« Monstre » de Gérard Depardieu, le Cherche Midi

Gérard Depardieu :     
« Il faut oser être »

Par Rodolphe Fouano
Les Trois Coups

DEPARDIEU-MONSTRE-Cherche-MidiBulletin n°17 : en librairie…

Dans « Monstre », publié fin octobre 2017 (Le Cherche Midi), Gérard Depardieu mêle les réflexions et les confidences aux coups de gueule et cris du cœur.

Que l’on ne se méprenne pas : le titre – Monstre – ne renvoie pas à Gérard Depardieu lui-même, mais à une histoire de potier, dans le Berry. Un artisan qui, lorsque « ça le faisait chier de faire des assiettes, toujours les mêmes, prenait sa terre et faisait un monstre. Un énorme monstre. En terre cuite. » Morale de l’histoire : « Il faut que ça sorte ! »

« Vivre, le seul acte révolutionnaire »

Gérard Depardieu libère donc à son tour, en 224 pages, les monstres qui sommeillent en lui, pour « ne pas se faire bouffer par eux », explique-t-il. Et pour sortir, ça sort ! L’objectif : « Vivre véritablement », ce qui lui apparaît comme « peut-être le seul acte révolutionnaire ». Il faut « oser être ».

Et Depardieu, de fait, ose tout. La société, et le monde comme il va, sont passés en revue. Les intellectuels pédants et les (mauvais) journalistes en prennent pour leur grade. À peu près au milieu du livre, est ménagée une « parenthèse » (sic) de huit pages en italiques. L’acteur y rompt le cou à la rumeur, règle ses comptes avec ceux qui l’ont trahi en se répandant dans la presse people à son égard, tente de remettre les pendules à l’heure concernant ses rapports avec Poutine. Et d’assurer : « Eh bien non, je ne me barre pas de la France. »

Certains passages sont assurément provocateurs, d’autres d’une sensibilité troublante sur fond de rare sauvagerie. Déchirant passage qui laisse incrédule à propos du « Dédé », le père de l’acteur, qui n’avait jamais vu la mer et qui exorcisait ses rêves, seul, en silence, lorsqu’il pêchait en rivière une casquette vissée sur la tête.

Partout le même refus du « contrôle », du « respectable », la revendication de la liberté, de la « joie », de « l’excès », la recherche du « partage » et de l’euphorie qui en résulte, sans craindre de montrer ses « peurs », ses « fragilités », son « ridicule »…

« Apprendre à sentir le silence »

Il est beaucoup question de cinéma, naturellement, et aussi de théâtre. Le personnage de Cyrano, qui a tant marqué Depardieu, établit un lien entre les deux arts. L’acteur raconte rapidement sa rencontre avec Jean-Laurent Cochet qui lui a fait lire Caligula et travailler le rôle de Pyrrhus. Puis vient Claude Régy qui lui « a appris à prendre son temps, à jouer avec l’attente, à sentir le silence », alors que « les acteurs au théâtre attaquent souvent trop vite, trop fort. » Il évoque bien sûr Marguerite Duras, et parle précisément de ses « fascinants » silences : « Quand on lui parlait, tout était dans le temps qu’elle mettait à répondre », se souvient-il.

Parler, écouter, comprendre ou pas. Mais être toujours, on y revient. Anecdote révélatrice confiée par l’acteur : « Sur I Want to go home d’Alain Resnais, on tournait en anglais, je ne comprenais pas un mot de ce que je disais, je me contentais d’interpréter la situation, au présent. Tout se passait bien jusqu’au jour où Resnais m’a traduit quelques phrases et m’a expliqué le sens de mes paroles. Là, c’était fini, j’étais incapable de jouer, d’être juste, j’étais paralysé par ce que j’avais à dire. On a dû refaire la scène des dizaines de fois. » Cette confidence devrait être étudiée dans les cours d’art dramatique. Elle laisse songeur et en dit beaucoup sur l’art de l’acteur.

Très beau passage sur Maurice Pialat, d’une « monstrueuse » sensibilité, d’une « poésie incroyable renforcée par une écoute totalement féminine ». Tout au long du livre, les souvenirs fragmentés et les références se précipitent dans un désordre antiacadémique. Saint Augustin voisine avec Barbara, François Truffaut côtoie Musset, Peter Handke précède Maïmonide ou Spinoza… Stefan Zweig, dont la lecture est qualifiée d’« indispensable » apparaît comme un précurseur lucide : « Comment commencer à avancer dans une civilisation qui, peu à peu, perd ses raisons d’être ? ».

L’acteur aborde le thème de sa propre mort en fin de volume, après avoir confié ne pas « croire ». Il assure qu’elle ne « le soucie pas », qu’elle est « sage » et naturelle : « Pour moi, ce n’est pas un point d’interrogation, c’est un joli point d’exclamation sur le vécu. » Il y a décidément du Cyrano dans ce panache ! 

Rodolphe Fouano


Monstre / Gérard Depardieu / Le Cherche Midi, 2017 / 224 p. / 18 €

Présentation de l’ouvrage par l’éditeur ☛