richard Galliano, Claude Nougaro, Michel Legrand, Manu Katché, Robin McKelle, André Ceccarelli, etc.), parfois très longtemps comme Dee Dee Bridgewater. Depuis 2011, vous l’avez rappelé, vous collaborez régulièrement avec Daniel Humair. Que vous apporte ce grand batteur, en général, et sur ce disque ?

Daniel m’a énormément apporté. C’est une institution du jazz à lui tout seul et un artiste complet (il est aussi reconnu comme peintre que comme musicien). Il a travaillé tant avec les artistes qui ont inventé le classicisme de cette musique qu’avec les plus innovants. Sa vision de l’art en général et notre travail m’ont amené à révéler d’autres facettes de mon jeu, de mes envies et à gagner, je l’espère, en maturité. Daniel Humair est plus qu’un batteur. Il y a les bons instrumentistes et il y a les grands artistes. Il a un sens de l’à-propos et de la créativité instantanée qui transcende le groupe. On ne s’ennuie jamais, rien n’est prévisible, chaque soir mes compositions ont eu un éclairage différent grâce à cette direction, cette attitude, cette recherche de liberté que nous prenons tous, mais qui passe forcément par le batteur, surtout dans cette musique. Nous ne faisons même pas de liste lorsque nous jouons, on se connaît tellement qu’au moindre clin d’œil musical on sait quel thème du répertoire on va jouer.

On retrouve également sur cet album le saxophoniste Dave Liebman, qui fut un des collaborateurs permanents de Miles Davis, et le grand Michel Portal qu’on ne présente plus. Qu’attendiez-vous de ce compagnonnage ? Qu’apporte-t-il à Sphere ?

Dave Liebman représente pour moi l’un des chaînons essentiels de l’histoire du jazz outre-Atlantique. Il synthétise à lui seul la tradition de cette musique ainsi que ses aspects les plus innovants et avant-gardistes. Michel Portal, lui, représente pour moi l’un des chaînons essentiels de l’histoire du jazz en Europe. Concertiste international ayant produit des versions emblématiques du répertoire classique et improvisateur expérimentateur, il incarne l’esthétique du jazz du Vieux Continent. Par mon parcours, je me sens au carrefour de ces différentes cultures. Nous avons enregistré ce projet en quatre concerts à l’Opéra de Lyon. Deux soirs avec Michel et deux soirs avec Dave, sur le même répertoire écrit sur ce concept. Chacun a pu y apporter sa lecture et son interprétation, le groupe et la musique sonnent très différemment en fonction des interprètes. Le plus difficile a été de faire des choix pour le disque final. D’ailleurs, nous avons décidé avec mon producteur de mettre des inédits de certaines versions qui ne figurent pas sur le disque à disposition du public prochainement.

Le grand public vous connaît aussi comme le cofondateur, le compositeur attitré et le directeur d’un ensemble réputé, le Paris Jazz Big Band, comment voyez-vous l’avenir de cette formation et votre avenir avec lui ?

Ce groupe a seize ans cette année, et j’ai l’impression que c’était hier ! L’année dernière, avec Pierre Bertrand (mon codirecteur artistique), nous avons décidé de mettre le groupe en stand by ou jachère pendant un temps non déterminé. C’est assez classique d’ailleurs comme phase dans un groupe. Chacun se réalise dans ses projets et nous prenons chacun notre direction. Je sais que Pierre a sorti un projet avec Michel Fugain et compose pour des séries télévisées. Pour le moment, je ne sais pas si nous nous retrouverons un jour sur un projet artistique commun.

Dans le Grand Ouest, on vous connaît aussi comme l’un des fondateurs des festivals jazz de Segré (Saveurs Jazz), de La Ferté-sous-Jouarre (Ferté Jazz) et le parrain de Jazz en baie au Mont-Saint-Michel. Vous avez également fondé le Wolfijazz Festival à Wolfisheim en Alsace. Qu’est-ce qui vous fait courir ainsi Nicolas Folmer ?

Tout d’abord, tout cela est le résultat d’un travail d’équipe, ne l’oublions pas ! Je m’occupe de la partie artistique et j’ai simplement essayé de mettre en relation différents acteurs. J’ai commencé ma carrière il y a vingt ans, c’est donc l’heure d’un premier bilan, tout le monde connaît cela. J’ai conscience que c’est une chance d’être artiste et de pouvoir s’exprimer. Même si je suis loin d’avoir réalisé tous mes rêves, il est temps de me demander comment apporter une petite pierre à l’édifice de l’intérêt général. Les trois festivals dont je suis coïnitiateur (Saveurs Jazz, Wolfijazz et Ferté Jazz) sont des projets de territoires forts qui ont su y trouver leur place et qui vivent aujourd’hui à l’année. Ils contribuent à favoriser l’accès à la culture pour tous : politique tarifaire basse, éclectisme de la programmation, découverte de talents… Ils contribuent aussi à l’économie. L’industrie de la culture contribue sept fois plus au P.I.B. (produit intérieur brut) que l’industrie automobile, un rapport récent est opportunément venu le rappeler. Un projet de territoire, c’est d’abord du bonheur, de nouveaux lieux d’expression et de création pour les artistes, la diversité culturelle favorisée, mais aussi de l’activité économique directe et indirecte. À noter que ces festivals font partie du prestigieux réseau SPEDIDAM (Société de perception et de distribution des droits des artistes interprètes). La SPEDIDAM, comme société des artistes interprètes, contribue largement à la culture dans notre pays par les aides qu’elle octroie au spectacle vivant *.

Merci à vous, Nicolas Folmer, d’avoir bien voulu répondre à nos questions.

C’est moi qui vous remercie pour leur pertinence et pour tout votre travail sur le site ! 

Propos recueillis par
Jean-François Picaut

* En voici quelques exemples, pour information :

On peut aussi consulter


Sphere, de Nicolas Folmer

Un album Création Jazz / Cristal records, distribué par Harmonia mundi (2014)

Avec : Nicolas Folmer (compositions, trompette), Daniel Humair (batterie), Emil Spanyi (piano), Laurent Vernerey (contrebasse), Michel Portal (clarinette basse et saxophone soprano), Dave Liebman (saxophones ténor et soprano, flûte ethnique)

Photo de Nicolas Folmer : © Christophe Charpenel