Festival Up ! – Biennale internationale de cirque, 15e édition, à Bruxelles

Projet-PDF-Cartons-Production- Festival-Up-2018 « Projet PDF », par Cartons Production © Ian Grandjean

Déferlante circassienne à Bruxelles

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Plusieurs temps forts sont programmés jusqu’en mars 2019, dans le cadre de Focus Circus Brussels, dont une avalanche de festivals. C’est Festival Up ! – Biennale internationale de cirque qui ouvre les festivités, avec une programmation de qualité. De quoi ensoleiller mars et surtout changer les a priori sur le cirque.

Mais pourquoi diable le grand public associe-t-il le cirque à des clichés d’un autre âge ? Voilà ce que se sont demandés des participants de Fresh Circus, séminaire international pour le développement des arts du cirque organisé en ouverture de Focus Circus Brussels. En effet, lions, clowns, acrobates (« empaillettés » ou pas) délivrent une vision quelque peu déformante. Pourtant, qui connaît le cirque contemporain sait combien il peut être protéiforme et innovant.

Jusqu’au 25 mars, cette 15e édition propose 30 spectacles (dont 8 créations) dans 13 institutions culturelles bruxelloises. C’est l’évènement phare de l’Espace Catastrophe, le centre international de création des arts du cirque et la plus importante organisation dédiée à la création circassienne en Belgique francophone, comme l’expliquent Catherine Magis et Benoît Litt, les directeurs : « Le Festival Up ! – Biennale internationale de cirque, est aujourd’hui devenu l’un des immanquables rendez-vous de la scène circassienne belge et internationale, par le développement d’une programmation ambitieuse, des partenariats culturels diversifiés, une fréquentation publique impressionnante (près de 10 000 spectateurs en 2016, soit une augmentation de 50 % par rapport à l’édition précédente), un taux de remplissage exceptionnel de 90 % et par l’accueil de 170 programmateurs professionnels, belges et internationaux ».

 Richesse et diversité

Heureusement, des festivals comme celui-là délivrent une autre image que celle du cirque traditionnel. Car, non, le cirque ne sent pas le fauve. D’ailleurs, les animaux sauvages sont de plus en plus rares, voire interdits, dans les spectacles. Non, les circassiens ne se limitent pas aux clowns. Et si clown il y a, ils ne font pas tous hurler de rire, comme Léandre (Rien à dire), un mime catalan qui livre un spectacle non dénué de nostalgie.

Le cirque, c’est alors du muscle, en veux-tu en voilà ? Non, il existe de nombreuses autres disciplines et la gymnastique de l’esprit prime parfois sur les acrobaties. Certes, la majorité livre un concentré d’efforts physiques intenses. Par exemple, en réponse à la violence de la rue, celle de Bogota où ils ont développé leur style en autodidacte, les six acrobates d’El Nucleo (Somos) racontent le plaisir et la force d’être ensemble. Ils expriment, avec leur corps, ce que peut être la fraternité.

Après ces hommes, la belle équipée de Cartons Production porte, quant à elle, le féminisme à bout de bras, avec 17 acrobates venues de compagnies et d’horizons divers, rassemblées dans un projet unique (Projet Pdf). Enfin, la Habeas Corpus Compagnie (Burning) ne lésine pas non plus sur les forces de Julien Fournier pour traiter du burn-out. Mais d’autres préfèrent jongler avec les concepts ou apprivoiser les mots, comme Proyecto Precipicio, qui cherche des réponses aux déséquilibres existentiels, dans Lugar, notamment à l’aide d’un nouvel agrès et du philosophe Diego Vernazza.

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« Somos », par El Nucleo © Sylvain Frappa

Grammaires gestuelles

Certains, avec ou sans prouesses spectaculaires, proposent même des spectacles à portée philosophique. Ainsi, dans les infinies variations du main-à-main, Elsa Bouchez
 et Philippe Droz (la Scie de Bourgeon, Innocence) se portent et se supportent, se poussent et se repoussent. Elle craint la vieillesse. Lui temporise, car le corps s’adapte toujours à la réalité de la vie. Les faiblesses deviennent presque des forces.

Enfin, non, non, non, les paillettes ne sont pas obligatoires, comme au Cirque du Soleil, car les arts du cirque peuvent briller de mille autres feux : la colère, voire la rage de vivre, ou la farouche volonté de refaire le monde. Inspiré du Manifeste du futurisme de Marinetti, Juventud utilise les objets de jonglerie comme instruments poétiques et paroles révolutionnaires. À travers les corps de ses interprètes, le spectacle rend compte de la brutalité de notre société moderne.

Variée dans ses modes d’expression, la programmation l’est aussi dans les formats, puisqu’on y trouve des petites formes et numéros, qui relèvent de l’A.D.N. du cirque, présentés en salle, sous chapiteau ou dans l’espace public, mais aussi des spectacles longs, à l’écriture narrative ou performative. La programmation de Up ! donne ainsi une large place aux artistes hors-norme qui mêlent les disciplines.

Indisciplinés

Beaucoup intègrent la danse. C’est logique, pour Des hommes qui portent et des femmes qui tiennent (Face A : block party), une compagnie qui mise sur l’énergie urbaine de la break dance, spécialité de Kurtis Garcia. Normal, encore, pour Guerre, car Samuel Mathieu s’est inspiré d’un projet de film-ballet imaginé par Yves Klein en 1954 et jamais réalisé. Avec ses danseurs et ses sangleurs, le chorégraphe libère les corps de la pesanteur. Il dessine des mouvements qui, entre force et tension, réconcilient les extrêmes. Mais on n’a jamais vu de la danse en volume comme celle-ci !

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« Portmanteau », de Mira Ravald & Luis Sartori do Vale © Luis Sartori do Vale

De même, Nilda Martinez et Christian Serein-Grosjean s’éloignent d’une approche purement circassienne pour développer une écriture du corps à l’écoute de leurs états intimes. Dans le Phare, ils explorent une relation humaine nourrie de rapprochements et d’antagonismes. Cette relation est mise en jeu sur le plateau, à l’épreuve de la manipulation d’objets, et chorégraphiée.

Mira Ravald et Luis Sartori do Vale proposent, quant à eux, une tentative organique et sensuelle qui mêle l’art du corps en mouvement aux nouvelles technologies. Dans Portmanteau, les corps se glissent sous les intrigantes images projetées sur un grand écran. Au croisement du cirque et des arts visuels, ce monde poétique et déroutant déploie sa grâce nostalgique au son d’une chaleureuse contrebasse.

Entre théâtre et danse, les Menteuses, elles, s’acoquinent avec le cinéma, dans le remarquable À nos fantômes. D’autres encore jouent avec les codes et cultivent l’irrévérence avec une certaine liberté de ton. Pour illustrer et surtout alimenter le propos de Mémoire(s), le Poivre rose emprunte également au cinéma, ainsi qu’à la photographie et aux arts plastiques. One Shot ! pousse un peu plus loin le bouchon. Un mât chinois, des balles, une planche, une perceuse, cinq haches, un micro et une guitare électrique : voilà de quoi permettre à Foucauld Falguerolle et Maxime Dautremont de jouer à se faire peur et à faire peur !

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« À nos fantômes », de la Cie Les Menteuses © Fabrice Mertens

Si la musique est souvent présente, elle ne sert pas qu’à illustrer. Le Théâtre d’1 jour (Strach) rassemble le cirque et l’opéra, en toute intimité dans son propre chapiteau, pour retrouver un cirque des origines, sauvage et étrange, où une voltigeuse et une chanteuse lyrique, ensemble, défient les airs. De porté en porté, elles dépassent leurs angoisses et retrouvent la confiance. Les corps se touchent, les voix se laissent porter.

Enfin, Stoptoï creuse un sillon atypique. Loop est un spectacle de jonglage où les objets, comme les corps, se transforment en rythme et en rupture avec la musique. Construit avec l’énergie d’un concert, il explore les limites des formes et de la matière juste avant la rupture. Et c’est très original.

Hymnes à la différence

Tandis que d’indécrottables artistes revisitent les vieux standards du cirque de façon décomplexée, d’autres circassiens, tour à tour et en même temps acrobates, danseurs, performeurs, acteurs, magiciens, plasticiens, repoussent les frontières des genres. Toutes ces propositions passionnantes, source d’émotions plurielles, déjouent bel et bien les stéréotypes. Et, à ce titre, le lancement du festival avec Hyperlaxe est emblématique de ce que souhaitent Catherine Magis et Benoît Litt : faire bouger les lignes, valoriser les démarches singulières et l’extraordinaire vitalité des collectifs.

Nicolas Arnould et Sophie Leso ont rencontré Axel Stainier à l’occasion d’un spectacle de cirque original et généreux, où une dizaine d’artistes en situation de handicap mental partageaient la scène et les agrès avec d’autres artistes. Tous trois ont eu envie de poursuivre l’aventure et leur complicité dans une compagnie et un spectacle autour de la différence : l’un est trisomique, l’autre pas ; Nicolas est grand et mince, Axel un peu moins. Hyperlaxe chorégraphie leur rencontre, autour de plusieurs défis.

Ce moment touchant a d’ailleurs remporté le Prix de la critique 2017. Belle entrée en matière pour un festival qui confirme, décidément, la place majeure de Bruxelles sur la carte circassienne internationale. 

Léna Martinelli


Festival Up ! – Biennale internationale de cirque, 15e édition

Site ici

Du 12 au 25 mars 2018

30 spectacles programmés dans 13 institutions culturelles bruxelloises

Programmation détaillée ici

Dans le cadre de Focus Circus Brussels 2018-2019

Photo ©  Ian Grandjean © Sylvain Frappa © Luis Sartori do Vale © Fabrice Mertens


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