Akram-Khan-Xenos © Jean-Louis Fernandez

« Xenos », d’Akram Khan, Grande Halle de la Villette à Paris

Solo monumental

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Xenos, c’est l’étranger en grec. C’est aussi le dernier solo d’Akram Khan, au sommet de son art. Depuis sa création en 2018 au Festival Montpellier Danse, le spectacle – un manifeste dont les sources d’inspiration transcendent les frontières et les époques – tourne toujours.

Pendant la Première guerre mondiale, quatre millions de soldats venus des colonies furent enrôlés par les armées européennes et américaines. Parmi eux, un million et demi d’Indiens se sont battus et sont morts en Europe, en Afrique ou au Moyen-Orient pour servir le mythe de l’Empire britannique. Akram Khan s’est inspiré de plusieurs témoignages tirés d’archives pour camper leur destin. Accompagné par cinq musiciens live, il retrace leur destinée à travers la figure d’un danseur.

Aux confins de l’horreur, à quoi se raccrocher ? À flanc de colline, un homme, arraché à son pays et à sa culture, s’agrippe à des cordes. Ces chaînes d’un bateau négrier le mènent vers de lointaines contrées. Quelques vestiges du passé – un salon de musique traditionnel – occupent l’avant-scène, mais ils sont vite balayés. Lumière crépusculaire traversée de stridences métalliques, c’est le chaos. Depuis la crête, l’horizon est bouché. Souillée de sang, la terre recouvre peu à peu la scène. Entre humiliations, combats et échappées dans l’imaginaire, le soldat inconnu fait face à la barbarie. Au fond des tranchées, peu de réconfort, si ce n’est des réminiscences. Certaines images sont saisissantes, comme l’orchestre apparaissant derrière un voile, chœur suspendu dans les brumes.

Akram-Khan-Xenos © Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Dans cette fresque, l’histoire du fantassin indien se confond avec celle de Prométhée. Tous deux tentent de faire passer les hommes de la sauvagerie à la civilisation. Enchaînés, ils résistent. En même temps, qu’ils cherchent à s’élever au-dessus de leur condition, ils apportent une connaissance qu’ils espèrent une délivrance pour les humains. Tragédies grecque et indienne. Histoires universelles (comme dans son récent spectacle Outwitting the devil).

Entre Orient et Occident

Akram Khan irradie l’espace de sa présence, plonge corps et âme dans le bourbier. Qu’il danse le kathak, pour signifier l’attachement aux terres d’origine en martelant au sol, ou qu’il lutte pour sa liberté sur le champ de bataille, avec du hip hop ou de la danse contemporaine aussi aérienne que fluide, sa chorégraphie exprime une riche palette d’émotions. Arqué sur ses deux jambes, bras ouverts vers le ciel, il pourrait renverser l’ordre du monde. Très vite recouvert de terre, il s’étourdit, tel un derviche, à en perdre la tête. Une silhouette fragile perdue au milieu du désastre, dans un corps à corps poignant avec lui-même. L’artiste donne ainsi à voir la solitude et la désespérance, en même temps que la force et le courage, à travers des mouvements répétitifs accomplis avec une énergie inouïe. À sa façon – spectaculaire – il dresse un monument à ces victimes oubliées.

C’est probablement le chorégraphe actuel chez qui se croisent le plus d’influences culturelles. Un mélange qui prend ici tout son sens. Sans compromis, son langage se distingue par un style narratif qui lui est propre. Comme souvent, Akram Khan laisse beaucoup de place à la musique et l’univers sonore. D’ailleurs, le compositeur Vincenzo Lamagna livre une poignante version de « Lacrimosa » (Requiem de Mozart). Saluons également le travail remarquable de Michael Hulls qui transforme la scène en autant de paysages dévastés, des chefs-d’œuvres picturaux.

xenos-akram-khan

© Jean-Louis Fernandez

En lumineux gardien des ténèbres, Akram Khan nous éclaire sur le sort de ses ancêtres. Pour son dernier grand solo, il avait envie de rendre hommage à ces héros abandonnés. En racontant cette tragédie, il ressuscite effectivement des pans entiers de la mémoire. Une louable réhabilitation qui témoigne de l’engagement du chorégraphe anglo-bangladais, ici contre l’absurdité de l’idée coloniale.

Mais au-delà de 14-18, ce dernier soulève des questions qui nous concernent toujours : qui est « l’étranger » ? Comment survivre à l’exil ? Avec ce spectacle personnel, le chorégraphe laisse non seulement une empreinte indélébile dans l’histoire, mais il interroge l’avenir. Entre tradition et innovation.

Si le danseur de 45 ans fait ses adieux à la scène, il continue, heureusement, de se consacrer à la chorégraphie, avec sa compagnie installée à Londres qui fête, cette année, ses 20 ans. 

Léna Martinelli


Xenos, d’Akram Khan Company

Direction artistique, chorégraphie, interprétation : Akram Khan

Avec : Akram Khan et Nina Harries (contrebasse et voix), B.-C. Manjunath (percussions et konnakol), Tamar Osborn (saxophone baryton), Aditya Prakash (voix), Clarice Rarity (violon)

Dramaturgie : Ruth Little

Création lumières : Michael Hulls

Musique originale, création sonore : Vincenzo Lamagna

Conception des décors : Mirella Weingarten

Création des costumes : Kimie Nakano

Écriture : Jordan Tannahill

Direction des répétitions : Mavin Khoo, Nicola Monaco

Direction technique : Richard Fagan

Régie plateau : Marek Pomocki

Régie lumières : Stéphane Déjours

Régie son : Julien Deloison

Technicien : Russell Parker

Accessoires : Louise Edge

Direction de production, coordination technique : John Valente

Production : Farooq Chaudhry

Manager de tournée : Mashitah Omar

Durée : 1 h 10

La Villette • Grande Halle • Espace Charlie Parker • 211, avenue Jean-Jaurès • 75019 Paris

Dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville

Du 12 au 22 décembre 2019, à 20 heures, sauf le 22 décembre à 16 heures, relâche les 15 et 19 décembre

Réservations : 01 40 03 75 75 ou en ligne

De 12 € à 32 €


À découvrir sur Les Trois Coups :

Outwitting the devil d’Akram Khan, par Lorène de Bonnay 

Jann_gallois-Samasara © Agathe-Poupeney

« Samsara », de Jann Gallois, Théâtre national de Chaillot à Paris

Enchaînés

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Radical, « Samsara » fait partie des spectacles qui remuent. Une pièce inspirée du bouddhisme, un travail de recherche passionnant de Jann Gallois, artiste associée du théâtre de Chaillot, depuis 2017.

Inspirée de la philosophie bouddhiste tibétaine, la pièce tire son titre du terme sanskrit Samsara, qui signifie « l’ensemble de ce qui circule ». Celui-ci désigne le cycle dans lequel sont pris les êtres qui n’ont pas encore atteint l’éveil spirituel. Ainsi, dans le spectacle de Jann Gallois, assiste-t-on à une succession de morts et renaissances. La chorégraphe nous fait traverser plusieurs espaces-temps, depuis le tourment de l’existence sur terre, jusqu’au Nirvana, en passant par plusieurs états intermédiaires.

Jann Gallois a fait le choix de matérialiser « l’attachement aux choses, aux êtres, au succès, et même à notre propre corps, ce poison qui nous maintient dans le Samsara » par un dispositif scénique original : une chaîne en nylon longue de trente mètres et d’une centaine de kilos qui ressemble à une natte. Cette contrainte technique impose aux danseurs d’évoluer ensemble car ils sont noués entre eux. Le geste de chacun se répercute sur le groupe. À plusieurs reprises, un élévateur descend des cintres et un technicien vient accrocher, puis décrocher cette corde à des harnais, de façon à suspendre les danseurs.

Samsara-Jann-Gallois

© DR

Les personnages subissent donc une série d’épreuves, à commencer par une cadence quasi industrielle : « On vit une époque de déclin spirituel. C’est ce que j’observe dans le développement des pensées capitalistes, par lesquelles l’ego est nourri à l’extrême, et qui détruisent l’humain et la planète », explique la jeune femme. Après avoir enduré l’accélération d’un rythme infernal, ces pantins désarticulés rampent, comme pris au piège d’une toile d’araignée. Entre chaque cycle, l’élévation, d’abord automatique, devient plus mystérieuse. Enchaînés, les danseurs deviennent peu à peu reliés. Entre union et désunion, c’est l’harmonie qui prend heureusement le dessus.

Le technicien qui œuvre à vue, avant de s’asseoir en fond de scène, tel Bouddha, finit par disparaître. Le deus ex machina laisse place à une présence évanescente. Après des personnages bien campés, tantôt isolés, tantôt réintégrés, mais bien distincts, on croit discerner des atomes. Peut-être des bribes, des graines, des étincelles ? Selon les bouddhistes, lors du passage vers la vie suivante, via une réincarnation, seul notre Karma demeure.

La chaîne, moteur de créativité

Chorégraphie, scénographie, travail sonore, contribuent à la réussite du spectacle au propos dense et riche. Pas de folklore ici ! Jann Gallois exprime les affres de la condition humaine, de façon sensible et juste, par des mouvements d’abord mécaniques, puis fluides, aériens. Une danse qui repose ici sur le principe de décomposition articulaire, la base du hip hop. Pour cette septième pièce, elle a choisi sept interprètes exceptionnels, à l’aise avec ces exercices complexes de dissociation, qui tissent des liens intéressants avec la danse contemporaine. Un langage original, tout comme la musique électro de Charles Amblard, qui a composé au fur et à mesure de la création.

Cette pièce traduit remarquablement la quête spirituelle de Jann Gallois. Suivant une voie où les hommes, enfin délivrés de leurs souffrances ou ignorances, du profond sentiment de peur, de perte ou de manque, accèdent enfin à la sérénité (la paix éternelle du Nirvana), elle évoque la nécessaire absence de soi. En effet, selon le bouddhisme, dans l’univers, tout est par nature interdépendant, donc vide d’existence propre. Ainsi, le chœur devient magma, forme fluctuante vidée de sa substance, mais quasi divine.

Après le début (à la limite de l’insupportable), la fin (contemplative) nous met dans un état proche de la béatitude. Délivrés, délestés, les corps sont parvenus au lâcher-prise. Temps suspendu. On reste le souffle coupé devant la beauté de ces âmes en apesanteur. Déchaînées. 

Léna Martinelli


Samsara, de Jann Gallois

Compagnie BurnOut

Chorégraphie et scénographie : Jann Gallois

Conseil à la scénographie : Delphine Sainte-Marie

Lumières : Cyril Mulon

Musique originale : Charles Amblard

Costumes : Marie-Cécile Viault

Regard extérieur : Frédéric Le Van

Avec : Inkeun Baïk, Carla Diego, Shirwann Jeammes, Jean-Charles Jousni, Marie Hanna Klemm, Jérémy Kouyoumdjian, Laureline Richard

Chaillot – Théâtre national de la Danse • Salle Firmin Gémier • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Plus d’infos ici

Du 6 novembre au 19 novembre 2019, mercredi et vendredi à 19 h 45, mardi, jeudi et samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30

Renseignements : 01 53 65 30 00

Réservations en ligne ici

De 11 € à 38 €

Tournée ici

Body-and-Soul-Crystal-Pite © Julien-Benhamou-Opera_national_de_Paris.jpg

« Body and Soul », de Crystal Pite par le Ballet de l’Opéra de Paris au Palais Garnier

À l’unisson

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

La nouvelle création de Crystal Pite était attendue. 41 interprètes du Ballet de l’Opéra se partagent la scène dans un spectacle total éblouissant, profond et virtuose, qui interroge le collectif et la place de chacun dans le groupe humain.

Après le succès retentissant de The Seasons’ Canon, en 2016, Crystal Pite retrouve l’Opéra de Paris pour une nouvelle pièce (création mondiale). Née au Canada, formée au Ballet de Francfort, Crystal Pite est nourrie des langages de Forsythe, Kyliàn ou encore Mats Ek. Elle a réalisé une cinquantaine d’œuvres pour des compagnies prestigieuses et la sienne, Kid Pivot, créée à Vancouver en 2002. Mêlant mouvements imprégnés de sensibilité théâtrale, univers sonore original et scénographie sophistiquée, son style est unique, malgré son inspiration néo-classique.

Crystal Pite continue d’explorer les thèmes qui lui sont chers : les rapports de force et plus particulièrement les conflits entre l’individu et le groupe. Corps traversés par des forces contraires, personnages en lutte avec l’extérieur, duos et communautés tour à tour réunies et adversaires : son esthétique transfigure, sur la scène, l’ensemble des relations qui se trament dans nos vies.

Danse organique

Le propos est emprunt de mystère, avec une dernière scène tirée par les cheveux, mais en trois actes la pièce tente de retracer une partie de l’évolution de l’humanité. Selon la chorégraphe, les conflits perdurent d’hier à aujourd’hui. Après les mouvements sociaux évoqués dans le premier acte, centré sur la bureaucratie et le taylorisme des derniers siècles, le second acte paraît presque pacifié. En tout cas, les individualités s’y détachent plus clairement, mais ils restent traversés d’antagonismes. Body and Soul s’achève dans un espace temps indéterminé. Sous ses dehors futuristes, la barbarie qui est évoquée est hors d’âge.

Body-and-Soul-Crystal-Pite © Julien-Benhamou-Opera_national_de_Paris.jpg

© Julien Benhamou – Opéra de Paris

Sommes-nous maîtres de nos gestes, de nos affects ? Scénario ou histoire, signes projetés ou écrits sur la scène, échantillonnages, textes dits en direct ou pré-enregistrés, comme ici, Crystal Pite travaille toujours avec du texte, quoique jamais de façon narrative. Ainsi, dans Body and Soul, Marina Hands décrit les mouvements de deux danseurs appelés « figure 1 et figure 2 », répétant les mots de Crystal Pite comme un leitmotiv pendant toute la pièce. Le sens évolue en fonction de l’interprétation de la comédienne, laquelle tient, en fait, le rôle de marionnettiste. Ses indications agissent sur les danseurs, même s’ils s’en affranchissent progressivement, dans d’étonnantes variations. Cependant, la voix maquillée, triturée, étirée, ne cesse d’influencer. Qui tire les ficelles : notre conscience ? Dieu ? Un gourou ? Une intelligence artificielle ? Car si cette entité supérieure manipule avec froideur, elle fait également preuve de compassion.

Entre souplesse, grâce et gestes mécaniques, le vocabulaire chorégraphique de Crystal Pite conjugue audace et rigueur, pioche dans le hip hop, la danse contemporaine ou le néo-classique. Mouvements synchroniques alternent avec décentrements ou ruptures. Les tableaux d’ensemble traduisent de façon puissante l’intelligence collective, la solidarité, sans omettre les terribles phénomènes de foule. De ce chœur, impressionnant sur le vaste plateau de Garnier, émergent des figures fortes. Les duos (entre deux individus, groupes ou espèces) son tantôt en harmonie, tantôt en opposition.

Body-and-Soul-Crystal-Pite

© Julien Benhamou – Opéra de Paris

Malgré la quête d’unité, le groupe prend sans cesse le dessus, quitte à noyer l’humain. Quel talent à mettre en scène la foule ! Le centre de gravité est en perpétuel déplacement et les moments de fusion contrastent avec des élans de séparation. Dans un va-et-vient hypnotique, ces mouvements de vague subjuguent. Il faut une parfaite coordination pour que 41 danseurs soient à ce point à l’unisson. Surtout, la langue de Crystal Pite est fluide et généreuse.

Virtuose 

Celle-ci invite les danseurs à dépasser leurs limites et insuffle à chacune de ses chorégraphies une charge émotionnelle débordante et communicative. Les interprètent puisent leur énergie dans le sol et dans des éléments antinomiques sous tension permanente. Cette danse viscérale, tellurique même, projette les interprètes dans une cadence effrénée. Quel que soit le rythme, le groupe fait corps. Non seulement Crystal Pite sait utiliser les capacités du Ballet de l’Opéra à se mouvoir ensemble, mais valorise aussi des solistes. Virtuose, chacun s’élève pour dire le besoin, l’échec, le courage, le désespoir, le désir, la joie, l’ambivalence, la frustration, l’amour.

Body-and-Soul-Crystal-Pite © Julien-Benhamou-Opera_national_de_Paris

© Julien Benhamou – Opéra de Paris

 Esthétique soignée, lumières léchées et atmosphères oniriques contribuent à la magie car, après un univers kafkaïen, nous traversons un champ de bataille, un violent orage, avant de plonger dans une sorte de magma, à moins que ce ne soit le cosmos ? En effet, la fresque en noir et blanc évolue au dernier acte vers une partition qui brille de mille feux. Le dispositif de feuilles en aluminium dorées conçu par Jay Gower Taylor tranche avec l’atmosphère sombre des deux premières parties. Quant à l’univers sonore – savant alliage de musique et de sons incorporant voix et bruits d’ambiance – il est vraiment original. Le patchwork est composé de sonates (Chopin), de musique expérimentale et d’envolée pop.

Avec Body and Soul, Crystal Pite signe donc un spectacle magnifique qui s’appuie remarquablement sur la force du ballet de l’Opéra. La profondeur du propos, la sensibilité et l’esprit de la chorégraphe épatent, touchent, galvanisent. Corps et âme. 

Léna Martinelli


Body and Soul, de Crystal Pite par le Ballet de l’Opéra de Paris au Palais Garnier

Avec : Léonore Baulac, Ludmila Pagliero, Marion Barbeau, Héloïse Bourdon, Hannah O’Neill, Muriel Zusperreguy, Aurélia Bellet, Eléonore Guérineau, Simon Le Borgne, Lydie Vareilhes, Ida Viikinkoski, Letizia Galloni, Juliette Hilaire, Caroline Osmont, Charlotte Ranson, Lucie Devignes, Marion Gaultier de Charnacé, Ninon Raux, Seehoo Yun, Hugo Marchand, François Alu, Alessio Carbonne, Marc Moreau, Sébastien Bertaud, Aurélien Houette, Axel Ibot, Daniel Stokes, Simon Valastro, Adrien Bodet, Adrien Couvez, Yvon Demol, Grégory Dominiak, Alexandre Gasse, Hugo Vigliotti, Takeru Coste, Giorgio Fourès, Julien Guillemard, Loup Marcault-Derouard et Antonin Monié

Voix : Marina Hands

Musique originale : Owen Belton

Scénographie : Jay Gower Taylor

Costumes : Nancy Briant

Lumières : Tom Visser

Assistant de la chorégraphe : Éric Beauchesne, Jermaine Spivey

Durée : 1 h 20

Opéra Garnier • Place de l’Opéra • 75009 Paris

Du 26 octobre au 23 novembre 2019, du mardi au samedi à 20 heures, matinée supplémentaire le samedi à 14 h 30, dimanche 10 et 17 novembre à 16 heures

De 12 € à 99 €

Réservation en ligne ici ou par téléphone : 08 92 89 90 90 (0.35 € TTC / min hors coût éventuel selon opérateur depuis un poste fixe) ou au +33 1 71 25 24 23 depuis l’étranger

Shazam © Quentin-Bertoux

« Tout doit disparaître », de Philippe Decouflé, Théâtre national de Chaillot à Paris

Métamorphoses

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Extraits de pièces, performances, installations, projections… Philippe Decouflé invite à une déambulation dans tout le Théâtre national de Chaillot, dont il est artiste associé. Une fête qui revêt les atours d’une rétrospective décalée et d’une foire « decouflesque ». Ce cadavre exquis pour 64 artistes est une passionnante exploration de la mémoire. Heureusement, rien n’est soldé !

Il se passe des choses partout. Si on met toutes les propositions bout à bout, ce sont 24 heures de spectacles et 5 heures de films proposés en continu, sur les plateaux mais aussi dans les espaces publics. À chaque détour, surgissent de drôles de majorettes, des créatures extravagantes échappées de spectacles, un défilé de costumes colorés et loufoques. Chaillot résonne aux sons de la fanfare et aussi des éclats de rire du public. On peut même suivre des émissions en direct dans le grand foyer, avec Radio Folle de Chaillot (créée de toutes pièces).

Le Palais de Chaillot devient une ruche avec 40 danseurs, comédiens et acrobates, 10 musiciens et une flopée d’élèves du Conservatoire national supérieur de musique et de danse, qui ont effectué un beau travail autour des statues et des fresques du Palais.

D’ailleurs, ce lieu plein d’histoire est complètement transformé. La circulation est libre, mais on conseille de suivre une visite guidée car, emmené par un des membres de la compagnie DCA, on est d’emblée transporté dans son univers si particulier (même si le service d’accueil est comme d’habitude parfait pour nous renseigner). Le parcours va du hall aux salles, en passant par les foyers et la galerie des Nabis. Les artistes ont investi tous les espaces, évoluant même dans l’escalator ou sous les gradins de la salle Vilar. À noter que l’organisation (titanesque) est sans faille : tout est parfaitement huilé, mais laisse chacun souffler, échanger, se restaurer.

Decouflé occupe Chaillot comme il revisite ses souvenirs. Avec joie. Les « opticons » déshabillent ses danseurs ou bousculent le public grâce à des inventions ludiques qui déforment les visages, redessinent les silhouettes. Entre art contemporain et entresort forain, ces machines optiques interactives conçues par la compagnie, dont certaines ont déjà été exposées à La Villette, créent beaucoup d’animation dans les couloirs. À Chaillot, l’univers fantasmagorique trouve aussi toute sa place. Surtout, « la mémoire est comme un palais : on y retrouve des pièces oubliées, on emprunte un escalier sans se souvenir où il mène », explique Decouflé.

Traces

Entre fête à tous les étages, expériences immersives et spectacles traditionnels, le concept est déjà, en soi, très original. Remonter des chorégraphies aujourd’hui, avec les danseurs qui les ont créées il y a 20 ans, constitue un autre intérêt majeur. Malgré une cohésion de troupe, la compagnie n’a pas de répertoire, car les créations se sont rapidement succédées sans qu’il n’y ait eu de traces. Pas d’enregistrements audiovisuels, au tout début, ni de notations. Cette démarche permet donc de jouer avec les souvenirs dans une mise en perspective passionnante, car les interprètes se sont mis au défi de retrouver les sensations qui les ont fait vibrer.

Triton-2Ter © Antoine Le Grand

« Triton», de Philippe Decouflé © Antoine Le Grand

Dans les salles, on peut (re)voir de fameux extraits. Certes, la mémoire est pleine de trous et les corps ont changé, mais aujourd’hui, cette histoire est portée de manière flamboyante par des danseurs mûrs : « À dix, vingt ou trente ans d’écart, jaillissent des différences. Ce sont ces différences qui nous intéressent, comme des réponses apportées aux mêmes questions, depuis des lieux différents – des corps habités d’autres expériences, exprimant d’autres choses dans les mêmes mouvements », commente Decouflé. En quelque sorte, il s’agit d’une œuvre jamais achevée, car remise à chaque fois en chantier, une œuvre en mouvement où les copains, d’abord, sont le socle des pièces re-montées.

Retrouvailles, pertes irrémédiables, réinventions… Observer l’évolution d’une écriture au fil du temps, en compagnie des danseurs d’origine, permet aussi de parler de transmission. Le titre (Tout doit disparaître) ne connote donc rien de nostalgique, même si l’idée de cette rétrospective est née suite au décès de certains complices, dont Christophe Salengro. Un magnifique totem est d’ailleurs dédié aux disparus de la compagnie. Après 35 ans de carrière, Decouflé tourne juste la page, sans pour autant solder la compagnie.

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« Tout doit disparaître », de Philippe Decouflé © Sigrid Colomyes

Baroque et contemporain

Faire reparaître, faire disparaître : l’empreinte reste vivace. Avec de nouvelles esthétiques, nos regards ont beau avoir changé, le chorégraphe a toujours grâce à nos yeux. Il reste foncièrement créatif. Punk sur les bords. Très rock en tout cas. La richesse de son parcours en témoigne.

Après des stages dispensés par Isaac Alvarez, ancien élève d’Étienne Decroux, puis l’école du cirque et celle du mime Marceau, Decouflé a rapidement rencontré le succès avec sa compagnie créée en 1983 (DCA comme Diversité, Camaraderie, Agilité). Fortement influencé par Alwin Nikolaïs, il a également nourri son travail avec Karole Ermitage et Merce Cunningham. Devenu populaire grâce à sa participation à plusieurs commémorations (cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux Olympiques d’Albertville, Bicentenaire de la Révolution française, coupes du monde sportives), il diversifie judicieusement ses activités : publicités, défilés de mode, mises en scène de spectacles au Cirque du Soleil, au Crazy Horse

Tout-doit-disparaître-Decouflé-DCA

« Tout doit disparaître », de Philippe Decouflé © DR

Depuis 1984, le vocabulaire n’a pas changé mais la syntaxe et les moyens ont évolué. La chorégraphie est souvent angulaire. Puissance des jambes, suspensions, arrêts et souplesse des déplacements… Ces enchaînements sont d’abord inspirés par la gymnastique sportive. Son exploration poétique de la mécanique des corps est plus ou moins imprégnée de légèreté, selon les périodes, mais le burlesque caractérise vraiment son style.

Le langage est toujours truffé d’innovations. La vidéo vient en renfort depuis longtemps pour créer de la magie. Découlé ne cesse d’explorer ses potentialités. Dans Shazam, où il croisait pour la première fois scènes et projections, il a mené une vraie réflexion sur le pouvoir de l’image versus celui du danseur. Il y a reproduit les effets optiques qu’ils affectionne, tout en conservant un aspect artisanal : mise en abîme et décalages, grâce aux jeux de miroir et d’ombres, ou autres inventions visuelles. Autant d’audaces stylistiques approfondies jusque dans ses dernières créations.

Très tôt, Decouflé a su imaginer une discipline hybride entre danse, cinéma, théâtre et cirque. Dans la Salle Gémier, on trouve d’ailleurs surtout du cabaret. Là encore, chaque personnalité est valorisée. DCA, c’est en effet une galerie de gueules, de dégaines, à la fois grotesques et humaines. La musique live, qui occupe aussi une place très importante, insuffle beaucoup d’humanité. Décidément, le public est à la fête et cette fantaisie débridée fait un bien fou. 

Léna Martinelli


Tout doit disparaître, de Philippe Decouflé

  • Spectacles en salle Vilar et en salle Gémier : recréations et / ou des extraits de Cœurs croisés, Tranche de Cake, Shazam, Le P’tit Bal, Triton, Triton 2ter, Octopus, Nouvelles pièces courtes, Sombrero, Iris, Petites pièces montées, Wiebo
  • Performances : Poème bruitiste, Petites annonces, La séance d’hypnose, Texte gigogne, la Voix des légumes, Talons, Courants de l’art
  • Opticons : l’Écran-plumeau qui déshabille, Simone, le Plasma japonais
  • Projections : extraits de spectacles rejoués en direct, courts-métrages, clips et publicités réalisés par Philippe Decouflé

Chaillot – Théâtre national de la Danse • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Du 27 septembre au 6 octobre 2019, à partir de 18 heures en semaine, 16 h 30 le samedi, 13 heures le dimanche

Renseignements : 01 53 65 30 00

Réservations en ligne ici

Tarifs : de 24 € à 75 € (chaque Pass donne accès à un spectacle en salle Vilar, deux spectacles pour le  Super Pass, et un spectacle en salle Gémier + l’accès à l’ensemble des performances, installations, projections

La déambulation peut prendre de quatre à cinq heures, avec deux spectacles d’1 heure dans la salle Jean Vilar

Leila-Ka-Pode-Ser © Yoann Bohac

Focus femme au Chaînon Manquant, Leïla Ka, Maria Dolorès Y Amapola Quartet, Marina Rollman, à Laval

Des femmes fortes

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Les femmes sont toujours bien représentées au Chainant Manquant. Parmi nos découvertes, trois ont notre faveur cette année : la chorégraphe Leïla Ka, qui mène la danse, tandis que la chanteuse Maria Dolorès nous épate et que l’humoriste Marina Rollman nous a beaucoup fait rire.

Leïla Ka : solo monumental

Pour sa première création, Leïla Ka mêle les genres dans une chorégraphie intense. Seule sur scène face au public, sa présence est incandescente. Elle brûle littéralement les planches. Entre postures singulières et mouvements saccadés, ses membres se heurtent. Après une lutte acharnée, la jeune femme finit par s’effondrer, mais pour mieux évoluer. Sous le tutu, un survêtement et des baskets. Elle a joué des coudes. Elle bouge à présent les lignes. À cette danse brute succède alors un tourbillon hypnotique. Tel un derviche tourneur, Leïla Ka est en quête. Cherche-t-elle, comme dans une cérémonie soufi, à atteindre la source de toute perfection ? En tout cas, son élévation confine au sublime.

Que se trame-t-il derrière ce chignon tiré à quatre épingles ? S’agit-il d’une danseuse classique au corps brisé ou bien d’une breakeuse contrariée ? Entre rage et envolées lyriques, une souffrance s’exprime : la réalité, intime et sombre de l’artiste qui se cherche, celle d’un corps qui s’isole jusqu’à se trouver.

Troublante, Leïla Ka bouscule nos repères, même pour les amateurs de danse contemporaine et de hip hop qu’elle déconstruit, intégrant capoeira et danse orientale. Ce profil atypique est loin d’être une ballerine dans sa boîte à musique ! Entrée dans la danse par les portes du hip hop, interprète chez Maguy Marin pour May B, Leïla Ka danse en fait la difficulté d’être soi.

Aujourd’hui, elle est libre et est elle-même. Avec Pode Ser, elle livre le témoignage poignant d’une jeune femme qui, avec force et inventivité, se réapproprie et détourne les codes, les registres et les esthétiques pour s’affirmer. Une étoile naît donc sous nos yeux. Le propos est fort et son interprétation magistrale. Le format est court (17 minutes) mais l’émotion intense. Cet instantané a la puissance d’un uppercut et d’une révélation.

Maria-Dolores-Amapola-Quartet © Sylvain Gripoix

Maria Dolorès y Amapola Quartet © Sylvain Gripoix

Maria Dolores : une diva du tango qui divague

Maria Dolores a le tango dans le sang. Elle le chante, le danse, le raconte, avec humour et passion. Mais il ne faut pas s’attendre à la diva classique et à l’histoire traditionnelle. Elle a du coffre et de quoi dire : « J’ai 22 ans… d’expérience », annonce-t-elle d’emblée, mais Maria Dolores détone. Et déconne aussi beaucoup !

D’airs susurrés en milongas des exilés, on parcourt les trottoirs de Buenos Aires. Toutefois, entre deux morceaux, elle n’hésite pas à sortir son sac Liddle pour sa pause casse-croûte et à sortir son cubi’ de blanc (« pour pallier aux carences en globules blancs », se justifie-t-elle). Son histoire du tango est la sienne, décalée et gonflée. Elle ose, sans détours. Orgueilleuse, jalouse, hystérique, de mauvaise foi, raciste, elle est épouvantable.

Personnage à la Almodovar, elle n’a pas le goût des demi-mesures et « s’en tamponne le coquillard » : « Le tango tape sur le système au bout du moment », reconnaît-elle. Alors, elle s’empiffre, s’empêtre, s’éparpille, rouspète et roupille, s’époumone et s’épanouit avec son Pupuce, le bandonéiste, évidemment. Puisque le tango est la langue de la passion où fusionne l’amour avec ses joies et ses peines, Maria Dolores partage soupirs et soubresauts, mais confond sensualité et vulgarité.

On ne lui en tient pas grief. Elle est irrésistible et Lou Hugot nous scotche par son tempérament. Chant, mise en scène et divagations, elle assume tout et elle assure. On passe donc un excellent moment en sa compagnie et celle de l’Amapola Quartet (violon, piano, contrebasse et bandonéon), des musiciens excellents, des interprètes complets, qui se prêtent volontiers au jeu, s’amusent et nous font entendre des morceaux divins. Alors les spectateurs, dont Maria Dolores embrasse le quart à la fin, est emballé !

Marina-Rollman-Un-spectacle-drôle © Charlotte-Abramow

Marina Rollman © Charlotte Abramow

Marina Rollman : désopilante !

Inconnue il y a encore un an, Marina Rollman, jeune humoriste suisse de 30 ans, s’est fait connaître sur France Inter. Elle écume les festivals en Suisse, en France et outre-Atlantique. Elle est ainsi passée par Montreux ou le Djamel Comedy Club, a assuré les premières parties de Gad Elmaleh. Avec son premier stand-up, le public peut la découvrir sur scène. Elle faisait sa rentrée à Laval. « Je ne suis pas très en forme », s’excuse-elle. Même en fin de soirée, elle a pourtant fait un tabac.

Avec un titre pareil (Un spectacle drôle), elle n’a pas le droit à l’erreur. Mais sa verve à cent à l’heure et sa vision du monde bien trempée fait mouche. Durant une petite heure, Marina Rollman y aborde tous les sujets avec un ton unique mêlant malice et ironie. C’est intelligent et fin. Efficace.

L’humoriste livre des observations piquantes sur notre quotidien, sans omettre d’aborder des sujets plus profonds. Qu’il s’agisse de sa propre dépression (« Y’a des jours où t’as envie de mourir, mais t’as trop la flemme. Moi ça a duré 5 ans »), ou de sujets sociétaux tels que le racisme, l’écologie, le féminisme, chaque fois son humour tape dans le mille. Quand elle ne parle pas de l’ignorance des hommes en matière de plaisir féminin, elle pointe le sexisme des pubs. Espiègle, elle épingle notre époque et tourne nos mœurs en dérision. Ses fixettes : l’auto-entrepreneuriat, la malbouffe, ou encore le crossfit, très en vogue dans les salles de sport.

Ses sketches sont très écrits mais, sincère, elle insiste sur nos contradictions, livrant en pâture ses remords d’omnivore, par exemple. Son débit étant aussi rapide que le Lystria, on s’accroche pour ne pas louper un wagon. Sans virgule, ni points de suspensions, on regrette parfois de ne pouvoir saisir le sens de toutes les digressions. Car Marina s’emballe, fuse, veut dire toute ce qu’elle a sur le cœur. Toutefois, même à minuit, après avoir vu beaucoup de spectacles, on retient l’essentiel : la nécessité de rire de tout, même du pire ! 

Léna Martinelli


Pode Ser, de et avec Leïla Ka

Lumières : Laurent Fallot

Tout public à partir de 6 ans

Durée : 17 minutes

Théâtre de Laval, le 19 septembre 2019

Dans le cadre du Chaînon Manquant, 28e édition

Du 17 au 23 septembre 2019

Tournée

Le 2 avril 2020, à l’Espace 1789, scène conventionnée danse de Saint-Ouen, dans le cadre du Festival Séquence Danse Paris (Programmation Centquatre hors les murs)

Maria Dolores y Amapola Quartet

Site ici

Chant, textes, mise en scène et déviances : Maria Dolores

Bandonéon, arrangements : Michel Capelier

Contrebasse : Christophe Dorémus

Violon : Ariane Lysimaque

Piano : Sandrine Roche

Durée : 1 h 10

Tout public à partir de 10 ans

Chapiteau, le 18 septembre 2019

Dans le cadre du Chaînon Manquant, 28e édition

Du 17 au 23 septembre 2019

Tournée en cours

Un spectacle drôle, de et avec Marina Rollman

Site de l’artiste ici

1 heure

Chapiteau, le 18 septembre 2019        

Dans le cadre du Chaînon Manquant, 28e édition

Du 17 au 23 septembre 2019

Tournée en cours

À partir du 24 septembre au Théâtre de l’Œuvre, à Paris, les mardis et mercredis à 21 heures