« L’inondation », de Francesco Filidei et Joël Pommerat, Opéra-Comique à Paris

LInondation-Pommerat-Filidei-opera-comique-Stefan-Brion (4) © Stefan Brion

Un opéra « submersif »

Par Maxime Grandgeorge
Les Trois Coups
 
Francesco Filidei et Joël Pommerat signent un opéra sombre et déroutant écrit à quatre mains autour d’un couple en plein délitement. Une œuvre audacieuse entre subversion et submersion, à découvrir à l’Opéra-Comique.

L’Inondation, opéra contemporain écrit à quatre mains par Francesco Filidei et Joël Pommerat, est un projet comme on en voit peu dans le paysage lyrique français. Il s’agit du deuxième opéra du compositeur italien et du quatrième du dramaturge français, qui avait déjà retravaillé trois de ses œuvres pour des productions lyriques (Thanks to my Eyes d’Oscar Bianchi, Au monde et Pinocchio de Philippe Boesmans).

Adapté de la nouvelle éponyme d’Evgueny Zamiatine publiée en 1929, l’Inondation raconte le délitement d’un couple qui n’arrive pas à satisfaire son désir de parentalité. L’opéra met en scène un homme et une femme qui, n’arrivant pas à avoir d’enfant, décident d’adopter une jeune orpheline, fille d’un voisin récemment décédé. Loin de combler leurs désirs, l’arrivée de cette adolescente va perturber l’équilibre du couple et faire basculer la femme dans la folie.

Un texte épuré et une partition exigeante

Joël Pommerat signe un texte épuré, assez pauvre en dialogues, qui se concentre sur la vie de couple des deux personnages principaux. Le dramaturge a décidé de recourir à un narrateur qui délivre les principales informations contextuelles. Si Pommerat parvient à trouver l’équilibre entre texte parlé et chanté, la trivialité de certaines scènes peine à convaincre, comme cette discussion plus ou moins métaphorique sur la force des marées, qui ressemble à une leçon de SVT !

Contrairement à certaines œuvres contemporaines, Filidei a conçu la partition pour un orchestre classique, sans instruments électroniques, ni bandes enregistrées. La partition fait appel à un large éventail vocal, embrassant toutes les tessitures du registre le plus grave (baryton-basse) au plus aigu (contre-ténor, rare en musique contemporaine). Classique dans la forme, cette œuvre lyrique convoque également toutes les formes du langage opératique, de la musique instrumentale aux récitatifs en passant par les airs (en solo, duo ou trio).

La musique, résolument contemporaine, multiplie les dissonances. Elle oscille entre passages tempétueux frôlant le chaos sonore (la scène d’ouverture et le final), moments apaisés impressionnistes (le retour du printemps, scène 6 de l’Acte I) et épisodes grinçants (ritournelle moqueuse et enfantine de la fin de l’acte I). Francesco Filidei tire des sons étonnants de l’Orchestre de Radio France, dirigé par Emilio Pomarico, et recrée l’environnement sonore de cet immeuble, reproduisant les hurlements du vent, le chant des oiseaux ou le bruit de la pluie. Le compositeur porte une attention toute particulière aux percussions, composées ici d’objets en tous genres (ustensiles de cuisine, jouets, outils, etc.).

Un réalisme clinique

La scénographie, souvent minimaliste chez Pommerat, est ici beaucoup plus spectaculaire qu’à l’accoutumée. Le décor imaginé par Éric Soyer – un immeuble en coupe haut de trois étages – permet de suivre simultanément la vie du couple et celle de leurs voisins, l’apparente perfection de la famille du second créant un fort contraste avec le foyer du premier. Les corps sont baignés dans une lumière crue et artificielle qui renforce l’aspect inquiétant de l’action.

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© Stefan Brion

Côté mise en scène, Joël Pommerat opte pour un réalisme sombre et clinique. La direction d’acteurs développe la part d’ombre des personnages et leurs relations troubles, pas toujours explicitées par le livret – notamment celle de l’homme et de l’adolescente. Scène ralentie (effet presque comique), comme pour s’adapter à la temporalité de l’opéra, beaucoup plus longue que celle du théâtre.

Le compositeur et le metteur en scène ne s’étant pas mis d’accord sur la manière d’incarner le personnage de la jeune fille (le premier voulant une voix mûre, le second une figure adolescente), ils ont décidé de le dédoubler. Celui-ci est à la fois interprété par une comédienne de 14 ans qui chante en playback et par une chanteuse lyrique. Joël Pommerat corse les choses en faisant parfois apparaître en même temps la comédienne et la chanteuse présente sur scène, comme pour figurer la matérialisation d’une conscience ou l’apparition d’un fantôme.

Un casting efficace malgré des rôles inégaux

Cette création est portée par des interprètes efficaces qui se partagent des rôles leur permettant plus ou moins de briller. Chloé Briot interprète l’héroïne, une femme au bord de la folie, désespérée de ne pas tomber enceinte et jalouse de sa fille adoptive. Elle est particulièrement éblouissante dans la scène finale au cours de laquelle elle sombre dans la folie. Elle est accompagnée par Boris Grappe qui incarne un mari aimant mais souvent absent, personnage inquiétant à la voix grave et au timbre sombre. La jeune fille est interprétée par la comédienne Cypriane Gardin, qui incarne une adolescente pleine d’ambiguïté, et la chanteuse Norma Nahoun, qui livre l’une des plus belles prestations vocales de la soirée.

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© Stefan Brion

Le couple du dessus est interprété par le ténor Enguerrand de Hys, voisin sympathique à la voix chaude, et l’alto Yael Raanan-Vandor, voisine attentionnée, mère de famille catholique à la voix rassurante. Le casting est complété par le contre-ténor Guilhelm Terrail, formidable dans le double rôle du policier et narrateur, le baryton-basse Vincent Le Texier, médecin plutôt froid, et deux enfants de la Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique.

Il fallait oser se lancer dans une telle aventure lyrique. Francesco Filidei, Joël Pommerat et l’Opéra-Comique l’ont fait. Le résultat, qu’on pourrait qualifier de « submersif » dans la mesure où il submerge les personnages et le public, impressionne par sa puissance et déroute par sa radicalité, subvertit aussi les normes. Quoi qu’on en pense, cette œuvre devrait en tout cas permettre à l’Opéra-Comique d’asseoir sa réputation : être un lieu de création à part entière. 

Maxime Grandgeorge


L’Inondation, de Francesco Filidei et Joël Pommerat, d’après Evgueni Zamiatine

Musique : Francesco Filidei

Livret et mise en scène : Joël Pommerat

Direction musicale : Emilio Pomárico

Avec : Chloé Briot, Boris Grappe, Norma Nahoun, Cypriane Gardin, Enguerrand de Hys, Yael Raanan-Vandor, Guilhem Terrail, Vincent Le Texier

Avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France et les enfants de la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique

Coproduction : Opéra Comique, Angers Nantes Opéra, Opéra de Rennes, Théâtres de la Ville de Luxembourg, Théâtre de Caen, Opéra de Limoges

Photo : © Stefan Brion

Opéra Comique • Place Boieldieu • 75002 Paris

Du 27 septembre au 3 octobre 2019

Durée : 2 heures sans entracte

De 6 € à 90 €

Réservations : 01 70 23 01 31

Diffusé en direct sur Arte Concert le 3 octobre à 20 heures.


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