« La Vita ferma » [La Vie suspendue], Odéon–Théâtre de l’Europe à Paris

« La Vita ferma » © Lucia Baldini

Tendres fantômes

Par Marie Lobrichon
Les Trois Coups

Quelle place laisser dans la mémoire à ceux que nous avons aimé, quand vient la mort ? Porté par un très beau trio d’acteurs et par un texte foisonnant où la drôlerie le dispute à la profondeur, « La Vita Ferma », le spectacle de Lucia Calamaro à l’Odéon–Théâtre de l’Europe, nous entraîne dans une introspection douce sur ce thème universel.

Simona est morte. C’est indéniable, définitif. Pourtant, la voilà sur le balcon de son appartement, à discuter avec son mari Riccardo – Richie, comme elle aime à l’appeler et comme il déteste qu’elle le fasse. La situation est un peu étrange pour elle comme pour lui, mais c’est ainsi, sa présence persiste alors qu’il met en cartons les souvenirs de leur vie commune, les souvenirs d’elle. La mettre en boîte, Simona ? Se débarrasser de son affreux crocodile (pardon, alligator) signé du sculpteur Mimmo Paladino, de sa collection de billes et de ses robes à fleurs, l’oublier ? Impossible ! Mais comment faire, alors ? Comment vivre ? Car plus que de la mort elle-même, c’est de la vie sans, ou plutôt, avec Simona dont il est question, pour Riccardo et leur fille Alice. En trois actes construits autour de moments cruciaux, comme « suspendus », évoquant cette relation à l’être disparu, ou en train de disparaître (juste après la mort, juste avant, puis dans l’oubli, bien plus tard), les trois personnages livrent leur âme et leur pensée, se chamaillent, s’agacent, s’interrogent sans fard. Et surtout, se parlent.

On pourrait craindre que cette thématique n’appelle un traitement sombre, et que le poids de l’héritage théâtral dans lequel s’inscrit le texte de Lucia Calamaro ne se ressente. Car à travers cette thématique universelle, La Vita ferma convoque la figure du spectre, un topos incontournable du théâtre. L’attirail philosophique que l’on sent sourdre laisse d’ailleurs entendre que l’auteure n’a pas pris le défi à la légère. Pourtant, ne reste dans le spectacle qu’une impression d’étonnante légèreté. Comme si le poids de l’héritage s’était transmué en clarté et en simplicité, de la même manière que dans le travail de deuil et à l’image de l’espace scénique, nu et éclatant de blancheur, avant que la couleur ne revienne progressivement occuper la scène. Évoque-t-on Ricoeur, Wittgenstein, De Certeau ? Ce n’est fait qu’en passant, sans aucun snobisme, pour s’amuser de ces titres de livres que Simona, d’ailleurs, n’a pas lus. Parle-t-on de l’angoisse de la mort ? Soudain la pierre tombale se transforme en papier peint d’une chambre d’enfant. Et si Simona est une ballerine, sa danse n’a rien de macabre, bien au contraire : quand elle esquisse quelques pas, c’est pour livrer une imitation flamboyante de Loïe Fuller, toute en voiles colorés et non sans humour.

Les morts nous parlent, pour le meilleur

Le texte de Lucia Calamaro constitue de toute évidence la force principale de La Vita ferma. On peut y voir un écho à la dramaturgie pirandellienne où, à la facture psychologique de personnages pleinement incarnés, riches d’une histoire et d’émotions, s’ajoute une dimension réflexive et ludique par le langage. Foisonnante, enlevée, pleine d’esprit, instruite et surtout drôle, la parole façonne le spectacle : elle donne chair aux corps, occupe l’espace tout entier. Des logorrhées de Riccardo aux bouderies désarmantes de Simona, des coups d’éclat d’Alice aux chamailleries de ses parents, le plateau ne cesse d’être habité par les mots, en un déferlement tout aussi jouissif que riche et profond, et surtout, terriblement vivant. On ne peut que saluer le tour de force de ce texte, dans lequel l’émotion cohabite avec l’humour et la causerie quotidienne contrebalance la réflexion philosophique, sans jamais l’étouffer. Le résultat en est un plaisir sans mélange pour le spectateur, sinon quelques longueurs qu’on peut regretter. C’est que ça discute, beaucoup – un tantinet trop, dans un spectacle de presque trois heures qui pourrait avantageusement être un peu réduit.

Simona Senzacqua dans « La Vita ferma » © Lucia Baldini
Simona Senzacqua dans « La Vita ferma » © Lucia Baldini

Il n’est sans doute pas excessif de dire que la réussite de La Vita ferma – car c’en est une – tient aussi pour beaucoup au talent et à l’investissement des trois comédiens qui ont participé à sa création. Simona Senzacqua, Riccardo Goretti et Alice Redini sont bien les interprètes qu’il fallait à ce texte, dont ils parviennent à incarner avec brio et générosité les qualités principales : la sincérité, la finesse, l’intelligence, la tendresse et, bien sûr, l’humour. Mention spéciale pour Simona Senzacqua, dont le charisme et le jeu étonnant de vérité rendent inoubliables ses moments sur scène. Une présence fantomatique dont on ne voudrait pas se défaire.

Malgré des longueurs, La Vita ferma reste l’un de ces spectacles dans lesquels on aime à s’attarder, dont on se prend d’affection et qu’on laisse nous hanter pour que les mots, les idées et les images fondent en nous comme un bonbon à la réglisse. On en ressort peut-être un peu plus humain, plus riche de pensées et d’émotions, le sourire aux lèvres et du baume au cœur. 

Marie Lobrichon


La Vita ferma, de Lucia Calamaro

Spectacle en italien surtitré en français

La Vie suspendue suivi de L’Origine du monde, de Lucia Calamaro, est publié aux éditions Actes Sud-Papiers, trad. fr. Federica Martucci, novembre 2017

Traduction française : Federica Martucci Avec : Riccardo Goretti, Alice Redini, Simona Senzacqua

Texte, mise en scène, décors et costumes : Lucia Calamaro

Avec : Riccardo Goretti, Alice Redini, Simona Senzacqua

Durée : 2 h 45

Voir le teaser du spectacle

Odéon-Théâtre de l’Europe • Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès (angle du boulevard Berthier) • 75017 Paris

Du 7 au 15 novembre 2017, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h

De 8€ à 36€

Réservations : 01 44 85 40 40


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☛ Présentation de la saison 2017-18 de l’Odéon-Théâtre de l’Europe

L’Origine del mondo de Lucia Calamaro (critique)