« les Nuits », d’Angelin Preljocaj, d’après « les Mille et Une Nuits », Nuits de Fourvière

les Nuits © J.-C. Carbonne les Nuits © J.-C. Carbonne

Shéhérazade démultipliée

Par Trina Mounier
Les Trois Coups

« Les Nuits » d’Angelin Preljocaj aux Nuits de Fourvière étaient forcément très attendues, et leur source déclarée, « les Mille et Une Nuits », le retour annoncé du chorégraphe à la sensualité de ses débuts faisaient déjà rêver… C’est une splendeur orientale parfaitement maîtrisée qui a été ovationnée.

Même si l’on se souvient mal des multiples contes qu’elle déploie pour surseoir à sa mort, Shéhérazade occupe une place de choix dans nos souvenirs et dans nos rêves. Elle est synonyme de victoire d’une féminité ingénieuse sur le pouvoir masculin brutal, signe aussi d’une créativité quotidienne que rien ne peut arrêter. Mais cela se passe aussi au creux de la nuit, dans une chambre habitée par un roi vite lassé des plaisirs de la chair dès lors qu’ils ne s’accompagnent pas d’un piment d’exception. Shéhérazade est aussi une femme belle, sensuelle, choisie et éduquée pour vivre dans le harem…

Angelin Preljocaj ne raconte pas les mille et une nuits, il les fantasme et nous livre ici un Orient de légende revisité à la lumière d’aujourd’hui… Il nous emmène donc de harem en sauna, de hammam en chambre nuptiale, au gré de scènes qui s’articulent sans aucune rupture. Avec un érotisme à fleur de plateau, des images qui pour être explicites n’en sont pas moins exemptes de toute vulgarité et évoquent sans tabou les rencontres homosexuelles comme les relations violentes subies par les femmes. Et découpe le monde entre masculin et féminin, même quand il les fait se rejoindre, comme le mettent en lumière avec ironie les deux reprises du tube de James Brown, « It Is a Man’s World », l’une dansé par des femmes en hauts talons et robes affriolantes (tous les costumes sont signés Azzedine Alaïa), la seconde entrant en catimini dans un monde d’hommes, sortes de gladiateurs tout en muscles, les admirant rouler dans les miroirs, qui servent aussi aux jeux de regards…).

Le tout premier épisode montre des femmes dans une semi-pénombre, allongées, odalisques lascives, monde horizontal juste éclairé – mais somptueusement – par les taches de lumière conçues magistralement par Cécile Giovansili-Vissière. À un autre moment, les danseurs tirent l’un des leurs sur des tapis, donnant l’illusion de barques glissant sur l’eau. À d’autres encore, le théâtre d’ombres prend la main, on pense à Michel Ocelot et ses décors ciselés… L’ensemble est d’une grande beauté, tout à la fois ombres et lumières, contrastes de couleur, ors, rouges, blancs et noirs se conjuguant. La belle voix suave et profonde de Natacha Atlas, l’inflexion orientale de la chanteuse et les rythmes composés par Samy Bishai concourent à recréer l’univers des Mille et Une Nuits.

Sensuel et envoûtant

Au fur et à mesure, le plateau, vide au départ, uniquement sculpté par la lumière, se meuble peu à peu d’accessoires mobiles évoquant l’Orient, ses volutes et ses secrets, ses miroirs et ses moucharabiehs, ses tapis et ses jarres, permettant à la fois la démultiplication des images et tout un jeu de passages entre un intérieur et un extérieur aux contours indéfinis.

Quant à la chorégraphie elle-même, volontairement centrée sur la répétition de gestes assez classiques, hypnotique, elle donne la priorité aux corps des danseurs, à l’harmonie des ensembles, au maniement habile de l’espace. La maîtrise technique des danseurs est époustouflante, concourant à créer un spectacle résolument sensuel, onirique et à l’esthétique aboutie. 

Trina Mounier


les Nuits, d’après les Mille et Une Nuits

Chorégraphie : Angelin Preljocaj

Danseurs : Gaëlle Chappaz, Natacha Grimaud, Émilie Lalande, Céline Marié, Wilma Puentes Linares, Aude Miyagi, Nagisa Shirai, Charlotte Siepiora, Anna Tatarova, Patrizia Telleschi, Cecilia Torres Morillo, Yurie Tsugawa, Sergi Amoros Aparicio, Marius Delcourt, Sergio Diaz, Jean‑Charles Jousni, Fran Sanchez, Julien Thibault

Musique : Natacha Atlas et Samy Bishai, 79D

Costumes : Azzedine Alaïa

Scénographie : Constance Guisset

Lumières : Cécile Giovansili‑Vissière

Assistant adjoint à la direction artistique : Youri Van den Bosch

Assistante répétitrice : Natalia Naidich

Choréologue : Dany Lévêque

Réalisation décors : Atelier du Petit-Chantier, Acte II

Régie plateau : Guillaume Noël et David Maigrot (avec le concours des équipes techniques des Nuits de Fourvière)

Photos : © Jean‑Claude Carbonne

Durée : 1 h 30

Spectacle créé dans le cadre de Marseille-Provence 2013

Nuits de Fourvière

http://www.nuitsdefourviere.com/

Du 4 juillet au 6 juillet 2013 à 22 heures

Réservations : 04 72 32 00 00

Coproduction : Marseille-Provence 2013, Capitale européenne de la culture ; Théâtre national de Chaillot – Paris ; Los Angeles Music Center – États‑Unis ; Château de Versailles Spectacles ; Staatsballet Berlin – Allemagne ; Bühnen Köln – Allemagne ; Théâtre de la Ville-de‑Luxembourg ; Théâtre de Caen ; Grand Théâtre de Provence – Aix‑en‑Provence ; Maison des arts de Créteil ; Festival Montpellier Danse 2013 ; Théâtre de Saint‑Quentin-en‑Yvelines ; Amsterdam Music Theater – Pays‑Bas

Tournée :

  • Les 10 et 11 janvier 2014 : Théâtre d’Arles
  • Les 14 et 15 janvier 2014 : Scènes du Jura, Dole
  • Du 29 au 31 janvier 2014 : Scène nationale Petit‑Quevilly, Mont-Saint-Aignan
  • Du 19 au 24 février 2014 : Théâtre Antoine-Vitez, Ivry‑sur‑Seine
  • Du 12 au 14 mars 2014 : le Bateau-Feu, Dunkerque
  • Du 27 au 29 mars 2014 : la Rose des vents, Villeneuve-d’Ascq
  • Les 4 et 5 avril 2014 : le Vivat, Armentières
  • Le 9 avril 2014 : centre culturel André‑Malraux, Hazebrouck
  • Les 12 et 13 avril 2014 : Théâtre Louis‑Aragon, Tremblay-en‑France
  • Le 24 avril 2014 : Cournon, festival Puy‑de‑Mômes
  • Du 24 au 26 mai 2014 : Sortie ouest, Béziers
  • Les 30 et 31 mai 2014 : le Phénix, Valenciennes
  • Du 5 au 7 juin 2014 : Comédie de Picardie, Amiens