Portrait de Patrick Penot, codirecteur des Célestins, théâtre de Lyon

Passeur de frontières

Par Michel Dieuaide
Les Trois Coups

Patrick Penot s’apprête à faire relâche dans quelques mois de sa fonction de directeur des Célestins de Lyon, responsabilité qu’il partage avec Claudia Stavisky, metteuse en scène. Je dis bien faire relâche, terme théâtral qui suppose une suspension temporaire de l’activité. C’est que Patrick Penot, qui prendra bientôt socialement sa retraite, ne donne pas l’impression de vouloir cesser là son travail artistique. L’inventeur du festival international « Sens interdits » paraît souhaiter continuer à franchir les frontières. Et, en matière de frontières, l’homme s’y connaît. Risquons un clin d’œil sur la décennie qui s’achève à la tête des Célestins : le mariage théâtral entre une directrice, née à Buenos Aires, portant un patronyme slave, et un codirecteur né dans le Forez, ayant un patronyme français !

Patrick Penot directeur du Théâtre des Cléstins à Lyon le 17 septembre 2013  © Christian Ganet
Patrick Penot, directeur du Théâtre des Cléstins à Lyon, le 17 septembre 2013
© Christian Ganet

Les premières fois

Patrick Penot, de sa voix bien timbrée qu’on imagine sonner discrètement dans les salons du Quai d’Orsay, est venu au monde du théâtre par deux fois. D’abord dans le Berry, où son arrière-grand-mère, fille-mère et plumeuse de volaille, l’emmène au théâtre. Chaque année, à Pâques, après avoir économisé sou par sou, elle fait découvrir à son arrière-petit-fils une trilogie spectaculaire, éclectique et populaire comprenant Passion du Christ, comique troupier et mélodrame. Le petit Patrick est donc confronté très jeune à la diversité d’un théâtre généraliste. Un peu plus tard, après cette initiation sans préjugés, devenu lycéen à Montbrison, les émotions du théâtre le marquent à nouveau. Un jour, dans sa classe, il se trouve face à face avec un gros bonhomme en costume rouge, qui, à l’invitation de son enseignant, joue deux scènes de Molière. C’est Jean Dasté lui-même ! Suite à cette rencontre, d’autres viendront avec le théâtre. Le bonheur des voyages en autocar pour aller découvrir les créations de la Comédie de Saint-Étienne. Enfants admis, publics mêlés. Patrick Penot se prend de passion pour le théâtre.

Après ses années lycéennes, Patrick Penot enchaîne des études de lettres et de droit. Il devient fonctionnaire du Trésor public et y restera dix années à traiter la liquidation des dettes de l’État vis-à-vis de ressortissants étrangers. Déjà des questions qui traversent les frontières !

Dans la tête du jeune homme mûrissent les contenus des échanges avec son père qui refuse de s’accommoder des limites culturelles imposées par l’existence du Rideau de fer. Il suffira d’un premier avatar dans sa vie privée pour que celui qui se rêvait peintre largue les finances publiques et gagne la Pologne.

S’ouvrir aux théâtres du monde

Arrivé à Varsovie, il travaille à l’Institut français. Fidèle à la pensée de son père, il s’enflamme pour Marc Chagall, les œuvres de la Renaissance polonaise, la ville de Cracovie et sa culture millénaire, le théâtre de Sławomir Mrożek. Dans un pays en état de guerre intérieure, Patrick Penot multiplie les rencontres dans l’enclave de l’Institut français. Avec des artistes naturellement avides d’ouverture culturelle et de contacts avec le monde, mais aussi avec de simples usagers des services de l’institut. Son émotion est encore vive lorsqu’il se souvient des jeunes femmes qui venaient copier au service de presse les patrons du magazine Mode de Paris pour pouvoir coudre des robes (à la mode !) à la maison… Il évoque encore l’attitude de l’Église catholique polonaise, prise au piège de ses contradictions, mais acceptant de créer des espaces de tolérance pour accueillir des prestations artistiques contraires à l’idéologie au pouvoir ou carrément scandaleuses par rapport à ses propres dogmes.

De ces années passées à Varsovie, en deux périodes distinctes, qui verront sa vie privée changer, Patrick Penot aime à dire avec un humour subtil qu’il est arrivé en Pologne parce qu’il n’a pas été nommé à Kaboul et à Téhéran. Par deux fois, les violences de la guerre et de la révolution se sont mises en travers de son parcours. Il est en poste alors et successivement à Milan, Vienne, Athènes. Ce périple européen est l’occasion pour lui de rencontres décisives. Celle de Patrice Martinet, actuel directeur de l’Athénée – Théâtre Louis-Jouvet à Paris ou celle de Michel Guérin, philosophe. Patrice Martinet dit du théâtre qu’il n’a pas lieu d’exister, si ce n’est pas un lieu de résistance. Michel Guérin, théoricien de l’art et de la culture, soutient entre autres l’importance du geste de révolte dans son ouvrage consacré à ce qu’il nomme « figurologie ». Comment imaginer de meilleurs amis pour accompagner les actes et la pensée de Patrick Penot ?

Persévérer, sans doute

Quand Patrick Penot retourne à Varsovie comme directeur de l’Institut français, son fils achève une thèse sur l’état de guerre en Pologne pendant la période 1979-1989. Plus que jamais, tout ce qui artistiquement met au cœur du théâtre les questions de résistance, de mémoire et d’identité irrigue le travail de Patrick Penot.

Aujourd’hui, après une décennie passée à la codirection des Célestins de Lyon, où il a invité Lev Dodine, Alvis Hermanis et Thomas Ostermeier et des compagnies venues du monde entier pour le festival Sens interdits, Patrick Penot n’offre pas le visage d’un homme qui envisage de cesser de faire vivre des projets. Son unité personnelle est bâtie sur le désir de faire partager au plus grand nombre l’intérêt de passer les frontières symboliques ou réelles. Dans son bureau, une affiche capte immédiatement le regard. Papier pauvre, impression en noir et blanc. Comme un appel à la mobilisation générale mais pacifique en faveur du théâtre. Son texte : Tadeusz Kantor, Teatr Cricot. Patrick Penot voulait être peintre. Le théâtre a encore besoin de lui. 

Michel Dieuaide

Lire aussi l’entretien avec Patrick Penot


Photo de Patrick Penot : © Christian Ganet