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La rentrée cirque et danse

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Guidée par notre goût pour la diversité des genres et l’audace des formes, voici quelques propositions où performance physique rime avec créativité.

En septembre, plusieurs festivals de cirque permettent souvent de profiter de l’été indien, d’autant qu’ils invitent des compagnies de rue. Commençons par Cergy soit ! dont la programmation est encore de haute tenue, cette année. Ce rendez-vous attendu de la rentrée culturelle francilienne fait la promotion d’une culture ouverte et accessible à tous, autour d’un rassemblement populaire et d’une offre artistique de qualité. Pendant trois jours, il accueille une cinquantaine de compagnies professionnelles avec 150 représentations gratuites qui rassemblent plus de 40 000 spectateurs, avec de nombreux projets participatifs qui réenchantent l’espace public.

Encore du cirque sous toutes ses formes, avec Village de Cirque ! Fortement impliqué dans le sud de Paris et plus particulièrement dans le 13arrondissement depuis sa création, De Rue et De Cirque (2r2c) pose traditionnellement ses chapiteaux sur la pelouse de Reuilly. Pour cette 15édition, le programme est alléchant avec notamment les Dodos du P’tit Cirk.

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Jours [et nuits] de cirque(s) © DR

En attendant CIRCa, festival du cirque actuel à Auch, fin octobre, Jours [et nuits] de cirque(s) nous plonge dans l’innovation transdisciplinaire. Au programme de cette 7édition, des compagnies de cirque venues de tous les continents, de toutes les esthétiques : Cie Les singuliers (Entre), Zampanos (le Petit Cercle boiteux de mon imaginaire), Cie Microsillon (Urban et Orbitch), Cie Fheel Concepts (Hold on), Yoann Bourgeois (Fugue VR), Akoreacro (Dans ton cœur)…

Le CIAM avait accueilli leur tout premier chapiteau en 2013, où Akoreacro avaient emporté le public à grand coup de Klaxon. Ces acrobates se posent (si l’on peut dire !) à nouveau au CIAM pour les premières représentations de leur nouvelle création dans le sud-est. Cirque de haut niveau, musique live… Les ingrédients qui ont fait leur succès sont toujours au rendez-vous, accompagné cette fois sur une mise en scène de Pierre Guillois.

À La Villette, Johann Le Guillerm présente l’acte 2 de Secret, la partie spectaculaire de son projet Attraction qu’il déploie depuis près de vingt ans sous des formes diverses (lire la critique ici). Il le définit comme « une utopie, l’affirmation que le monde peut être réélaboré par soi-même pour ne pas le subir mais mieux l’éprouver, le penser, le vivre ». Malgré les années, le mystère de Secret demeure insondable. L’œuvre défie le temps.

Dans son spectacle Hate, Laetitia Dosch, souhaite revenir à une relation plus essentielle à l’autre. Ayant beaucoup appris de la sagesse de l’animal, elle le fait parler, invente sa pensée et son regard sur notre espèce : « Hate est un conte, une fable sombre où il est donné un peu plus de liberté que d’habitude à une femme et un cheval ». Ce succès de la saison passée est repris au Monfort.

Danse à tous les étages

Le Festival d’Automne à Paris a construit des histoires au long cours avec les plus grands artistes de notre temps. Parmi eux, l’un des plus importants chorégraphes du XXème siècle, Merce Cunningham. Son « œuvre n’a cessé de repousser les frontières de la danse comme du spectacle vivant, de la musique et des arts plastiques », écrit Emmanuel Demarcy dans l’édito de cette 48édition. Au Châtelet, à Chaillot, à l’Espace Cardin, une foison de compagnies célèbre donc le maître qui aurait eu 100 ans cette année. Une digne rétrospective de son œuvre.

Quant à l’histoire entre La Ribot et le festival, elle s’écrit depuis quinze ans. Figure emblématique de la nouvelle danse depuis le milieu des années 1980, la chorégraphe crée des œuvres scéniques au statut mouvant, se jouant des traditions. Le portrait qui lui est aussi consacré invite à un parcours entre musées et plateaux de théâtre.

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« Shazam », dans le cadre de « Tout doit disparaître », de Philippe Decouflé © Quentin Bertoux

Philippe Decouflé et sa compagnie DCA revisite 35 ans de carrière en investissant Chaillot, du foyer aux coulisses, avec un parcours ponctuée d’extraits de ses pièces. Un cadavre exquis pour quarante danseurs, comédiens, acrobates et dix musiciens. La déambulation peut prendre de quatre à cinq heures (lire la critique ici).

Autre grand chorégraphe, Angelin Preljocaj maîtrise encore un peu plus son art avec Winterreise interprété en live. « Les 24 lieder de Schubert composent une atmosphère intime que je voudrais partager au cours de ce Voyage d’hiver, qui en fait est celui de la vie. Je l’imagine comme un jardin d’hiver, mais où les prémices des saisons à venir sont aussi présentes. Une sorte de laboratoire expérimental de la vie », explique l’artiste. Une partition en noir et blanc du Ballet Preljocaj au Théâtre des Champs-Élysées début octobre, dans le cadre d’une belle tournée avec des dates dans toutes la France, pendant que celle de Gravité (lire la critique ici) se poursuit.

Événement majeur de cette rentrée, la dernière création d’Akram Khan a été présentée par le Théâtre de la Ville au 13ème Art. Un choc ! Outwitting the devil avait déjà médusé le public de la Cour d’honneur du Festival d’Avignon, en cherchant à dompter le Temps, ce diable. La tournée européenne (notamment en Belgique) a commencé (avec de trop rares représentations en France).

On se consolera donc avec Xenos, pour lequel le chorégraphe se plonge dans les archives de ces hommes qui firent la grande guerre. Un solo à ne pas manquer en décembre à La Villette (toujours programmé hors les murs par le Théâtre de la Ville). Un hommage qui s’annonce saisissant, car il ressuscitera la mémoire perdue des Cipaye, ces soldats indiens envoyés en masse par l’Empire britannique dans les tranchées, pendant la Guerre de 14-18.

Pour changer des spectacles

Mettre en ligne, chaque jour, une minute de danse auto-filmée, c’est le pari de Nadia Vadori-Gauthier, un sacerdoce né du choc provoqué par l’attentat contre Charlie Hebdo. Une minute de danse par jour : un pari fou qui totalise plus de 1 700 minutes. Depuis 2015, la chorégraphe évolue chaque jour dans des environnements différents, avec des gens divers, usant de multiples matériaux. Ses danses parfois traversées d’échos violents de l’actualité distillent une douceur infinitésimale dans la ville et nos espaces du quotidien. Ce geste poétique et engagé déplace le regard, invitant à rêver autrement le monde. De cet acte de résistance insolite, Jérôme Cassou a réalisé un documentaire, Une joie secrète, sorti en salles le 11 septembre.

Parce que les spectacles se complètent volontiers par la lecture d’ouvrages, signalons la réédition chez Flammarion du Guide de Philippe Noisette avec les photos de Philippe Laurent. Présentation de vingt chorégraphes phares et des « Maîtres à danser », dates repères, et mots clés émaillent une réflexion vive permettant d’approcher la danse contemporaine en toute sérénité.

Le journaliste Philippe Verrièle, dont on avait beaucoup apprécié Danser la peinture, vient de publier, aux Nouvelles éditions Scala, la série Regardez la danse !, qui « permet d’apprendre à mieux regarder et invite à se débarrasser des préjugés », selon les mots de l’auteur. Une multiplicité des points de vue sur le sujet, destiné aussi bien au public amateur de danse qu’aux professionnels : « Qu’est-ce que la danse ? » ; « Qu’est-ce qu’un chorégraphe ? » ; Qu’est-ce qu’un danseur ? » ; « Quel sens à la danse ? » ; « Peut-on écrire la danse ? ». « Il fallait en venir aux mots », écrit Philippe Verrièle dans sa postface. Indispensable ! 

Léna Martinelli


Cergy soit ! • Cergy-Pontoise, du 20 au 22 septembre 2019 • Plus d’infos ici

Village de Cirque, 15édition • Pelouse de Reuilly, du 13 au 22 septembre 2019 • Plus d’infos ici

Jours [et nuits] de cirque(s), 7édition • Aix-en-Provence, du 26 au 29 septembre 2019 • Plus d’infos ici

CIRCa – Festival du cirque actuel, 32eédition• CIRCa, Pôle national cirque à Auch, du 18 au 27 octobre 2019 • Plus d’infos ici

Secret (temps 2), de Johann Le Guillerm • La Villette, Espace Chapiteaux, du 24 septembre au 20 octobre 2019 • Plus d’infos ici

Hate, tentative de duo avec un cheval, de Laetitia Dosch • Monfort, du 25 au 28 septembre et du 1er au 4 octobre 2019 • Plus d’infos ici

Portrait de Merce Cunningham • Châtelet, Chaillot, Espace Cardin, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, du 28 septembre au 21 décembre 2019 • Plus d’infos ici

Portrait de La Ribot, Centre Pompidou, au CND, au Centquatre et à l’Espace 1789 de Saint-Ouen, du 14 septembre au 16 novembre 2019 • Plus d’infos ici

Tout doit disparaître, de Philippe Decouflé • Théâtre national de Chaillot, du 27 septembre au 6 octobre 2019 • Plus d’infos ici

Winterreise, d’Angelin Preljocaj • Théâtre des Champs-Élysées, dans le cadre de Transcendanses, du 3 au 5 octobre 2019 • Plus d’infos ici

Outwitting the devil, d’Akram Khan • Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence, les 29 et 30 novembre 2019 • Plus d’infos ici • Tournée complète ici

Xenos, d’Akram Khan • Grande Halle de la Villette, du 12 au 22 décembre 2019 • Plus d’infos ici

Le Guide, de Philippe Noisette, photographies de Philippe Laurent, Flammarion, septembre 2019, 224 pages, 19,90 € • Plus d’infos ici

Regardez la danse, de Philippe Verrièle, nouvelles éditions Scala, 2019, 80 pages, 8 € chaque volume • Plus d’infos ici

« Put your Heart under your Feet... and walk / à Elu », de Steven Cohen © Pierre Planchenault

Montpellier Danse 2017, 37e édition, à Montpellier

Montpellier Danse : une 37édition « bigarrée »

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Rendez-vous incontournable, Montpellier Danse invite chaque année les chorégraphes contemporains les plus en vue. Le festival se déroule jusqu’au 7 juillet.

Depuis 1981, tous les regards d’amateurs de danse contemporaine sont braqués sur Montpellier Danse. En effet, c’est là que les grandes créations des Diverrès et Montet, Chopinot, Larrieu, Decouflé, Bouvier-Obadia, Marin, entre autres, y ont été découvertes, en plus de celles (quasi systématiquement présentées) de Dominique Bagouet et Mathilde Monnier.

Associé au mouvement bouillonnant de la nouvelle danse (et ses prolongements), avec laquelle il entretient une fidélité sans faille, le Festival accompagne de jeunes artistes. Les compagnies et chorégraphes de plus grande notoriété internationale (Batsheva, Nederland Dans Theater, Anne Teresa de Keersmaeker, William Forsythe, Sankaï Juku, Sasha Waltz, Jan Fabre, Saburo Teshigawara, etc.) s’y produisent aussi régulièrement.

Le Festival impulse donc les tournants ; il questionne les tendances esthétiques en matière chorégraphique. L’engagement d’une recherche tous azimuts va souvent de pair avec un discours sur le monde. On peut le vérifier avec la programmation de cette année, comme toujours de haute tenue, laquelle compte pas moins de treize créations.

Voyages et déflagrations

Angelin Preljocaj a fait l’ouverture en reprenant, pour son Ballet, les Pièces de New York (Spectral Evidence et la Stravaganza), un précipité de cultures créé pour le New York City Ballet, il y a quelques années. Le Dutch National Ballet clôt la programmation, avec deux pièces de Hans van Manen. Entre temps, l’habituelle tête d’affiche, Mathilde Monnier, s’associe à l’écrivain Alan Pauls pour l’une des créations les plus attendues de Montpellier Danse, El Baile, née d’un voyage en Argentine et portée par douze interprètes de Buenos Aires.

Marie Chouinard, quant à elle, présente une reprise, Soft virtuosity, still humid, on the edge, créée au Dance Festival de Stuttgart. Véritable ambassadrice du Québec, sa compagnie est applaudie partout sur la scène internationale, notamment à la Biennale de danse de Venise, qu’elle dirige, mais elle se produit pour la première fois à Montpellier. C’est notre coup de cœur. Sa parole tranchée dans le vif de la danse montre les vacillements de l’homme, la violence de l’exil. C’est littéralement saisissant.

« Duos », d’Emanuel Gat © Julia Gat

« Duos », d’Emanuel Gat © Julia Gat

Autre belle découverte de cette édition : TENWORKS (for Jean-Paul), du brillant Emanuel Gat, chorégraphe associé depuis 2013. Sous prétexte de rendre hommage au directeur du Festival, Jean-Paul Montanari, il déploie un condensé de son style, avec ses danseurs et ceux du Ballet de l’Opéra de Lyon, tous à la technique irréprochable. Une danse puissante dont émerge une dialectique entre ensembles et duos. Il a également proposé une série de danses à deux dans l’espace public, entretenant ainsi la relation avec les publics locaux, professionnels et amateurs, entamée depuis longtemps ici.

Parmi les autres spectacles remarqués : l’artiste plasticien, chorégraphe et performeur Steven Cohen interroge la question raciale et le regard porté sur l’homosexualité. Antonio Canales et Rafael Campallo rendent hommage à ceux et celles qui ont marqué de leur empreinte l’histoire du flamenco. Sharon Eyal et Gia Behar présentent une danse agitée au plus près du corps. Provocatrice, engagée pour la libération de la femme, l’Ivoirienne Nadia Beugré, quant à elle, ne cherche pas à plaire, mais à vaincre. Dans Tapis Rouge, elle révèle les dessous d’un pouvoir qui piétine une humanité exploitée, sans oublier de mettre en perspective l’histoire du colonialisme.

On peut aussi approcher la danse avec le cinéma : la projection des vingt-trois œuvres de Merce Cunningham et de deux documentaires consacrés au grand maître retracent près d’un demi-siècle de danse en images. Sans oublier les rencontres, grandes leçons de danse et cours en plein air donnés par les artistes du Festival et ouverts à tous. Voilà donc autant d’expériences inédites et un condensé d’histoire bien appréciables.

Le bar de l’Agora © Sarah Meneghello

Le bar de l’Agora © Sarah Meneghello

Un festival ancré dans son époque et sur son territoire

À cheval sur plusieurs générations (le plus jeune chorégraphe a 35 ans et l’aîné, 85 ans), Montpellier Danse représente toujours différentes disciplines (néo-classique, post modern dance, hip hop, performing art) et tous les continents sont représentés (sauf l’Asie). Premières internationales et reprise importantes composent une bien belle édition « disons, bigarrée », comme la qualifie son directeur. Un festival installé dans toute la ville et sa périphérie. Si l’Agora (Cité internationale de la danse partagée avec le Centre chorégraphique national, dirigé par Christian Rizzo) est le centre névralgique du Festival, au Couvent des Ursulines, la manifestation se déploie effectivement dans plusieurs lieux disséminés dans Montpellier Méditerranée Métropole.

En plus de son développement géographique, Montpellier Danse est de plus en plus présent toute l’année puisque, depuis 1996, il orchestre aussi bien la saison d’hiver que le festival d’été. Un grand nombre de compagnies y travaillent. D’ailleurs, lors d’une conférence de presse, Jean-Jacques Goron a détaillé les actions de la Fondation BNP Paribas, dont il est le délégué général, en matière de mécénat : « Nous soutenons Montpellier Danse depuis 2012, autour d’un programme de résidence, tout au long de l’année, un programme qui a déjà bénéficié à une soixantaine d’artistes ». Accompagnée de sa collaboratrice Marjorie Carré, il en a profité pour souligner la spécificité de leurs missions pour la danse contemporaine : « Depuis 32 ans, nous soutenons la création chorégraphique et les échanges internationaux, avec une méthode d’accompagnement sur le long terme, pour faciliter le temps de recherche et de création de nombreux chorégraphes, dont Mourad Merzouki, Sidi Larbi Cherkaoui, Alonzo King, Phia Ménard, ou encore Emanuel Gat. Avec nos artistes, c’est une affaire de rencontres, de fidélités et de libertés ». Une complicité artistique qui contribue à la vitalité de la création, que ce soit à Montpellier Danse ou sur d’autres scènes chorégraphiques. 

Léna Martinelli


Montpellier Danse, 37édition

Site du festival     

Du 23 juin au 7 juillet 2017, dans toute la ville

Théâtre de l’Agora (bureaux du festival) • Bd Louis-Blanc • 34000 Montpellier

Réservations : 0 800 600 740 et ici 

Tarifs : de 18 € à 28 €

Photos : © Pierre Planchenault © Jean-Claude Carbonne © Martin Colombet © Hans Gerritsen © Julia Gat © Sarah Meneghello 

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Technopolis, par Marie Pons

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Avec Mourad Merzouki, le danseur devient le musicien de la lumière, par Fatima Miloudi

« Roméo et Juliette » © J.C. Carbonne

« Roméo et Juliette », de Shakespeare, Théâtre national de Chaillot à Paris

Un diamant brut dans un monde en guerre

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Angelin Preljocaj reprend avec sa troupe un ballet commandé par l’Opéra de Lyon en 1990. Son « Roméo et Juliette » actuel a grandi, s’est enrichi de nouveaux corps et des bruits du monde. Son éclat n’en est que plus pur. Un cadeau de Noël céleste, en ces temps troublés.

« Quand on s’aime et qu’on fait l’amour, on brûle son énergie et après, on se sent heureux et on se moque du reste. Mais les détenteurs du pouvoir ne peuvent admettre que l’on soit ainsi. » Le parti pris adopté par le chorégraphe dans Roméo et Juliette est aiguillé par ce commentaire extrait de 1984 d’Orwell. Sa lecture de la tragédie shakespearienne évacue la rivalité entre les deux familles nobles, Capulet et Montaigu. Exit les parents, et le désir de Roméo de venger Mercutio (tué par Tybalt) : l’adolescent ne songe qu’à revoir sa Juliette, quitte à tuer un soldat du dictateur pour cela. Preljocaj ne s’intéresse qu’au conflit politique et social entre deux camps (des dictateurs miliciens et des oppressés pauvres) et au choc amoureux. L’union hors la loi de Roméo et Juliette vient en effet morceler les oppositions et inventer un espace de désordre et de liberté : leur passion, peinte en clair-obscur, illumine un temps les ténèbres d’un régime totalitaire.

Dans les années 1990, la scénographie du dessinateur Enki Bilal s’inspirait des pays communistes de l’Est. Aujourd’hui, elle fait songer à d’autres guerres, à d’autres conflits religieux, idéologiques, ethniques, à d’autres gouvernements (démocratiques ou non, en état d’urgence) voulant éradiquer les déclassés, les sans-abri, les migrants, etc. Le spectateur se trouve d’emblée immergé dans un climat de guerre civile : dès l’entrée dans la salle sombre, il est asphyxié par la fumée, alarmé par les faisceaux inquisiteurs des projecteurs. Puis les sons l’envahissent : ronflement de machines, hélices d’hélicoptères, et enfin, la dramatique Danse des chevaliers de Prokofiev.

Sur le plateau, les deux camps (et les amants) sont séparés par l’immense mur d’une prison – forteresse ou bunker – à la fois réaliste et futuriste. Cette enceinte, surveillée par des gardes et un chien masqués, est censée empêcher le peuple de S.D.F. en haillons (les Montaigu) de s’introduire dans la cité de l’Ordre noir (dirigée par les dictateurs Capulet). Mais ce mur tatoué d’empreintes, troué, tanné comme une vieille peau, ne gêne guère les marginaux fantasques pour entrer dans la place – un espace de jeu multiple, à la fois extérieur et intime (place publique, salle de bal, chambre, église).

Les deux clans sont clairement distincts : les costumes inventés par les artistes Enki Bilal et Fred Sathal les opposent, ainsi que les mouvements (géométriques, voire robotiques, ou joyeusement virtuoses). Dans ce monde manichéen, le trait pourrait paraître forcé, les signes trop lisibles. Pourtant, il n’en est rien. Tout l’art du spectacle tient justement à la fusion parfaite entre les tonalités : réalisme, merveilleux, lyrisme, science-fiction. Le chorégraphe ordonne le désordre, joue avec les images et les reflets, fait d’intrigantes propositions. Par exemple, la nourrice de Juliette, dédoublée, semble échappée du Wonderland de Lewis Carroll. De même, les amants, lors de leur nuit de noces, sont entourés de fantômes charnels. Juliette, drapée d’un tissu rouge après avoir bu le breuvage, voit ses sosies. Quant au moine Laurent, il possède plusieurs facettes : prêtre, alchimiste, sorcier, bête. Autre fine trouvaille : Tybalt, incarné avec intensité par Marius Delcourt, condense trois personnages de la tragédie : le père Montaigu, le fiancé Pâris et le cousin de Juliette. En somme, tout concourt à l’élaboration sur scène d’un songe fou et déchirant : la musique lyrique de Prokofiev, la création sonore inquiétante, la scénographie et les costumes inventifs (renvoyant à l’univers médiéval, au conte, à Star Wars ou à Daesh), l’écriture chorégraphique.

Pousser le mouvement et les émotions le plus loin possible

Tout au long de ce ballet narratif, focalisé sur des moments clés de la pièce, le spectateur est étranglé d’émotion. Les duels entre les clans, dramatisés par la rythmique de Prokofiev et ses leitmotivs, produisent déjà une vive tension. La rigueur de la composition chorégraphique est également saisissante : les duos, très sensuels, alternent avec des duels percutants – battles joyeuses, parodiques, carnavalesques, ou violents combats. Là encore, les mélanges de rire et de sublime, d’ombre et de lumière, rendent hommage à Shakespeare.

Les danseurs, habités, articulent à la perfection un langage qui reflète soit le désir d’être ensemble, de se toucher, de se guider, de fusionner, soit celui de se repousser. Les corps de Virginie Caussin et Redi Shtylla, notamment, racontent le choc de la passion amoureuse. Tant d’expressivité, de grâce et de virtuosité distancée (on songe aux prises d’élans, aux sauts ou portés magnifiques du couple) ravit. Ainsi, les amants fugaces de cette cité dystopique réussissent‑ils à inventer ensemble leur vocabulaire amoureux, en se distinguant de chaque camp, en allant au bout d’eux-mêmes et de leurs mouvements. Leur danse parvient à « effacer le trop rude toucher par un tendre baiser » ¹.

Grâce à l’ange Preljocaj, Juliette funambule et son Roméo acrobate se transcendent sous nos yeux éblouis. La nuit finale a beau s’étendre sur la scène et la salle, des étoiles pures et libres ont resplendi. 

Lorène de Bonnay

  1. Extrait de Roméo et Juliette, I, v, 1595, Shakespeare.

Roméo et Juliette, de William Shakespeare

Chorégraphie : Angelin Preljocaj

Avec : Virginie Caussin, Redi Shtylla, Marius Delcourt, Fran Sanchez, Jean‑Charles Jousni, Margaux Coucharrière, Verity Jacobsen, Sergi Amaros Aparicio, Idir Chatar, Baptiste Coissieu, Antoine Dubois, Clara Freschel, Lisa Gonzales, Marco Herlov Host, Émilie Lalande, Victor Martinez Caliz, Nuriya Nagimova, Simon Ripert, Nagisa Shirai, Anna Tatarova, Alexandre Tondolo, Yurié Tsugawa

Décor : Enki Bilal et Fred Sathal

Musique : Roméo et Juliette, de Serge Prokofiev

Son : Goran Vejvoda

Lumières : Jacques Chatelet

Pièce remontée par Youri Aharon Van den Bosch, assistant et adjoint à la direction artistique

Répétitrice : Natalia Naidich

Choréologue : Dany Lévêque

Théâtre national de Chaillot • 1 place du Trocadéro • 75016 Paris

Réservations : 01 53 65 30 00

Site du théâtre : www.theatre-chaillot.fr

Du 16 au 24 décembre 2016 à 19 h 30 (samedi et dimanche à 15 h 30)

Durée : 1 h 30

39 € | 8 €

« Reour à Berratham » © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

« Retour à Berratham », de Laurent Mauvignier, cour d’honneur du palais des Papes à Avignon

Une hybridation délicate

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

« Retour à Berratham », la dernière création d’Angelin Preljocaj, présentée dans la magistrale cour d’honneur, s’inscrit dans l’anniversaire des trente ans de sa compagnie. Désireux de faire « danser les mots » et de creuser la question de la violence infligée au corps du danseur, le chorégraphe a commandé à Laurent Mauvignier une « tragédie épique » sur le thème de l’après-guerre. Un spectacle subtil, sombre et onirique, même si le dialogue entre écriture et mouvement demeure imparfait.

C’est la quatrième fois que Preljocaj s’aventure dans cet espace interstitiel entre théâtre, danse et littérature : après l’Anoure de Pascal Quignard en 1995, le Funambule de Genet en 2009 (dansé par lui-même) et Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, déjà, en 2012, Retour à Berratham fait entrer en résonance des mots et des mouvements exprimant la violence.

Le texte de Mauvignier évoque le retour d’un jeune homme exilé dans sa ville d’origine nommée Berratham. Dans celle-ci, misérable, dévastée par la guerre civile, il recherche un temps perdu et une femme, Katja. Le nom fictif du lieu fait songer aux Balkans (la famille albanaise de Preljocaj a fui le Monténégro), mais son indétermination renvoie à tous les endroits ravagés par le chaos dans l’histoire des xxe et xxie siècles.

La scénographie de l’artiste Adel Abdessemed suggère justement une fin de monde à la Beckett, un lieu dépouillé, noir, abstrait, mais tout de même contemporain, voire urbain. En effet, des grillages bordent l’espace du plateau et emprisonnent ; des détritus et carcasses de voitures prolifèrent dans les coins ; de grandes toiles ou tapis évoquant une terre en ruine sont suspendues sur les murs latéraux de la cour. Heureusement qu’un immense néon en forme d’étoile – lueur intermittente dans ce monde désolé – fait figure de paysage. Il s’agit de « retrouver l’innocence dans la violence », confie le plasticien au sujet de sa création.

Les vibrations de la guerre dans la chair et le langage

Sur scène, onze danseurs et trois comédiens (Laurent Cazanave, Niels Schneider et Emma Gustafsson) cherchent à traduire « l’onde vibratoire de la guerre qui perdure dans les corps », explique Preljocaj : fêlures, traumas, instinct de survie, colère, désir de réconciliation. On les rejoint dans un enchaînement de séquences qui suivent deux lignes de récit : le jeune homme (J.H.) revient à Berratham pour retrouver Katja, celle-ci tente de fuir la ville vers le désert. L’entrelacement de ces fils permet de juxtaposer les temporalités, les situations et les espaces : passé et présent, guerre et « paix », vie et mort. La parole comme la danse donnent une architecture à cet enfer et s’efforcent de le conjurer.

Le texte, proféré par les trois comédiens narrateurs, qui forment le chœur et les gardiens de ce temple ravagé, se révèle d’une grande beauté. L’écriture est tranchante, poétique ; l’énonciation profondément originale : des récits et des dialogues prononcés par de vagues protagonistes (en dehors de la mère de Katja) s’adressent aux survivants, aux fantômes, au lecteur-public qui croit vivre hors la guerre. Cette circulation de la parole est relayée sur scène par le mouvement des corps qui concerne tous les interprètes.

Globalement, le maillage entre la danse et les mots est passionnant : celle-là les prolonge en échos, elle produit de nouvelles significations. Certains tableaux sont magnifiques, comme l’arrivée du J.H. à Berratham, entouré par un cercle de danseuses qui se cachent le visage, près de pauvres voyous en survêtements. L’évocation du mariage de Katja avec l’homme qui l’a violentée et lui a fait un enfant, après le départ du J.H. est aussi bouleversante : Katja arbore une robe-cage noire qui lui est arrachée, puis entame un solo d’agonie christique d’une beauté furieuse et indicible. La rencontre du J.H. avec le couple qui habite l’appartement de son enfance se prolonge par la danse équivoque de trois trios. Le viol de Katja est figuré par cinq couples de danseurs devant les grillages renversés. Le chœur des danseuses relevant la mère morte durant la guerre civile, sur le refrain Forget It, s’apparente à un songe terrifiant. Enfin, le souvenir chorégraphié de la première nuit d’amour entre le J.H. et Katja, qui vient clore l’itinéraire des protagonistes vers la mort, transfigure la violence. Ce duo permet une réunion des amants impossible dans le réel ; il est l’aboutissement d’une quête.

La danse trop souvent seconde

Alors, certes, on peut regretter que la danse soit trop souvent seconde, par rapport au texte, qu’elle ne se déploie pas davantage sur le plateau. Comme si les deux colliers d’intrigues manquaient de perles (les chorégraphies), ou que celles-ci étaient trop éloignées. Sans doute faudrait-il resserrer le texte. On peut déplorer également l’aspect incantatoire, presque déclamé de beaucoup de paroles. En effet, ce chœur d’outre-tombe commente et prophétise, mais l’on voudrait plus de tonalités dans le jeu et aussi plus d’échanges verbaux entre les « personnages ». En fait, on aimerait plus de dialogues de théâtre et plus de danse – les interprètes étant parfaits !

Cette objection principale formulée, ce spectacle sur la difficile résilience, la persistance de la violence et la sublimation par la danse marquent les esprits et les cœurs. « La guerre vibre longtemps dans le silence des bombes et des balles. La paix ne recouvre rien ; pour revenir, il lui faut un temps plus long qu’une vie d’homme. » Il faut le miroir déformé et concentré du grand Ballet Preljocaj. 

Lorène de Bonnay


Retour à Berratham, de Laurent Mauvignier

Texte publié aux éditions de Minuit

Mise en scène et chorégraphie : Angelin Preljocaj

Avec : Virginie Caussin, Laurent Cazanave, Aurélien Charrier, Fabrizio Clemente, Baptiste Coissieu, Margaux Coucharrière, Emma Gustafsson, Caroline Jaubert, Émilie Lalande, Barbara Sarreau, Niels Schneider, Cecilia Torres Morillo, Liam Warren, Nicolas Zemmour

Scénographie : Adel Abdessemed

Lumière : Cécile Giovansili-Vissière

Choréologie : Dany Lévêque

Création sonore : 79D, assisté de Didier Muntaner

Musiques additionnelles : Georg Friedrich Haendel, Fatima Miranda, Abigail Mead

Assistante, adjoint à la direction artistique : Youri Aharon Van den Bosch

Photos du spectacle : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Photo d’Angelin Preljocaj : © Jorg Letz

Cour d’honneur du palais des Papes • place du Palais-des-Papes • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 14 14 14

Site : www.festival-avignon.com

Du 17 au 25 juillet 2014 à 22 heures

Durée : 1 h 45

De 38 € à 10 €

« Emptu Moves » © Jean-Claude Carbonne

« Empty Moves » [parts I, II et III], d’Angelin Preljocaj, Théâtre de Grammont à Montpellier

La poéticité des corps

Par Fatima Miloudi
Les Trois Coups

Angelin Preljocaj présentait « Empty Moves » (parts I, II et III) au Théâtre de Grammont, à Montpellier : une belle chorégraphie de corps sans cesse réagencés, une performance où la déconstruction forme un jeu à la fois surprenant, espiègle et paisible.

Empty Words est d’abord l’œuvre du compositeur John Cage, tirée de la Désobéissance civile de David‑Henri Thoreau. Le musicien fragmente les phrases, les découpant jusqu’à l’unité minimale du phonème. Collages et brouillages font perdre le sens, laissant aux mots, à la syllabe, au son, leur poéticité. Cage, avec sa voix monocorde et gutturale, a lu le texte au Teatro Lirico de Milan en 1977. La bande enregistrée garde la trace des manifestations d’un public fort réactif avec ses quolibets, ses applaudissements ou ses sifflements. Telle est la bande-son qui sert de toile de fond et de ligne directrice à Empty Moves, partition chorégraphique de Preljocaj.

Les quatre interprètes doublent, à leur façon, la déconstruction du discours. Les danseurs s’agencent, s’enclenchent comme des rouages, se détachent, se recomposent en des figures qui renouvellent leurs rapports. En chacun de ses membres, le corps devient la matière même d’un parcours chorégraphique qui fait abstraction du narratif pour ne frayer qu’avec le pur mouvement. C’est un jeu d’assemblages et d’enchaînements où les uns et les autres se prennent et se déprennent. Quelquefois, l’œil du spectateur est rivé à des postures incongrues mais fort belles, et leurs réapparitions épisodiques lui laissent une marge de reconnaissance dans la foisonnante variété des déplacements. Certains constituants, certes éphémères, sont récurrents : l’importance du genou comme point d’appui, l’utilisation du pied comme levier, l’entrecoupement des jambes, l’amoncellement et le roulis des chairs…

Le corps manipulé

Souvent, des tableaux offrent de magnifiques compositions de lignes : tel le beau porté inaugural et final à l’horizontale ou toutes les constructions asymétriques. Parfois, les corps sont déplacés, traînés sur la scène comme des masses inertes, laissant la trace de leurs efforts sudorifères. Les danseuses amollies, poupées de chiffon, sont livrées à la dislocation et soumises à la manipulation.

Néanmoins, tout cela ne semble être qu’un jeu où il s’agit de dépasser l’attendu. L’amusement est toujours proche avec une constante invention de gestes imprévus : bouchant le nez d’un de ses congénères, celui-ci agite son doigt dans sa bouche ou plus tard son coude dans son oreille. Le mouvement est fragmenté jusqu’à son apparition la plus minimale et la plus fortuite. Quant à la relation des êtres, elle est toute d’empathie et de bienveillance : sourires avenants, partage d’eau, caresse passagère. Et, si le corps est un instrument, on en use avec joie. Ainsi quand une brève séquence de grimaces laisse le délire s’emparer des visages d’abord en un ralenti loufoque, ensuite en une accélération où les traits fondent comme dans une peinture de Bacon. La poéticité se lit jusqu’au détail. Alors, si les auditeurs de Cage s’étaient pris à siffler devant l’agression d’un texte déconstruit, la partition de Preljocaj aura su attirer les suffrages du public. 

Fatima Miloudi


Empty Moves (parts I, II et III), d’Angelin Preljocaj

Pièce pour 4 danseurs

Ballet Preljocaj

Chorégraphie : Angelin Preljocaj

Danseurs : Virginie Caussin, Sergio Diaz, Yan Giraldou, Yurie Tsugawa ou Fabrizio Clemente, Baptiste Coissieu, Natacha Grimaud, Nuriya Nagimova

Création sonore : John Cage, Empty Words

Assistant adjoint à la direction artistique : Youri Van den Bosch

Choréologue : Dany Lévêque

Directeur technique : Luc Corazza

Régisseur général : Guillaume Rouan

Photos : © Jean‑Claude Carbonne

Théâtre de Grammont • avenue de Grammont • 34000 Montpellier

Réservations : 08 00 60 07 40

www.montpellierdanse.com/

Mardi 21 octobre 2014 à 20 heures, mercredi 22 octobre 2014 à 19 heures

Durée : 1 h 45

35 € | 28 € | 25 €