Marina Hands dans « Actrice » de Pascal Rambert © Jean-Louis Fernandez

Entretien avec Marina Hands, interprète du spectacle « Actrice » de Pascal Rambert

Marina Hands : « Rester dans
le théâtre contemporain
 » 

Propos recueillis par Olivier Pansieri
Les Trois Coups 

Actrice de théâtre mais aussi de cinéma et de télé, Marina Hands incarne Eugenia dans « Actrice » de Pascal Rambert, l’héroïne de ce « Chant du cygne » actuel. Elle y brille de cet éclat fort et paisible du diamant. Nous avons donc interrogé la femme qui se cache derrière ce phénomène. Eh bien, elle ne s’y cache pas du tout ! Quelqu’un de naturellement vrai et lumineux.

 

Comment a commencé cette histoire ?

Pascal Rambert m’a vue jouer dans un spectacle de Luc Bondy, qui est décédé peu après. Je faisais Anna Petrovna dans Ivanov de Tchekhov. Actrice était écrit pour le Théâtre d’art de Moscou, mais Pascal voulait en faire une version française. Il m’a proposé Eugenia.

 

Pascal Rambert explique-t-il ses motivations ?

Il ne parle que si l’on demande. Il ne dévoile pas sa cuisine : comment, pourquoi. Ni ses motivations. Ça reste mystérieux mais, si vous le lui demandez, il vous dit tout. Par contre, dans un premier temps, il ne parle pas de lui, disons « en plus du texte ». C’est une forme de pudeur. Une fois, je lui ai posé une question très précise, une seule fois. Mais j’ai bien aimé que ça reste ainsi, que ça flotte.

Marina Hands dans « Actrice » de Pascal Rambert © Jean-Louis Fernandez

Marina Hands dans « Actrice » de Pascal Rambert © Jean-Louis Fernandez

« Arracheuse de larmes ». Cette définition vous convient ?

J’espère que je ne les arrache pas trop violemment [petit rire]. Je ne sais pas. En tout cas, je dois jouer une actrice qui le fait.

 

Au cours des répétitions, avez-vous évoqué le statut de l’euthanasie en France ?

Pas directement. C’était assez étrange à quel point il n’y avait pas de discussion frontale sur le sujet. Mais, de mon côté, j’ai regardé des documentaires et des films sur les infirmières, les soins palliatifs.

  

Dans la pièce, les relations familiales sont terribles. Est-ce parce qu’Eugenia est artiste ?

Non. Dans toutes les familles c’est pareil. C’est pourquoi, dans la salle, les gens se reconnaissent. Et c’est voulu par l’écriture. Il y a toujours cette question de la famille de sang et de la famille choisie. Eugenia a ses collègues, ses collaborateurs, c’est sa famille choisie ; sa famille de sang est plus dans l’incompréhension par rapport à son mode de vie. Dans les familles, il arrive souvent que les gens ne se comprennent pas et ne comprennent pas pourquoi ils ne se comprennent pas, puisqu’ils sont de la même famille.

 

Pavel, ce serait l’amour fou ; Igor, la tendresse. Il semble qu’Eugenia veuille les deux.

Pour moi, c’est une forme de régression, sans la dimension péjorative du terme, que j’attribue aussi à ce qu’elle est en train de vivre. Ce moment où, tout d’un coup, il y a beaucoup moins de défenses et de filtres. Il y a les médicaments, le tourbillon des visites, les gens sont aussi « hors d’eux-mêmes » et donc les relations deviennent plus fusionnelles, maladroites, peut-être infantiles. Un peu chez tous les personnages.

 

La pièce est hantée par Tchekhov, notamment sa Mouette. Eugenia, ce serait qui : Nina ou Arkadina ?

Sa sœur la traite d’Arkadina. Mais Eugenia, je pense, n’aimerait surtout pas jouer Arkadina. Alors Tchekhov oui, Pascal a écrit la pièce exprès pour le Théâtre d’art de Moscou. Il y a une forme de sacralisation de la poésie, du théâtre comme une réalité vraiment nécessaire. Mais Arkadina, non. Il y a d’ailleurs beaucoup d’actrices qui ont fait Nina mais ne veulent pas jouer Arkadina, ne veulent pas basculer dans l’autre.

 

Vous-même, comment conciliez-vous le temps de jouer et celui de vivre ?

J’implique le moins de gens possible. Je ne prend pas tellement de responsabilités, je me « responsabilise » très peu [nouveau petit rire]. Ainsi, je ne mets personne en défaut. L’aspect vorace du théâtre, peut-être plus que du cinéma ou de la télé, est très vrai. On vit complètement à contrecourant. Quand j’ai commencé le théâtre, c’était ce que j’aimais. Après, c’est une décision. C’est un mode de vie qu’on choisit. Il faut en être conscient.

 

Y a-t-il des choses que vous avez trouvées en cours de représentation ?

Oui. Aucune représentation n’est pareille, on le dit souvent, mais là particulièrement. On ne change pas les intentions mais, par moments, la forme devient plus explosive ou, au contraire, plus intime. Même la disposition scénique, car quand on circule tous sur le plateau, on ne fait presque jamais les mêmes déplacements. Une obsession est récurrente chez Pascal : « Je veux que ça reste vivant ». Il préfère, nous disait-il, qu’il y ait des petits problèmes techniques, que parfois on n’entende pas tout, que le spectacle ne soit pas coulé dans le bronze, mais qu’il reste vivant.

Marina Hands dans « Actrice » de Pascal Rambert © Jean-Louis Fernandez

Marina Hands dans « Actrice » de Pascal Rambert © Jean-Louis Fernandez

C’est différent de jouer aux Bouffes du Nord et au Théâtre national de Bretagne, à Rennes ?

Je crois que la diversité des programmes en province rend le public plus ouvert, moins mondain qu’à Paris. C’était frappant aux Bouffes du Nord. La première semaine était vraiment étrange, certains retours étaient un peu… Les spectateurs ne s’attendaient pas à quelque chose d’aussi violent et qui parle autant du théâtre. Moi, je répondais : « Relisez l’argument : “Une actrice de théâtre, et qui va mourir”. Alors, ça va parler de quoi ? De théâtre probablement, puis de la mort, non ? Il n’y a aucune tromperie. On ne vous annonce pas Richard III et, tout d’un coup, on est dans un cabaret ».

À certains, on a vraiment envie de demander : « Vous êtes venu pour quelles raisons, si le sujet en lui-même vous le trouvez agaçant, ou rabâcheur, ou je ne sais quoi ? » On n’a jamais eu ces réactions ni à Rennes, ni à Strasbourg, ni à Tarbes, des salles très différentes en taille, mais où il y a une grande constance du public. Il sait ce qu’il vient voir. À Paris, on a dû attendre la deuxième semaine pour que le public vienne en se disant : « Bon, je sais de quoi ça parle. Je veux le voir, ça m’intéresse ».

 

Une pièce que vous aimeriez jouer ?

J’ai envie de rester dans le théâtre contemporain, qui a été une révolution pour moi. Je dois retravailler avec Pascal, et j’en suis ravie. C’est une rencontre de vies. Vraiment, je le pense.

 

Quelle question auriez-vous aimé que je vous pose ?

Ah… La question du public jeune. Comment la pièce est reçue par les jeunes. Parce que, et c’est une surprise, Actrice est reçue de façon très intense. Les jeunes, dans toutes les villes, sont bouleversés. Beaucoup s’identifient à la petite Lyna [la fille d’Eugenia dans la pièce]. Ils écrivent des messages sur les réseaux sociaux ou m’attendent à la sortie. Ce sont des adolescents de seize ou dix-sept ans, qui viennent avec les scolaires. J’en suis très touchée. À Paris, une fille m’a même arrêtée dans le métro pour me dire : « Il y a des gens qui disent que Pascal Rambert c’est clivant. Je ne le connaissais pas, mais en fait, ce n’est pas vrai ». Pascal est vu comme un intellectuel. Mais les jeunes prennent la pièce vraiment fortement ; j’ai vu des jeunes filles en larmes debout aux saluts quasiment à chaque fois, ce qui ne m’était jamais arrivé. J’ai joué dans des spectacles qui avaient une critique merveilleuse, que les gens trouvaient formidables, etc. ; mais personne ne se levait de son siège et je n’avais pas tous les soirs des messages de filles de seize ans. Pascal touche juste, il touche le cœur. Je veux continuer à avoir ce rapport avec le public. Si je peux. Je veux faire du théâtre si je sais qu’on prend la parole pour dialoguer avec les gens. 

Propos recueillis par Olivier Pansieri


Actrice, de Pascal Rambert

Le texte est publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs

Texte, mise en scène et scénographie : Pascal Rambert

Avec : Marina Hands, Audrey Bonnet, Ruth Nüesch, Jakob Öhrman, Elmer Bäck, Yuming Hey, Emmanuel Cuchet, Luc Bataïni, Jean Guizerix, Rasmus Slätis, Sifan Shao, Laetitia Somé, Hayat Amiri, Lyna Khoudri et Anas Abidar en alternance avec Nathan Aznar et Samuel Kircher

Lumières : Yves Godin

Costumes : Anaïs Romand

Assistante à la mise en scène et directrice de production : Pauline Roussille

Durée : 2 h 15

Photo © JeanLouis Fernandez

Reprise au Théâtre national de Bretagne du 13 au 17 février 2018 


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ « Actrice », de Pascal Rambert, Théâtre des Bouffes-du-Nord à Paris / Par Bénédicte Fantin

« Les Trois Sœurs » dans une mise en scène de Simon Stone © Thierry Depagne

«  les Trois Sœurs  », de  Simon Stone d’après Anton Tchekhov, Théâtre national populaire, à Villeurbanne

Tchekhov, le monde est Stone

Par  Cédric Enjalbert
Les  Trois  Coups 

En s’emparant des « Trois Sœurs » de Tchekhov, le metteur en scène Simon Stone réalise un remarquable travail d’adaptation. Un modèle du genre, en tournée en France et dans le monde.

« Où est donc Tchekhov ? ». Le spectateur sourcilleux se posera d’abord la question, car l’adaptation des Trois Sœurs par Simon Stone décape. Aucune déférence pour le texte, mais quel respect pour l’auteur ! Paradoxalement, Tchekhov est partout chez lui sur ce plateau et à travers l’incarnation de ces acteurs. L’artiste australien, en s’emparant d’une des pièces maîtresses du dramaturge russe, ne se contente pas d’une simple mise en scène. Il adapte, au sens plein, en s’éloignant de la lettre pour une plus grande fidélité à l’esprit.

L’ensemble des échanges a été revu ; les personnages et les lieux ont été transposés dans un présent proche ; seule la situation demeure : une famille plus ou moins déchirée, réunie dans une maison de campagne, remâchant une certaine mélancolie au fil des saisons.

Du texte des Trois Sœurs, il ne reste rien, ou presque ; mais de l’atmosphère, tout. « Tchekhov fait commencer toutes ses pièces en indiquant qu’elles se déroulent dans le temps présent, et à cet égard je le prends au mot », déclare Simon Stone. Mieux, l’artiste, en gommant le détail de l’action, confère à la pièce de Tchekhov la nervosité que lui ôtent souvent les mises en scène, certaines que son théâtre reposerait sur l’étirement du temps. Lui prend le contrepied. Il rend d’autant mieux compréhensibles les heurts, les anicroches et les affrontements dûs à l’échauffement général. Bref, il donne raison au drame.

« Les Trois Sœurs » dans une mise en scène de Simon Stone © Thierry Depagne

« Les Trois Sœurs » dans une mise en scène de Simon Stone © Thierry Depagne

Pour gagner en vivacité, le metteur en scène s’inspire des codes du cinéma. Sur le vaste plateau, une tournette supporte la néo-datcha familiale. Elle opère une rotation régulière sur elle-même, présentant successivement ses différentes faces ouvertes ou vitrées. Elle met simplement en avant les comédiens, lesquels n’ont pas à trouver de prétexte pour se trouver en front de scène. Plusieurs situations s’y déroulent simultanément, voire plusieurs dialogues et bribes de conversations. Un jeu techniquement remarquable avec la sonorisation des comédiens qui fait entendre tantôt l’un ou l’autre, depuis une pièce ou l’autre.

L’ardeur des sentiments

La maison s’agite ainsi de toutes parts, notamment de l’activité des trois sœurs. L’interprétation remarquable d’Amira Casar (Olga), Céline Sallette (Macha) et Eloïse Mignon (Irina) manifeste enfin avec clarté le caractère qui les oppose, comme le lien familial qui les unit, donnant du sens à cet écheveau de sentiments. Visuellement très belle, cette architecture déjà éprouvée dans sa mise en scène d’Ibsen Huis, évolue et se transforme au rythme des saisons, jusqu’à se vider de ses meubles, de ses locataires et de sa vie. À mesure que le drame s’approfondit, la maison s’éteint. Devenu un quasi-personnage, elle disparaît avec le temps et le dépérissement intérieur de ses habitants, comme un reflet de leurs états d’âme.

La distribution inégale n’occulte en rien l’exemplaire travail d’adaptation de Simon Stone, jouant avec la matière tchékhovienne comme un peintre joue des couleurs, pour rendre un sentiment atmosphérique. Il manie les motifs entrés dans l’imaginaire des spectateurs avec un art inégalé de la composition. Il ajoute par exemple à ces Trois Sœurs des images empruntées à Oncle Vania, la Mouette ou à la Cerisaie, traduisant sur scène le sentiment trouble que suscite le corpus de Tchekhov, dont les situations se recoupent parfois au point de se brouiller… Il donne le sentiment étrange et ambitieux de monter tout Tchekhov en un spectacle. La perfection de son adaptation et la technicité de sa mise en œuvre pourraient refroidir l’ardeur des sentiments, mais elles forcent le respect. « Que le public se reconnaisse, voilà l’essence de la philosophie tchékhovienne », Simon Stone en est convaincu. Alors, Tchekhov, y es-tu ? Assurément, et avec quelle extraordinaire présence !  

Cédric Enjalbert


Les Trois Sœurs, de  Simon Stone d’après Anton Tchekhov

Mise en scène : Simon Stone

Traduction française de Robin Ormond

Avec : Jean-Baptiste Anoumon, Assaad Bouab, Éric Caravaca, Amira Casar, Servane Ducorps, Eloïse Mignon, Laurent Papot, Frédéric Pierrot, Céline Sallette, Assane Timbo, Thibault Vinçon

Décors : Lizzie Clachan

Costumes : Mel Page

Musique : Stefan Gregory

Lumière : Cornelius Hunziker

Durée : 2 h 35

Photo ©  Thierry Depagne

Odéon-Théâtre de l’Europe •  Place de l’Odéon  • 75006  Paris 

Du 10 novembre au  22  décembre  2017, du mardi au samedi à 20 heures et le dimanche à 15 heures, puis en tournée :

  • du 8 au 17 janvier 2018 au TNP – Villeurbanne
  • du 23 au 26 janvier au Teatro Stabile – Turin
  • du 1er au 3 fevrier au DeSingel – Anvers
  • les 16 et 17 février au théâtre Le Quai – Angers

De  6 € à 40 € 

Réservations  : 01 44 85 40 40


À découvrir sur Les Trois Coups : 

☛ « Ibsen Huis », d’après Henrik Ibsen, cour du lycée Saint-Joseph à Avignon, par Lorène de Bonnay

☛ « What If They Went to Moscow », d’après « les Trois Sœurs » d’Anton Tchekhov, Théâtre de la Colline à Paris, par Frédéric Nau

« Mélancolie(s) » de Julie Deliquet avec le Collectif In Vitro © Simon Gosselin

« Mélancolie(s) », de Julie Deliquet avec le Collectif In Vitro, Théâtre de la Bastille à Paris

La vie servie sur un plateau !

Par Bénédicte Fantin
Les Trois Coups

Après son triptyque remarqué sur l’héritage de Mai 68 et sa version modernisée d’« Oncle Vania », Julie Deliquet livre une nouvelle création jouissive, avec les membres du Collectif In Vitro : « Mélancolie(s) ». Fusionnant « les Trois sœurs » et « Ivanov » de Tchekhov, elle questionne à nouveau l’héritage familial.

La scène d’ouverture installe une ambiance primesautière et légère. C’est l’anniversaire de Sacha, entourée pour l’occasion de son mari, de sa sœur médecin et de son jeune frère. La fête est toutefois troublée par une mélancolie latente : le père de la fratrie est mort il y a un an, jour pour jour. Le canevas des Trois Sœurs fait ainsi le lien avec le précédent spectacle du collectif qui se terminait sur la mort des parents. Lorsque Nicolas, un ancien ami du père, fait irruption, les scènes se teintent progressivement des angoisses de ce double d’Ivanov. Les failles des personnages jusqu’alors suggérées se révèlent violemment au grand jour.

Les huit comédiens sur scène sont dans le plus pur respect de l’esprit tchekhovien. Ils incarnent des personnages complexes, qui passent du rire aux larmes, des êtres, qui, devant un monde finissant, nourrissent de grands espoirs en l’avenir, mais voient leurs idéaux se heurter au lot de déceptions réservés par la vie.

« Mélancolie(s) » de Julie Deliquet avec le Collectif In Vitro © Simon Gosselin

« Mélancolie(s) » de Julie Deliquet avec le Collectif In Vitro © Simon Gosselin

Outre la virtuosité des interprètes, cette justesse s’explique aussi par le travail préparatoire réalisé avec Julie Deliquet. En demandant à ses comédiens d’improviser avec leurs mots à partir du texte de Tchekhov, ou à l’inverse de « parler tchekhovien » dans des situations réelles (lors de réunions de famille, en milieu hospitalier, etc.), la metteuse en scène invite le collectif à saisir l’écho des mots de l’auteur dans notre monde contemporain. Les interprètes arrivent ainsi sur le plateau avec un historique intime qui enrichit leur jeu. Il en ressort une pièce éminemment actuelle avec des personnages d’une étonnante proximité. L’appropriation du texte par les interprètes le rend limpide pour les spectateurs.

Résonances contemporaines

Le riche travail préparatoire, qui se rapproche parfois d’un travail documentaire, a fait l’objet d’enregistrements vidéo dont un extrait est projeté en préambule de la pièce. On retrouve là le leitmotiv du Collectif In Vitro qui se plaît à abolir la frontière entre le théâtre et la vie. La qualité de la scénographie est au service de cette illusion de réel. Les subtiles variations de lumières et l’envoûtante création musicale nous font glisser d’une saison à l’autre avec une belle fluidité. On a chaud puis on a froid avec les personnages, au fil des saisons et des désillusions successives.

La dimension mélancolique qui colle à l’œuvre de Tchekhov ne doit pourtant pas masquer son potentiel comique. Rappelons que l’auteur russe était persuadé d’écrire des comédies… C’est aussi là toute l’intelligence de la mise en scène du Collectif In Vitro de parvenir à restituer la dérision contenue dans les textes du dramaturge. Le comique de certaines situations et l’idiosyncrasie des personnages suscitent d’ailleurs des rires francs dans le public.

Dans ses correspondances, Anton Tchekhov appelle à un théâtre en prise avec la vie contemporaine et précise toujours en préambule de ses pièces qu’elles se déroulent au présent. En respectant cette indication à la lettre, le Collectif In Vitro offre une création plein de vie, ancrée dans notre présent. Un présent qui se révèle souffrir les mêmes questionnements qu’à l’époque de Tchekhov, que Julie Deliquet résume avec ses mots : « Comment se positionne-t-on dans un monde en train de chuter ? ». 

Bénédicte Fantin


Mélancolie(s), de Julie Deliquet avec le Collectif In Vitro

Mise en scène : Julie Deliquet

Avec : Julie André, Gwendal Anglade, Éric Charon, Aleksandra De Cizancourt, Olivier Faliez, Magaly Godenaire, Agnès Ramy, David Seigneur

Collaboration artistique : Pascale Fournier

Scénographie : Julie Deliquet, Pascale Fournier, Laura Sueur

Lumières : Jean-Pierre Michel, Laura Sueur

Costumes : Julie Scolbetzine

Musique : Mathieu Boccaren

Film : Pascale Fournier

Régie générale : Laura Sueur

Administration, production, diffusion : Cécile Jeanson

Attachée de production et communication : Marion Krähenbühl

Durée : 1 h 50

Photo : © Simon Gosselin

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Dans le cadre du Festival d’automne à Paris

Du 29 novembre au 22 décembre 2017 à 21 heures et du 8 janvier au 12 janvier 2018 à 21 heures, relâche le dimanche puis tournée

De 17 € à 27 €

Réservations : 01 43 57 42 14


À découvrir sur Les Trois Coups

☛ Derniers remords avant l’oubli, de Jean-Luc Lagarce, par Anaïs Heluin

« Les Trois Coups » signalent les parutions récentes consacrées au théâtre à ne pas manquer [11]

Bulletin n°11 : en librairie…

Par Rodolphe Fouano
Les Trois Coups

Monographies, biographies, essais, mémoires, rééditions de classiques…

Le Théâtre romain,
de Florence Dupont et Pierre Letessier
Armand Colin, collection « Cursus », 2e édition, 2017
335 p. / 22,90 €

Malgré l’imitation par Shakespeare, Corneille ou Racine des tragédies de Sénèque, malgré l’imitation par Molière des comédies de Plaute et de Térence, le théâtre romain demeure méconnu, aujourd’hui encore, tant il est l’objet d’idées reçues[1]. Il souffre surtout d’une approche « classique » qui l’a cantonné dans un genre littéraire. Cette seconde édition d’un ouvrage universitaire initialement paru en 2012 en fait la démonstration. Elle a pour premier mérite de remettre les pendules à l’heure tout en ouvrant de prometteuses perspectives de (re)découvertes.

L’enseignement de Florence Dupont a nourri des générations d’étudiants qui ont profité autant de son érudition que de son approche souvent iconoclaste. On se souvient, par exemple, de son savoureux rapprochement entre Homère et la série télévisée Dallas… Quant à Pierre Letessier, directeur de l’Institut d’études théâtrales de l’université Sorbonne-Nouvelle, il a consacré sa thèse à Plaute et à la place de la musique dans sa dramaturgie.

Reconstituant la pratique antique des « jeux scéniques » (ludi scaenici) à partir de leur contexte religieux, social et culturel, les deux auteurs analysent « la performance théâtrale romaine comme un tout, sans dissocier cadre rituel, structure musicale du spectacle, jeu des acteurs et fonctionnement du texte. »

Leur objectif est double : d’une part, libérer les metteurs en scène contemporains des a priori « aristotéliciens du théâtre occidental (le récit, la mimèsis, le personnage) ; d’autre part, « enrichir l’histoire des théâtres antiques, en y introduisant le théâtre romain – un théâtre de jeu », différent du théâtre grec et, en aucune manière, son pâle reflet.

Revenant sur les spectacles des Atrides montés par Ariane Mnouchkine au début des années 1990, Florence Dupont convainc de l’intérêt d’échapper à la tradition théâtrale européenne « classique » pour faire revivre ce répertoire, notamment à la lumière de l’esthétique du kathakali indien, mêlant danse sacrée, danse populaire et art martial.

Au-delà de cette « piste », le lecteur non spécialiste ira de surprises en ravissements, et il apprendra beaucoup dans ce savant ouvrage. Les développements concernant l’édification architecturale, le public participatif comme on dirait aujourd’hui (« communauté englobante » puisque tout le monde, jusqu’au dernier des esclaves, était présent lors des jeux), le statut modeste des auteurs, le vedettariat des acteurs (stars et parfois gigolos !) sur lesquels reposait tout le spectacle, sont passionnants…

On regrette seulement l’absence de quelques photographies de sites archéologiques ou de reconstitutions scéniques. Une chronologie en fin de volume aurait également permis au lecteur de se repérer plus facilement, d’autant que le lectorat visé est d’abord celui des étudiants en lettres et en arts du spectacle.

[1] Vingt-et-une comédies de Plaute et six de Térence nous sont parvenues. Quant à Sénèque, il a composé neuf tragédies.

 

Présentation de l’ouvrage par l’éditeur ☛

Vivre de mes rêves, Lettres d’une vie,
d’Anton Tchekhov
Traduction du russe par Nadine Dubourvieux
Préface d’Antoine Audouard
Robert Laffont, collection « Bouquins », 2016
1 057 p. / 32 €

Antoine Audouard, qui signe ludiquement son amicale préface Anton Ivanovich Audouard, le rappelle justement : Tchekhov (1860-1904) est l’« auteur russe le plus célèbre n’ayant pas écrit de roman », ce qui le distingue clairement de Tolstoï, Dostoievski ou Gogol, par exemple. Lui qui, selon sa savoureuse formule avait la médecine pour épouse et la littérature pour maîtresse, à moins que ce ne fût l’inverse (!), s’est illustré dans d’autres genres littéraires. Or, son œuvre théâtrale ne cesse, depuis plus d’un siècle, de passionner interprètes et metteurs en scène.

Ces derniers, tout particulièrement en France, l’ont toutefois enfermé dans un registre sombre. À cet égard, Antoine Audouard a raison de dénoncer « ces mises en scène pesantes, pompeuses, ralenties, de pièces que leur auteur voyait le plus souvent comme des “comédies” et qui en sont. C’est à pleurer de voir certaines scènes, poursuit-il, dignes des Fourberies de Scapin, traitées comme du Ibsen ou du Strindberg. » Un reproche, soit dit en passant, qui ne vaut pas seulement pour les comédies de Tchekhov, mais qui caractérise les « relectures » des comédies, voire des farces, par les metteurs en scène depuis les années 1960…

Ainsi, le lecteur est invité à lire dans « ces monologues et ces dialogues absurdes qui émaillent Les Trois Sœurs ou La Cerisaie, non pas une description des mélancoliques losers de la province russe, mais des tableaux amusés, tendres jusque dans leur cruauté, de nos illusions, de notre condition et de nos ridicules. » Si l’apprentissage de la vie demeure quoi qu’il en soit toujours cruel, la fantaisie et l’humour sauvent de la dérision. Rappelons qu’enfant battu par son père, fils de serf et petit boutiquier, Tchekhov subit très tôt les affres de la maladie et il meurt à 44 ans de la tuberculose, après avoir bu une dernière coupe de champagne, ce qui a quand même du panache !

L’édition académique russe de ses lettres compte 12 volumes, ses Œuvres complètes commentées étant rassemblées en 30 volumes. Elles comportent environ 4 400 lettres, une partie de toutes celles qu’écrivit Tchekhov durant sa vie, pourtant brève. Les archives de l’écrivain contiennent près de 10 000 lettres reçues, classées par lui-même et par sa sœur Macha (Maria), qui resta jusqu’à sa mort la fidèle gardienne de sa mémoire. On peut supposer qu’il en adressa au moins autant.

Nadine Dubourvieux a sélectionné 768 lettres, parmi celles qui nous sont parvenues. Elles s’étendent de 1876 à 1904. Certaines sont données ici à lire en français, pour la première fois. C’est dire l’intérêt que représente ce tome bien nourri (plus de mille pages) de la magistrale collection Bouquins qui a, en outre, le mérite de ne livrer que des lettres publiées intégralement. Les coupures effectuées jusqu’alors dans la correspondance de l’auteur, y compris dans l’édition russe de référence, sont ainsi rétablies, et font apparaître un Tchekhov non censuré, tel qu’en lui-même, buvant, festoyant et fréquentant les bordels.

Les anecdotes sont croustillantes, quoi qu’elles ne révèlent, en vérité, « ni exploits ni bassesses », mais une personnalité assez semblable à celle de « la plupart des gens » de l’époque, de l’aveu même de l’écrivain trop modeste. Toutefois, on lira d’abord ces lettres pour la saga des Tchekhov, Anton étant devenu très jeune soutien de famille. Ses lettres à son épouse, la comédienne Olga Knipper (1868-1959) font souvent sourire. Tchekhov l’affuble de mille surnoms (elle est tour à tour son « petit cœur chéri », son « chevalin toutou », sa « petite nigaude », son « poupon chéri », sa « femme sans égale » ou encore sa « chère » et parfois « délicieuse actriçouillette, exploiteuse de son cœur » !) Des lettres parfois signées « Ton Toto, médecin à la retraite et dramaturge en disponibilité, académicien Toto », ou « Ton hiéromoine », avec ce rappel : « Personne ne t’aime comme moi », Tchekhov souffrant de la paresse avec laquelle Olga tarde à lui répondre et à lui donner des nouvelles de la vie théâtrale moscovite.

On appréciera ensuite ces lettres pour l’incomparable témoignage qu’elles constituent. Grâce à l’index, on trouve rapidement les passages où Tchekhov évoque La Cerisaie, La Mouette, Oncle Vania ou Ivanov, par exemple. Ses échanges avec Stanislavki (1863-1938), cofondateur du Théâtre d’art de Moscou, dont la méthode de formation de l’acteur a tant influencé le théâtre occidental moderne, constituent évidement des temps forts.

On lira ces lettres, enfin, parce que Tchekhov n’ayant pas écrit de traité théorique, elles composent virtuellement une espèce d’art poétique, dont la concision est l’un des principes esthétiques fondamentaux.

Présentation de l’ouvrage par l’éditeur ☛

« la Mouette », d’après Anton Tchekhov, Théâtre de la Bastille à Paris

Une fiesta pour le corps et l’esprit

Par Élisabeth Hennebert
Les Trois Coups

Camar‑Mercier et Perrenoud, en cuisine, et la Cie Kobal’t, en salle, nous mitonnent et nous servent une mouette savoureuse.

En dépit de son titre gracieusement ornithologique, la Mouette est une vraie vacherie à mettre en scène. Une intrigue en carton (Simon aime Macha qui aime Constantin qui aime Nina qui aime Boris qui vit avec Irène : tout le monde pleure), des tirades kilométriques sur l’art d’écrire, l’art d’interpréter, l’art d’être artiste : merci l’auteur ! Beaucoup se cassent les dents sur ce volatile pas très tendre.

Premier bon point, cette nouvelle version ne tombe pas dans le piège habituel de la transposition. « Souvent, monter un classique étranger en France revient juste à déplacer le texte à un autre endroit et à une autre époque. On fait Hamlet dans un stade, dans un sauna, au Club Med, mais le texte ne bouge pas ». Bien dit, monsieur Clément Camar-Mercier, adaptateur et traducteur de grand talent ! Tout a été réécrit avec une subtilité et une finesse de perception qui portent à l’admiration. Peut‑être parce qu’il n’est pas russophone et que sa traduction part d’une version anglaise du texte, il a laissé de côté tout l’oripeau slave pour s’attaquer directement au cœur du sujet, à ce qui fait l’intérêt universel de cette pièce plutôt mal ficelée, de l’avis même de son auteur, et dont la création, en 1896, fit un bide colossal. Quel est‑il ce cœur ?

Moelleuse à cœur

D’abord, comme toujours chez Tchekhov, c’est la maison, et non tel ou tel personnage, qui joue le rôle principal. Le public est convoqué à un barbecue d’été dans une propriété familiale au bord d’un lac, convaincant dès la première minute grâce à un dispositif immersif qui favorise l’illusion. Par une série de procédés plus ingénieux les uns que les autres, Thibault Perrenoud donne à voir, entendre, humer, toucher cette maison au bord de l’eau : c’est appétissant, on en mangerait ! Peu de spectacles sont aussi festifs que celui‑ci. Entre autres prestations d’acteurs réussies, fourchette d’or pour celle de Guillaume Motte, instituteur dépressif et expert en grillade, cristallisant à lui tout seul l’hystérie d’une maison isolée dans laquelle macèrent ensemble plusieurs mégalos / paranos très très atteints.

Ensuite, et c’est ce qui distingue cette pièce dans le répertoire de son auteur, c’est le testament intellectuel, le manifeste sur l’art de Tchekhov. Le sujet est glissant, casse-gueule et pourtant attendu, des fameuses tirades qui peuvent s’avérer formidablement ennuyeuses si on n’a pas de vraies bonnes idées pour les sortir du formol. J’ai entendu sonner les propos sur l’écriture, sur le jeu scénique, sur le sens de l’art comme jamais, c’est beau à pleurer. De l’amusement, on passe à l’envoûtement : ce spectacle continue à vous porter longtemps après que vous avez quitté la maison Tchekhov. Impossible de rivaliser avec tant de talent, il me reste la ressource du mauvais jeu de mots : la Cie Kobal’t, c’est de la bombe ! 

Élisabeth Hennebert


la Mouette, d’après Anton Tchekhov

Cie Kobal’t

www.kobal-t.com

Traduction et adaptation : Clément Camar‑Mercier

Mise en scène : Thibault Perrenoud, assisté de Guillaume Motte

Scénographie : Jean Perrenoud

Avec : Marc Arnaud, Mathieu Boisliveau, Chloé Chevalier, Caroline Gonin, Éric Jakobiak, Pierre‑Stefan Montagnier, Guillaume Motte, Aurore Paris

Conception lumières et régie générale : Xavier Duthu

Décors et accessoires : Alice Quoirin, Martine Perrenoud, Franck Lagaroje

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Billetterie : 01 43 57 42 14

www.theatre-bastille.com

Métros : Bastille (lignes 1, 5 ou 8), Voltaire (ligne 9) ou Bréguet‑Sabin (ligne 5)

Jusqu’au 1er avril 2017, tous les soirs sauf le dimanche : jusqu’au 11 mars à 20 heures, du 13 au 25 mars à 21 heures, du 27 mars au 1er avril à 20 heures

Tarifs : 24 €, 17 € et 14 €

Durée : 1 h 50