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« Body and Soul », de Crystal Pite, captation sur France 5

Captation de « Body and Soul »

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Léna Martinelli

Programmé cet automne à l’Opéra Garnier, « Body and Soul » a fait l’objet d’une captation, diffusée ce soir sur France 5, dans le cadre de l’émission « Passage des Arts ». De façon fluide et généreuse, Crystal Pite y explore le thème de la dualité avec une rare intensité. Un spectacle éblouissant à voir et à revoir.

Nourrie des langages de William Forsythe, Jiří Kylián ou encore Mats Ek, la chorégraphe canadienne a invité les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris à dépasser leurs limites. Interrogeant le collectif et la place de chacun dans le groupe humain, elle a su insuffler à Body and Soul une charge émotionnelle débordante et communicative.

Va-et-vient de vagues, ressac se brisant sur la grève… la quarantaine d’interprètes puise son énergie dans des éléments antinomiques et transfigure, sur scène, l’ensemble des relations qui se trament dans nos vies. Dans des atmosphères oniriques, cette danse organique retrace magnifiquement l’histoire de l’humanité grâce à une dramaturgie solide et une esthétique soignée. Un spectacle qui épate, touche, galvanise. Corps et âme. 

☛  Lire la critique de Léna Martinelli (2 novembre 2019) 


Body and Soul, de Crystal Pite

Avec le Ballet de l’Opéra de Paris

Musique originale : Owen Belton

Scénographie : Jay Gower Taylor

Film réalisé par Tommy Pascal

Diffusé sur France 5 le 25 avril 2020 à 22 h 25

Disponible ici jusqu’au 25 mai 2020

Durée : 81 minutes

Plus d’infos ici

Vessel-Damien-Jalet-Kohei-Nawa © Yoshikazu Inoue

« Vessel », de Damien Jalet et Kohei Nawa, Chaillot – Théâtre national de la Danse à Paris

Choc plastique

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Fruit d’une collaboration avec le plasticien japonais Kohei Nawa, « Vessel » de Damien Jalet fascine autant qu’interroge. Une onde de choc !  Véritables tableaux vivants, les enchevêtrements des danseurs donnent naissance à des images d’une étrangeté saisissante dont on n’a pas fini de mesurer la portée. 

Chorégraphe plébiscité, Damien Jalet est artiste associé de Chaillot. Il a collaboré, entre autres, avec Sidi Larbi Cherkaoui, Marina Abramovic ou Arthur Nauzyciel, avec qui il travaille régulièrement. Vessel est né d’une rencontre avec le sculpteur Kohei Nawa, lors d’une résidence à la Villa Kujoyama à Kyoto (l’équivalent de la Villa Médicis). Cette fusion dynamique entre le plateau et les corps des danseurs, dans une transformation incessante des formes, parle de vie et de mort, évoque les cycles. Pénétrant dans une ligne floue de la perception, entre limbes et nouveau monde, l’humanité s’y dissout effectivement dans une série d’oniriques propositions.

La mémoire des corps

« La sculpture et la danse ont toutes deux à voir avec le corps comme réceptacle des passions humaines », résume Damien Jalet qui parvient, avec Kohei Nawa, à élaborer un langage commun à l’intersection de leurs pratiques. Entre l’éphémère de la danse et l’éternité de la sculpture. Avec Aimilios Arapoglou, danseur qui participe à la plupart de ses projets, le chorégraphe a travaillé sur des distorsions, que l’on imagine éprouvantes pour ces interprètes recroquevillés, mais tellement souples et expressifs. Pourtant, les sept danseurs évoluent sans jamais montrer leur visage, à une exception que nous ne dévoilerons pas.

Les formes sculpturales créées par emboîtement sont très exigeantes et inventives. La colonne étirée, les cervicales tendues, la tête enfouie derrière les bras, les corps n’ont presque plus rien d’humain. Bien que la chorégraphie soit limitée en mouvements et très axée sur la symétrie, cette contrainte donne naissance à de belles trouvailles. Il s’en dégage une énergie à la fois minérale et liquide. De figé, le mouvement ondule sous la peau, et la chair vibre, prête à jaillir.

Organique

La scénographie participe pour beaucoup au trouble. Amplifiés par l’eau, des mouvements microscopiques accèdent à une autre dimension. Surtout, l’installation (appelée Vessel) se dévoile peu à peu jusqu’à occuper toute la place. À la fois matrice et tombe, cet espace fait davantage penser à un mollusque ratatiné qu’à un navire. À la limite au Radeau de la Méduse ou à une île, ultime refuge d’un cataclysme !

Quoi qu’il en soit, l’œuvre – magnifique – est composée à partir de katakuriko, sorte de fécule de pomme de terre à la fois solide et liquide. Vivante, cette installation se caractérise par la dualité que l’on retrouve dans le corps humain. Elle respire aussi.

Vessel-Damien-Jalet-Kohei-Nawa © Yoshikazu Inoue

© Yoshikazu Inoue

Fasciné par les îles volcaniques japonaises créées par la lave, par un liquide devenu solide, Damien Jalet ne pouvait qu’être inspiré par ce matériau, avec lequel il fait interagir et se métamorphoser les formes anatomiques, d’abord inanimées. Belle métaphore de notre vulnérable et viscérale relation à l’environnement.

Du biologique au mythologique

Cellules, gnomes échappés du Jardin des Délices de Bosch, Aliens à l’animalité fascinante, robots grotesques… mais que sont ces créatures qui prennent vie sous nos yeux ? Quand devient-on humain ? À partir du moment où l’on a un visage ou bien quand l’on acquiert la verticalité ? À moins que ce ne soit lié à l’émergence des relations sociales ?

Damien Jalet convoque autant le profane que le sacré : « La première scène se déroule dans le sous-monde, Yomi. On l’a jouée sur l’île Naoshima, qui est l’île des arts, sous une énorme pleine lune. Ça faisait beaucoup penser à la série de tableaux d’Arnold Böcklin, L’Île des morts », précise-t-il. On y trouve aussi des références au théâtre Nô, avec l’apparition de masques.

2-Vessel-Damien-Jalet-Kohei-Nawa © Yoshikazu Inoue

© Yoshikazu Inoue

Les corps libèrent des éléments liés à son évolution, jusqu’à s’organiser en chœur pour s’adonner à des rituels animistes, ou à une orgie : on distingue en effet des sexes féminins, tandis que la couleur laiteuse suggère du sperme. Régénérescence. Les poses font également référence aux figures primitives de l’ère Jômon (époque néolithique japonaise), sortes de déesses à la fois humaines, animales et végétales.

Comme pour une performance d’art contemporain, on se laisse volontiers emporter par le rythme lent et les images épurées, soutenues par de subtils jeux de lumière, ainsi que la musique originale de Marihiko Hara et Ryûichi Sakamoto, une texture de sons électroniques et acoustiques particulièrement réussie.

Toutefois, entre la première séquence, empreinte de mystère, et la dernière – d’une beauté sidérante – le spectacle s’étire, faute de consistance dramaturgique. Alors, on se raconte sa propre histoire. Avec ces six danseurs japonais quasi nus, l’ambiance de fin de monde en noir et blanc, on pense au butō. Tandis que nous entrons dans une ère anxiogène, où l’homme change le monde d’une manière irrémédiable, on ne peut qu’être saisi par un tel spectacle qui laisse imaginer le résultat d’une ultime catastrophe. Cependant, on aurait aimé un choc à la mesure de l’effroi suscité par l’anthroposcène. De quoi nous renverser, comme le dernier tableau, puissant et poétique. 

Léna Martinelli


Vessel

Chorégraphie : Damien Jalet

Scénographie : Kohei Nawa

Musique : Marihiko Hara, Ryûichi Sakamoto

Lumières : Yukiko Yoshimoto

Avec : Aimilios Arapoglou, Nobuyoshi Asai, Nicola Leahey, Ruri Mitoh, Jun Morii, Mirai Moriyama, Naoko Tozawa

Durée : 1 heure

Chaillot – Théâtre national de la Danse • Salle Jean Vilar • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Du 6 au 13 mars 2020

De 11 € à 38 €

Réservations : 01 53 65 30 00 ou en ligne


À découvrir sur Les Trois Coups :

☛ Vessel, au Théâtre national de Bretagne, par Olivier Pansieri

Akram-Khan-Xenos © Jean-Louis Fernandez

« Xenos », d’Akram Khan, Grande Halle de la Villette à Paris

Solo monumental

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Xenos, c’est l’étranger en grec. C’est aussi le dernier solo d’Akram Khan, au sommet de son art. Depuis sa création en 2018 au Festival Montpellier Danse, le spectacle – un manifeste dont les sources d’inspiration transcendent les frontières et les époques – tourne toujours.

Pendant la Première guerre mondiale, quatre millions de soldats venus des colonies furent enrôlés par les armées européennes et américaines. Parmi eux, un million et demi d’Indiens se sont battus et sont morts en Europe, en Afrique ou au Moyen-Orient pour servir le mythe de l’Empire britannique. Akram Khan s’est inspiré de plusieurs témoignages tirés d’archives pour camper leur destin. Accompagné par cinq musiciens live, il retrace leur destinée à travers la figure d’un danseur.

Aux confins de l’horreur, à quoi se raccrocher ? À flanc de colline, un homme, arraché à son pays et à sa culture, s’agrippe à des cordes. Ces chaînes d’un bateau négrier le mènent vers de lointaines contrées. Quelques vestiges du passé – un salon de musique traditionnel – occupent l’avant-scène, mais ils sont vite balayés. Lumière crépusculaire traversée de stridences métalliques, c’est le chaos. Depuis la crête, l’horizon est bouché. Souillée de sang, la terre recouvre peu à peu la scène. Entre humiliations, combats et échappées dans l’imaginaire, le soldat inconnu fait face à la barbarie. Au fond des tranchées, peu de réconfort, si ce n’est des réminiscences. Certaines images sont saisissantes, comme l’orchestre apparaissant derrière un voile, chœur suspendu dans les brumes.

Akram-Khan-Xenos © Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Dans cette fresque, l’histoire du fantassin indien se confond avec celle de Prométhée. Tous deux tentent de faire passer les hommes de la sauvagerie à la civilisation. Enchaînés, ils résistent. En même temps, qu’ils cherchent à s’élever au-dessus de leur condition, ils apportent une connaissance qu’ils espèrent une délivrance pour les humains. Tragédies grecque et indienne. Histoires universelles (comme dans son récent spectacle Outwitting the devil).

Entre Orient et Occident

Akram Khan irradie l’espace de sa présence, plonge corps et âme dans le bourbier. Qu’il danse le kathak, pour signifier l’attachement aux terres d’origine en martelant au sol, ou qu’il lutte pour sa liberté sur le champ de bataille, avec du hip hop ou de la danse contemporaine aussi aérienne que fluide, sa chorégraphie exprime une riche palette d’émotions. Arqué sur ses deux jambes, bras ouverts vers le ciel, il pourrait renverser l’ordre du monde. Très vite recouvert de terre, il s’étourdit, tel un derviche, à en perdre la tête. Une silhouette fragile perdue au milieu du désastre, dans un corps à corps poignant avec lui-même. L’artiste donne ainsi à voir la solitude et la désespérance, en même temps que la force et le courage, à travers des mouvements répétitifs accomplis avec une énergie inouïe. À sa façon – spectaculaire – il dresse un monument à ces victimes oubliées.

C’est probablement le chorégraphe actuel chez qui se croisent le plus d’influences culturelles. Un mélange qui prend ici tout son sens. Sans compromis, son langage se distingue par un style narratif qui lui est propre. Comme souvent, Akram Khan laisse beaucoup de place à la musique et l’univers sonore. D’ailleurs, le compositeur Vincenzo Lamagna livre une poignante version de « Lacrimosa » (Requiem de Mozart). Saluons également le travail remarquable de Michael Hulls qui transforme la scène en autant de paysages dévastés, des chefs-d’œuvres picturaux.

xenos-akram-khan

© Jean-Louis Fernandez

En lumineux gardien des ténèbres, Akram Khan nous éclaire sur le sort de ses ancêtres. Pour son dernier grand solo, il avait envie de rendre hommage à ces héros abandonnés. En racontant cette tragédie, il ressuscite effectivement des pans entiers de la mémoire. Une louable réhabilitation qui témoigne de l’engagement du chorégraphe anglo-bangladais, ici contre l’absurdité de l’idée coloniale.

Mais au-delà de 14-18, ce dernier soulève des questions qui nous concernent toujours : qui est « l’étranger » ? Comment survivre à l’exil ? Avec ce spectacle personnel, le chorégraphe laisse non seulement une empreinte indélébile dans l’histoire, mais il interroge l’avenir. Entre tradition et innovation.

Si le danseur de 45 ans fait ses adieux à la scène, il continue, heureusement, de se consacrer à la chorégraphie, avec sa compagnie installée à Londres qui fête, cette année, ses 20 ans. 

Léna Martinelli


Xenos, d’Akram Khan Company

Direction artistique, chorégraphie, interprétation : Akram Khan

Avec : Akram Khan et Nina Harries (contrebasse et voix), B.-C. Manjunath (percussions et konnakol), Tamar Osborn (saxophone baryton), Aditya Prakash (voix), Clarice Rarity (violon)

Dramaturgie : Ruth Little

Création lumières : Michael Hulls

Musique originale, création sonore : Vincenzo Lamagna

Conception des décors : Mirella Weingarten

Création des costumes : Kimie Nakano

Écriture : Jordan Tannahill

Direction des répétitions : Mavin Khoo, Nicola Monaco

Direction technique : Richard Fagan

Régie plateau : Marek Pomocki

Régie lumières : Stéphane Déjours

Régie son : Julien Deloison

Technicien : Russell Parker

Accessoires : Louise Edge

Direction de production, coordination technique : John Valente

Production : Farooq Chaudhry

Manager de tournée : Mashitah Omar

Durée : 1 h 10

La Villette • Grande Halle • Espace Charlie Parker • 211, avenue Jean-Jaurès • 75019 Paris

Dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville

Du 12 au 22 décembre 2019, à 20 heures, sauf le 22 décembre à 16 heures, relâche les 15 et 19 décembre

Réservations : 01 40 03 75 75 ou en ligne

De 12 € à 32 €


À découvrir sur Les Trois Coups :

Outwitting the devil d’Akram Khan, par Lorène de Bonnay 

Jann_gallois-Samasara © Agathe-Poupeney

« Samsara », de Jann Gallois, Théâtre national de Chaillot à Paris

Enchaînés

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Radical, « Samsara » fait partie des spectacles qui remuent. Une pièce inspirée du bouddhisme, un travail de recherche passionnant de Jann Gallois, artiste associée du théâtre de Chaillot, depuis 2017.

Inspirée de la philosophie bouddhiste tibétaine, la pièce tire son titre du terme sanskrit Samsara, qui signifie « l’ensemble de ce qui circule ». Celui-ci désigne le cycle dans lequel sont pris les êtres qui n’ont pas encore atteint l’éveil spirituel. Ainsi, dans le spectacle de Jann Gallois, assiste-t-on à une succession de morts et renaissances. La chorégraphe nous fait traverser plusieurs espaces-temps, depuis le tourment de l’existence sur terre, jusqu’au Nirvana, en passant par plusieurs états intermédiaires.

Jann Gallois a fait le choix de matérialiser « l’attachement aux choses, aux êtres, au succès, et même à notre propre corps, ce poison qui nous maintient dans le Samsara » par un dispositif scénique original : une chaîne en nylon longue de trente mètres et d’une centaine de kilos qui ressemble à une natte. Cette contrainte technique impose aux danseurs d’évoluer ensemble car ils sont noués entre eux. Le geste de chacun se répercute sur le groupe. À plusieurs reprises, un élévateur descend des cintres et un technicien vient accrocher, puis décrocher cette corde à des harnais, de façon à suspendre les danseurs.

Samsara-Jann-Gallois

© DR

Les personnages subissent donc une série d’épreuves, à commencer par une cadence quasi industrielle : « On vit une époque de déclin spirituel. C’est ce que j’observe dans le développement des pensées capitalistes, par lesquelles l’ego est nourri à l’extrême, et qui détruisent l’humain et la planète », explique la jeune femme. Après avoir enduré l’accélération d’un rythme infernal, ces pantins désarticulés rampent, comme pris au piège d’une toile d’araignée. Entre chaque cycle, l’élévation, d’abord automatique, devient plus mystérieuse. Enchaînés, les danseurs deviennent peu à peu reliés. Entre union et désunion, c’est l’harmonie qui prend heureusement le dessus.

Le technicien qui œuvre à vue, avant de s’asseoir en fond de scène, tel Bouddha, finit par disparaître. Le deus ex machina laisse place à une présence évanescente. Après des personnages bien campés, tantôt isolés, tantôt réintégrés, mais bien distincts, on croit discerner des atomes. Peut-être des bribes, des graines, des étincelles ? Selon les bouddhistes, lors du passage vers la vie suivante, via une réincarnation, seul notre Karma demeure.

La chaîne, moteur de créativité

Chorégraphie, scénographie, travail sonore, contribuent à la réussite du spectacle au propos dense et riche. Pas de folklore ici ! Jann Gallois exprime les affres de la condition humaine, de façon sensible et juste, par des mouvements d’abord mécaniques, puis fluides, aériens. Une danse qui repose ici sur le principe de décomposition articulaire, la base du hip hop. Pour cette septième pièce, elle a choisi sept interprètes exceptionnels, à l’aise avec ces exercices complexes de dissociation, qui tissent des liens intéressants avec la danse contemporaine. Un langage original, tout comme la musique électro de Charles Amblard, qui a composé au fur et à mesure de la création.

Cette pièce traduit remarquablement la quête spirituelle de Jann Gallois. Suivant une voie où les hommes, enfin délivrés de leurs souffrances ou ignorances, du profond sentiment de peur, de perte ou de manque, accèdent enfin à la sérénité (la paix éternelle du Nirvana), elle évoque la nécessaire absence de soi. En effet, selon le bouddhisme, dans l’univers, tout est par nature interdépendant, donc vide d’existence propre. Ainsi, le chœur devient magma, forme fluctuante vidée de sa substance, mais quasi divine.

Après le début (à la limite de l’insupportable), la fin (contemplative) nous met dans un état proche de la béatitude. Délivrés, délestés, les corps sont parvenus au lâcher-prise. Temps suspendu. On reste le souffle coupé devant la beauté de ces âmes en apesanteur. Déchaînées. 

Léna Martinelli


Samsara, de Jann Gallois

Compagnie BurnOut

Chorégraphie et scénographie : Jann Gallois

Conseil à la scénographie : Delphine Sainte-Marie

Lumières : Cyril Mulon

Musique originale : Charles Amblard

Costumes : Marie-Cécile Viault

Regard extérieur : Frédéric Le Van

Avec : Inkeun Baïk, Carla Diego, Shirwann Jeammes, Jean-Charles Jousni, Marie Hanna Klemm, Jérémy Kouyoumdjian, Laureline Richard

Chaillot – Théâtre national de la Danse • Salle Firmin Gémier • 1, place du Trocadéro • 75116 Paris

Plus d’infos ici

Du 6 novembre au 19 novembre 2019, mercredi et vendredi à 19 h 45, mardi, jeudi et samedi à 20 h 30, dimanche à 15 h 30

Renseignements : 01 53 65 30 00

Réservations en ligne ici

De 11 € à 38 €

Tournée ici

Body-and-Soul-Crystal-Pite © Julien-Benhamou-Opera_national_de_Paris.jpg

« Body and Soul », de Crystal Pite par le Ballet de l’Opéra de Paris au Palais Garnier

À l’unisson

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

La nouvelle création de Crystal Pite était attendue. 41 interprètes du Ballet de l’Opéra se partagent la scène dans un spectacle total éblouissant, profond et virtuose, qui interroge le collectif et la place de chacun dans le groupe humain.

Après le succès retentissant de The Seasons’ Canon, en 2016, Crystal Pite retrouve l’Opéra de Paris pour une nouvelle pièce (création mondiale). Née au Canada, formée au Ballet de Francfort, Crystal Pite est nourrie des langages de Forsythe, Kyliàn ou encore Mats Ek. Elle a réalisé une cinquantaine d’œuvres pour des compagnies prestigieuses et la sienne, Kid Pivot, créée à Vancouver en 2002. Mêlant mouvements imprégnés de sensibilité théâtrale, univers sonore original et scénographie sophistiquée, son style est unique, malgré son inspiration néo-classique.

Crystal Pite continue d’explorer les thèmes qui lui sont chers : les rapports de force et plus particulièrement les conflits entre l’individu et le groupe. Corps traversés par des forces contraires, personnages en lutte avec l’extérieur, duos et communautés tour à tour réunies et adversaires : son esthétique transfigure, sur la scène, l’ensemble des relations qui se trament dans nos vies.

Danse organique

Le propos est emprunt de mystère, avec une dernière scène tirée par les cheveux, mais en trois actes la pièce tente de retracer une partie de l’évolution de l’humanité. Selon la chorégraphe, les conflits perdurent d’hier à aujourd’hui. Après les mouvements sociaux évoqués dans le premier acte, centré sur la bureaucratie et le taylorisme des derniers siècles, le second acte paraît presque pacifié. En tout cas, les individualités s’y détachent plus clairement, mais ils restent traversés d’antagonismes. Body and Soul s’achève dans un espace temps indéterminé. Sous ses dehors futuristes, la barbarie qui est évoquée est hors d’âge.

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© Julien Benhamou – Opéra de Paris

Sommes-nous maîtres de nos gestes, de nos affects ? Scénario ou histoire, signes projetés ou écrits sur la scène, échantillonnages, textes dits en direct ou pré-enregistrés, comme ici, Crystal Pite travaille toujours avec du texte, quoique jamais de façon narrative. Ainsi, dans Body and Soul, Marina Hands décrit les mouvements de deux danseurs appelés « figure 1 et figure 2 », répétant les mots de Crystal Pite comme un leitmotiv pendant toute la pièce. Le sens évolue en fonction de l’interprétation de la comédienne, laquelle tient, en fait, le rôle de marionnettiste. Ses indications agissent sur les danseurs, même s’ils s’en affranchissent progressivement, dans d’étonnantes variations. Cependant, la voix maquillée, triturée, étirée, ne cesse d’influencer. Qui tire les ficelles : notre conscience ? Dieu ? Un gourou ? Une intelligence artificielle ? Car si cette entité supérieure manipule avec froideur, elle fait également preuve de compassion.

Entre souplesse, grâce et gestes mécaniques, le vocabulaire chorégraphique de Crystal Pite conjugue audace et rigueur, pioche dans le hip hop, la danse contemporaine ou le néo-classique. Mouvements synchroniques alternent avec décentrements ou ruptures. Les tableaux d’ensemble traduisent de façon puissante l’intelligence collective, la solidarité, sans omettre les terribles phénomènes de foule. De ce chœur, impressionnant sur le vaste plateau de Garnier, émergent des figures fortes. Les duos (entre deux individus, groupes ou espèces) son tantôt en harmonie, tantôt en opposition.

Body-and-Soul-Crystal-Pite

© Julien Benhamou – Opéra de Paris

Malgré la quête d’unité, le groupe prend sans cesse le dessus, quitte à noyer l’humain. Quel talent à mettre en scène la foule ! Le centre de gravité est en perpétuel déplacement et les moments de fusion contrastent avec des élans de séparation. Dans un va-et-vient hypnotique, ces mouvements de vague subjuguent. Il faut une parfaite coordination pour que 41 danseurs soient à ce point à l’unisson. Surtout, la langue de Crystal Pite est fluide et généreuse.

Virtuose 

Celle-ci invite les danseurs à dépasser leurs limites et insuffle à chacune de ses chorégraphies une charge émotionnelle débordante et communicative. Les interprètent puisent leur énergie dans le sol et dans des éléments antinomiques sous tension permanente. Cette danse viscérale, tellurique même, projette les interprètes dans une cadence effrénée. Quel que soit le rythme, le groupe fait corps. Non seulement Crystal Pite sait utiliser les capacités du Ballet de l’Opéra à se mouvoir ensemble, mais valorise aussi des solistes. Virtuose, chacun s’élève pour dire le besoin, l’échec, le courage, le désespoir, le désir, la joie, l’ambivalence, la frustration, l’amour.

Body-and-Soul-Crystal-Pite © Julien-Benhamou-Opera_national_de_Paris

© Julien Benhamou – Opéra de Paris

 Esthétique soignée, lumières léchées et atmosphères oniriques contribuent à la magie car, après un univers kafkaïen, nous traversons un champ de bataille, un violent orage, avant de plonger dans une sorte de magma, à moins que ce ne soit le cosmos ? En effet, la fresque en noir et blanc évolue au dernier acte vers une partition qui brille de mille feux. Le dispositif de feuilles en aluminium dorées conçu par Jay Gower Taylor tranche avec l’atmosphère sombre des deux premières parties. Quant à l’univers sonore – savant alliage de musique et de sons incorporant voix et bruits d’ambiance – il est vraiment original. Le patchwork est composé de sonates (Chopin), de musique expérimentale et d’envolée pop.

Avec Body and Soul, Crystal Pite signe donc un spectacle magnifique qui s’appuie remarquablement sur la force du ballet de l’Opéra. La profondeur du propos, la sensibilité et l’esprit de la chorégraphe épatent, touchent, galvanisent. Corps et âme. 

Léna Martinelli


Body and Soul, de Crystal Pite par le Ballet de l’Opéra de Paris au Palais Garnier

Avec : Léonore Baulac, Ludmila Pagliero, Marion Barbeau, Héloïse Bourdon, Hannah O’Neill, Muriel Zusperreguy, Aurélia Bellet, Eléonore Guérineau, Simon Le Borgne, Lydie Vareilhes, Ida Viikinkoski, Letizia Galloni, Juliette Hilaire, Caroline Osmont, Charlotte Ranson, Lucie Devignes, Marion Gaultier de Charnacé, Ninon Raux, Seehoo Yun, Hugo Marchand, François Alu, Alessio Carbonne, Marc Moreau, Sébastien Bertaud, Aurélien Houette, Axel Ibot, Daniel Stokes, Simon Valastro, Adrien Bodet, Adrien Couvez, Yvon Demol, Grégory Dominiak, Alexandre Gasse, Hugo Vigliotti, Takeru Coste, Giorgio Fourès, Julien Guillemard, Loup Marcault-Derouard et Antonin Monié

Voix : Marina Hands

Musique originale : Owen Belton

Scénographie : Jay Gower Taylor

Costumes : Nancy Briant

Lumières : Tom Visser

Assistant de la chorégraphe : Éric Beauchesne, Jermaine Spivey

Durée : 1 h 20

Opéra Garnier • Place de l’Opéra • 75009 Paris

Du 26 octobre au 23 novembre 2019, du mardi au samedi à 20 heures, matinée supplémentaire le samedi à 14 h 30, dimanche 10 et 17 novembre à 16 heures

De 12 € à 99 €

Réservation en ligne ici ou par téléphone : 08 92 89 90 90 (0.35 € TTC / min hors coût éventuel selon opérateur depuis un poste fixe) ou au +33 1 71 25 24 23 depuis l’étranger