« Nour », de Juliette, un album Polydor / Universal, 2013

Juliette © Antoine Régent

L’automne de Juliette

Par Jean-François Picaut
Les Trois Coups

Après bientôt trente ans de carrière, Juliette a ressenti le besoin du bilan. C’est ce que semble proposer son nouvel album, éclectique comme il se doit.

La cinquantaine entamée, Juliette se retourne pour apprécier le chemin parcouru. L’automne est le temps des fruits, du bilan aussi. Qu’y a-t-il dans la corbeille ? Nos fruits sont ce que nous sommes, en un certain sens. Nour est donc une sorte de revue en dix titres, tendre, drôle, sarcastique, parfois féroce, parfois potache. C’est Juliette, quoi !

Quand on ouvre le livret de Nour, on tombe sur une supplique de l’auteur. Juliette demande une « faveur » à ses auditeurs : écouter l’album « en entier et dans l’ordre », avant d’en faire ce qu’on veut. La demande peut paraître saugrenue, voire un tantinet tatillonne. Elle est pleine de sens, pourtant. On s’en rendra compte après avoir suivi son conseil. Pour les rétifs à toute règle, on leur suggérera néanmoins de bien commencer par le premier titre et de finir par le dernier, et qu’ils flânent entre deux, si ça leur fait du bien !

Commençons donc par la première étape du voyage, Au petit musée. Cette valse lente, très lente même, avec une petite musique qui évoque les jouets d’antan, est une douce évocation un brin nostalgique des traces de « quand l’automne semblait loin » et « Des p’tits je-n’sais-quoi / Qu’on regrettera / Quand l’automne sera là ». La ritournelle du rythm’n blues Belle et rebelle qui lui succède a peu de chances d’entrer dans une anthologie de la langue française. On y retrouve avec plaisir cependant la gouaille de celle, « Toujours demoiselle / Toujours sans belle-doche », qui revendique le droit d’être « Un jour en marcel » et « Un jour en Chanel ».

Nouveau changement d’atmosphère avec la Veuve noire, dans la veine pseudo-réaliste qui a toujours réussi à Juliette. Plaisante évocation d’une femme réduite à tuer ses maris pour faire face « au coût de la vie ». On nous permettra de préférer la version de Maurane pour le Diable dans la bouteille, le « tango hypnotique » qu’elle lui avait offert.

Une petite merveille d’humour… noir

Le « rag-time autobiographique » les Doigts dans le nez est lui une petite merveille d’humour… noir. Cette « ode au mucus », provocatrice à souhait, est bien la « preuve agaçante / De [ses] facilités » ! La chute précieuse, en forme de contrepèterie, vaut la peine d’être citée : « Lors cessons, mon amour / Ces querelles ces discours, / Pourquoi se disputer ? / On se noie dans un dé / Pour un doigt dans un nez… » ! Après cela, il n’y a plus qu’à savourer la reprise instrumentale par le Mademoiselle’s New Orleans Orchestra.

Autre valse lente, et nous sommes à la moitié de l’album, voyez le sens de la composition, Une petite robe noire. Juliette signe seule, paroles et musique, cette fable symbolique qui raconte l’horreur des violences faites aux femmes. On est si mal à l’aise qu’on accueille avec plaisir les joyeuses outrances de l’Éternel féminin traitées en « hard bossa-nova ». On passera vite sur Légende et sur Jean‑Marie de Kervadec, un anticonte de fées et une parodie de « chansons de marins d’eau douce », même si ce sont de très agréables pochades.

Nous voici arrivés au terme du voyage et nous allons trouver la lumière, Nour en arabe, pour clore l’album. Ce très beau texte survole l’espace d’une vie, des peurs de la gamine jusqu’au moment qui « trop tôt viendra » où « vacillera cette / Flamme qui est moi ». À ce moment, dit Juliette, « Je veux pouvoir, moi-même, / Éteindre la lumière » : évocation délicate du droit de mourir dans la dignité.

Qu’il vienne le plus tard possible, ce temps fatidique ! Et que longtemps encore Juliette ait « pour la gloire / En lettres de néon / Brillant sur les boul’vards / La moitié de [son] nom » ! Mais peut-être le temps est-il venu que ce soit votre nom complet qu’on glorifie, Juliette Noureddine ? 

Jean-François Picaut


Nour, de Juliette

Un album Polydor / Universal, 2013

Photo : © Antoine Régent