« Deal », de Jean-Baptiste André et Dimitri Jouve et « Soul Chain » de Sharon Eyal, le Cent-Quatre à Paris

« Soul Chain » © Andreas Etter « Soul Chain » © Andreas Etter

Les lignes et les flux du Désir

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Sous le signe d’Éros, le 104 offre une soirée danse explosive qui augure une belle rentrée. Le spectacle « Deal » explore ce qui se joue dans une rencontre : quel accord tacite, quelle négociation, quel don, quel refus, quel compromis, quel arrêt commun sur cette ligne de fuite ? La chorégraphie de « Soul Chain », à travers une troupe de 17 danseurs virtuoses, donne une vision trouble du Désir : un tout, un corps, un trou, un soleil noir composé de flux irrépressibles.

Avec Deal, le duo de circassiens Jean-Baptiste André et Dimitri Jouve présente une adaptation de la pièce Dans la Solitude des champs de coton (créée en 1987 par Chéreau aux Amandiers). Leur proposition pluridisciplinaire, à la lisière de la danse, du cirque et du théâtre, propose un dialogue dense et subtil avec le texte si puissant de Koltès. Déjà, le dispositif quadri-frontal exacerbe la rencontre des corps dont parle la pièce. Deux hommes se heurtent dans un espace abstrait fort proche des spectateurs, dans la lumière ou l’ombre, en silence ou de façon fracassante. On assiste alors à un duel, une danse, un corps-à-corps en plusieurs temps. Entre interprètes et spectateurs, entre les « personnages » (abstraits) du Dealer et du Client, entre les deux artistes qui mêlent les vocabulaires et disciplines, entre les corps et les autres signes scéniques (lumière et musique particulièrement immersives).

Les mots, plastiques, se déploient donc sur le plateau : la marche « sans désirs », « d’un point à un autre », sur « une terre injuste, froide et stérile », prend la forme de tours de pistes, d’entrées, de diagonales, de solos et duos divers. Le désir « comme une lumière qui s’allume » dans le « crépuscule », de ces hommes aux « mains ouvertes » et « paumes tournées » s’incarne bien dans la scénographie et la chorégraphie. Les corps s’approchent, se frôlent, s’apprivoisent, pénètrent l’espace de l’autre, se blessent, s’extasient, se dégoûtent. Rencontre éminemment complexe : sauvage et affectueuse, humble ou arrogante, fatale, inaboutie. Le dealer propose de satisfaire le manque de l’autre ; ce dernier se défend avec hostilité, refuse toute familiarité ou fusion. De quelles douleurs passées le croit-on désireux de se libérer ? Non, il n’est pas mélancolique ; il n’idéalise pas la présente relation. Incapable pourtant d’embrasser ce moment, il veut détourner les yeux.

Le Grand Combat

Alors, la bataille commence. Un affrontement âpre, physique, presque sans mots. Violence, jouissance. Dans ce round ou arène, le duel proche de la tauromachie atteint une intensité paroxystique, grâce à une gestuelle hybride et une musique puissante de Jérémie Lembeye. Par exemple, le dealer coupe les trajectoires du client avec la rigidité d’un matador. Les séquences suivantes s’enchaînent, inégales, concentrées : les corps tantôt s’enchevêtrent, se séparent, se provoquent, dansent à l’unisson ou disparaissent derrière les spectateurs, dans l’ombre. Les voix des acteurs (du dealer surtout) se dédoublent grâce à des voix off qui semblent préenregistrées.

«  Deal » © Benoît Thibaut

Sur le plateau, les interprètes font autant exister les « champs de coton » du titre de la pièce, que le désert. Ils utilisent ainsi le vocabulaire de la capoeira : les jambes, en d’amples mouvements circulaires, sont largement mises à contribution, comme pour créer une distance tout en l’abolissant, dans un geste à la fois ludique et brutal (la roda est d’ailleurs parfois dangereusement élargie jusqu’à frôler les spectateurs). À la fin, c’est pourtant la solitude qui domine : les corps ont disparu et ne demeurent que deux lumières clignotant dans un champ sombre – une fulgurance ; un désir qui implose en nous.

Le spectacle met ainsi en exergue la poésie de Koltès (même si l’articulation du texte et de la chorégraphie n’est pas aisée au début). Il creuse le questionnement formulé sous forme d’aphorisme par Lacan : « aimer c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ». Surtout, il questionne ce qui constitue l’essence du spectacle vivant (le regard, la présence, le corps). Le théâtre est désir de voir, d’être vu, d’embrasser le monde. Or, Jean-Baptiste André et Dimitri Jouve parlent, à travers Deal, de rencontre entre les arts, d’un vrai échange, d’un équilibre fragile qui s’élabore à travers une œuvre commune. Voilà pourquoi ils se changent à vue et interpellent les spectateurs, quittent régulièrement leur masque et revêtent de nouveaux costumes (littéralement tombés du ciel), commentent ce qu’ils font, exhibent en permanence la théâtralité. Ils nous parlent de toutes les formes de rencontres (amoureuse, amicale, artistique). Ils nous rappellent avec Koltès, que « la vraie cruauté », « celle qui rend l’Homme inachevé », serait de « détourner le regard ». Oui, sur cette terre sauvage et désolée que nous partageons, ne craignons pas de nous regarder, de nous désirer, de nous rencontrer. Au risque de la mort, et de la vie.

Soul Chain ou comment sortir de soi

Soul Chain est aussi une pièce sur le désir, l’amour, l’élan « irrépressible, presque animal, mais terriblement solitaire de s’élancer hors de soi », explique l’artiste israélienne Sharon Eyal (ancienne danseuse puis chorégraphe de la Batsheva Dance Company de Tel Aviv). Le spectacle, créé pour la compagnie allemande Tanzmainz en 2018, remporte le prix de théâtre allemand Der Faust. Il est présenté par le théâtre de la Ville hors les murs.

Dans une boîte noire abstraite qui évoque d’abord un cabaret, entrent et sortent des duos, des trios, des groupes sur demi-pointes – un choix formel que la chorégraphe utilise souvent. Longtemps, on les croit perchés sur de hauts talons invisibles, avançant à petits pas. Cet étrange défilé rappelle l’esthétique des années folles. On songe ainsi à des scènes de la série Babylon Berlin (la chanson Zu Asche, Zu Staub). Plus la troupe de danseurs grandit, formant un chœur unifié (par des justaucorps beiges conçus par Rebecca Hytting qui dissimulent les éléments sexualisés et genrés du corps, par le maquillage, les cheveux lissés et la lumière), plus les références nazies affluent. Les seize danseurs ressemblent en effet à des surhommes, des statues antiques, des mannequins, des poupées ou des robots très actuels. Ils composent un grand corps organique neutre, obéissant, identique, enchaîné où le registre dominant est celui de la répétition, de l’infime variation, jusqu’à l’épuisement.

Heureusement qu’un tango vient vite introduire du sentiment : la vision de cette humanité blafarde, répulsive (mais néanmoins fascinante) s’en trouve modifiée. Et peu à peu, un interprète se détache toujours du groupe et se démarque par une gestuelle qui part souvent du ventre : aiguillés par les sons électroniques magistraux imaginés par Ori Lichtik, les danseurs de ce vaste organisme se meuvent chacun, tour à tour, en petites « machines désirantes » (pour paraphraser Deleuze) qui veulent s’émanciper.

Littéralement charmé, le public observe ce grand corps solitaire, blanc, enfermé dans la nuit, composé de cellules, d’organes et de flux qui émergent et s’agitent avec fièvre jusqu’à l’extase ou l’épilepsie. Les mouvements ondulatoires, bruts, d’une virtuosité exceptionnelle, entraînés par des sons hypnotiques, produisent une danse gracieuse et grotesque, entre le ballet et la boîte de nuit, qui trouve un écho puissant chez les spectateurs. On sort tous éprouvés, soulevés, déchargés de l’émotion intense déployée par la troupe, fascinés par la vitalité troublante des flux infinis du Désir.

Lorène de Bonnay (et Romain Labrousse)


Deal, de et avec Jean-Baptiste André et Dimitri Jouve

Soul Chain, de Sharon Eyal

Avec : Madeline Harms, Daria Hlinkina, Bojana Mitrović, Nora Monsecour, Amber Pasters, Maasa Sakano, Marija Slavec, Milena Wiese, Frederico Longo, Zachary Chant, Finn Lakeberg, Cornelius Mickel, Alberto Terribile, Matti Tauru, Louis Thuriot, John Wannehag

Teaser vidéo de Soul Chain

Photo : © Benoît Thibaut et Andreas Etter

Cent-Quatre Paris • 5 rue Curial • 75019 Paris

Du 27 au 30 septembre 2021 (pour Deal) et du 27 septembre au 1 octobre (pour Soul Chain)

Durée de chaque spectacle : 1 heure environ

De 10 € à 25 €

Réservations : 01 53 35 50 00

billetterie.104.fr