« Blanche‑Neige », d’Angelin Preljocaj, Théâtre national de Chaillot à Paris

« Blanche-Neige » © Jean-Claude Carbonne « Blanche-Neige » © Jean-Claude Carbonne

Une « Blanche‑Neige » teintée d’érotisme

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

En tournée depuis deux ans avec le merveilleux « Blanche-Neige », le ballet Preljocaj revient au Théâtre de Chaillot pour enchanter les fêtes. La magie est toujours efficace et le succès au rendez-vous. Pourtant, cette reconstruction du conte par le chorégraphe ne renouvelle pas vraiment notre vision de l’histoire des frères Grimm.

La célèbre version de Jacob et Wilhem Grimm, parue en 1812, s’achève par l’arrivée de la méchante marâtre au mariage de Blanche-Neige : elle doit chausser des « mules de fer » rougies sur « des charbons ardents » et « danser jusqu’à ce que mort s’ensuive ». Ce ballet infernal ne pouvait qu’irriguer l’imaginaire du prodigieux chorégraphe franco-albanais – soucieux d’incarner les états ultimes du corps. Pour transcender l’histoire et en faire de la danse, Preljocaj élabore une dramaturgie à partir des Symphonies romantiques de Malher, relayées par des sons électro signés 79D : les différentes séquences musicales lui inspirent des lieux, des objets, des duos, qui portent la narration. Après des années d’exploration du champ de l’abstraction, l’artiste renoue ainsi avec le ballet narratif, comme dans Roméo et Juliette ou le Parc.

Le résultat est spectaculaire : décors stylisés, féeriques et atemporels, réalisés par Thierry Leproust, costumes griffés Jean‑Paul Gaultier (mélangeant amplitude et sobriété afin de casser le rythme visuel), et danseurs virtuoses, à la gestuelle presque néoclassique. L’écriture chorégraphique a d’ailleurs été primée aux Globes de cristal 2009. Certaines séquences sont particulièrement créatives. Comme la scène de meurtre, où la Reine enfonce la pomme dans la gorge de sa belle-fille. Ou encore la danse morbide du Prince avec Blanche-Neige extirpée de son cercueil en verre. Les sept mineurs sont aussi très inventifs : le chorégraphe en a fait des moines aviateurs et cascadeurs, qui dévalent la montagne, en quête de diamants (autrement dit de lumière, de chasteté), avant de regarder sous la robe de Blanche-Neige. L’équivoque de ces personnages soi‑disant asexués est ainsi savamment suggérée. Ce ballet inspiré parvient ainsi à enchanter et émouvoir un public sensible à la poésie et au merveilleux.

Cependant, il existe quelques déséquilibres sur le plan dramaturgique. Après l’inoubliable scène d’accouchement de la mère de Blanche-Neige qui ouvre le spectacle, s’ensuivent deux longues séquences de jeux de séduction : Blanche-Neige et ses courtisans se trouvent au bal organisé par le roi, puis dans les bois. Proches de l’atmosphère du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, ce sont de beaux moments de danse, où pas de deux et ensembles alternent. La danseuse japonaise Nagisa Shirai (l’héroïne), capable d’allier performance technique et expressivité, est excellente. Mais ces séquences n’ont pas la même densité que celles – moins développées – où apparaît la méchante marâtre. Le chorégraphe a préféré insister sur l’éveil à la sexualité de la jeune Blanche-Neige plutôt que sur le personnage de sa belle-mère. Cette dernière reste devant son gigantesque miroir, bloquée à un stade narcissique qui l’empêche de « danser ». Or, on aimerait la voir plus furieuse, vorace, désirante, cruelle, bref plus en mouvement. Certes Céline Galli, qui joue la Reine, irradie par sa présence scénique et sa beauté. Ses atours (cuissardes, armatures-cages et ample jupe rouge) et ses acolytes diaboliques (des catwomen) renforcent sa dimension symbolique. Mais on la voudrait plus « physique » et plus centrale dans l’intrigue. En somme, c’est le regard de Preljocaj sur Blanche-Neige qui est en question.

Psychanalyses de Blanche‑Neige

Preljocaj propose en effet une lecture œdipienne du conte, inspirée par Bruno Bettelheim (auteur de la Psychanalyse des contes de fées) : il veut mettre en exergue « l’œdipe inversé » présent dans le récit. Mais il ne va pas au bout de cet éclairage. Dans le conte des frères Grimm, la Reine marâtre, jalouse de la beauté de sa belle-fille de sept ans, la fait tuer par un chasseur et mange son foie et ses poumons. En réalité, il s’agit des organes d’un marcassin. La Reine décide alors de tuer elle-même Blanche-Neige : elle se présente trois fois chez les nains où la fillette s’est réfugiée, et, prenant l’allure d’une vieille mendiante, lui donne successivement un lacet étouffant, un peigne empoisonné, puis la fameuse pomme. Cette dernière tentative réussit : Blanche-Neige tombe dans un coma qui dure plusieurs années, jusqu’à ce que le Prince la découvre et décide de l’emmener dans son royaume. À ce moment-là, une secousse permet à la jeune fille de recracher le morceau de pomme empoisonnée. C’est ainsi que Blanche-Neige met un terme au narcissisme de sa mauvaise mère et inverse le cannibalisme de cette dernière. Dans le spectacle de Preljocaj, la vraie nature de cette relation est peu abordée. De même que l’aspect « rite initiatique » du conte : la fillette doit affronter des épreuves et une longue période de latence hors de son royaume familial pour devenir femme. Preljocaj aurait donc pu être plus audacieux, explorer davantage les symboles. Lui choisit de transformer le conte de fées enfantin en thriller-tragédie teinté d’érotisme. Cette lecture se défend. Notre déception vient sans doute d’un excès d’attentes… Blanche-Neige est un conte si puissant. 

Lorène de Bonnay


Blanche‑Neige, d’Angelin Preljocaj

Ballet Preljocaj • pavillon Noir, centre chorégraphique national • 530, avenue Mozart • C.S. 30824 • 13627 Aix‑en‑Provence cedex 01

04 42 93 48 00 | télécopie : 04 42 93 48 01

ballet@preljocaj.org

www.preljocaj.org

Chorégraphie : Angelin Preljocaj

Avec : Nagisa Shirai, Sergio Diaz, Céline Galli, Sébastien Durand, Gaëlle Chappaz, Émilie Laslande, Yuri Tsugawa, Sergi Amoros Aparicio, Virginie Caussin, Aurélien Charrier, Damien Chevron, Fabrizio Clemente, Baptiste Coissieu, Carlos Ferreira Da Silva, Natacha Grimaud, Emma Gustafsson, Caroline Jaubert, Jean‑Charles Jousni, Céline Marié, Lorena O’Neill, Fran Sanchez, Charlotte Siepiora, Patrizia Telleschi, Julien Thibault, Liam Warren, Nicolas Zemmour, Sokha Etié, Agathe Dufour, Kim Lan‑tabakian (distribution en alternance)

Création costumes : Jean‑Paul Gaultier

Décors : Thierry Leproust

Lumières : Patrick Riou, assisté de Cécile Giovansili et Sébastien Dué

Musique : Gustav Malher, 79 D

Assistant, adjoint à la direction artistique : Youri Van den Bosch

Assistante répétitrice : Claudia De Smet

Choréologue : Dany Lévêque

Conseiller acrobaties verticales : Alexandre Del Perugia

Réalisation décors : Ateliers Atento

Réalisation costumes : Les Ateliers du costume

Photos : © J.‑C. Narbonne

Théâtre national de Chaillot • 1, place du Trocadéro • 75016 Paris

Réservations : 01 44 18 19 50

Du 23 décembre 2009 au 9 janvier 2010 à 20 h 30, relâche le dimanche, ainsi que les 1er, 2 et 4 janvier 2010

Durée : 1 h 50

27, 50 € | 21 € | 12 €

Calendrier de tournée :

  • Maison des arts à Créteil | 13 au 16 janvier 2010
  • Espace culturel de la Fleuriaye à Carquefou | 20 et 21 janvier 2010
  • Théâtre national de Nice à Nice | 23 au 26 février 2010