« Au bout de ma langue », Simon Grangeat, Tal Reuveny, Les Tréteaux de France, critique, Maif Social Club, Paris

La langue de ma grand-mère est une chanson douce

Laura Plas
Les Trois Coups

Tout terrain et tout âge, « Au bout de ma langue » parvient à nous faire entendre la bande-son de l’exil à hauteur d’enfant. Dans le cadre du dispositif 4X4 des Tréteaux de France, un spectacle pudique qui fait la part belle à l’imaginaire des spectateurs et au jeu joliment candide et chorégraphique d’Omar Salem.

Tu as connu peut-être cet enfant assis au fond de ta classe. Il était isolé de toi et des autres par sa langue, en dépit de ton maître qui faisait pourtant de son mieux sans moyen. Tu as connu cette jeune fille Kurde qui redoublait encore et encore pour devenir médecin, mais que la fidélité à une langue opprimée rivait à la même classe. Tu te souviens encore de cette langue si proche et si lointaine, celle de tes parents ou de tes grands-parents. Elle était comme une chanson douce et quand tu l’entends dans la rue sans la comprendre, tu as envie de sourire. Elle a le goût de ce plat que cuisine ta mère et que tu cuisineras. Nostalgie et de douceur mêlées. Si tu es de celleux-là, si tu es parents, si tu es enfant, l’histoire que te conteras Taym te touchera.

Ce conte pourrait s’intituler « La Petite Sirène syrienne ». Taym arrive en France à 9 ans. Simon Grangeat qui a si bien écrit sur l’exil (on se souvient du multiprimé Du Piment dans les yeux), ne nous en révèlera guère plus. Le texte saisit par sa pudeur et sa fluidité. Seuls les adultes entendront, dans les replis d’un cauchemar, la violence d’un parcours d’exil. Le garçon débarque sur une terre qu’il ne connaît pas, loin de sa grand-mère bien-aimée, loin des chansons et des histoires qu’elle lui contait en arabe : il plonge dans le brouhaha d’une langue étrangère, celle de son pays d’accueil. Vous le savez bien, on a toujours l’impression que le volume d’une langue étrangère est trop élevé. Et il en perd ses mots.

Tu as perdu ta langue ?

Comme la petite sirène, il ne peut plus parler. Pour autant, le récit de Taym n’a pas la cruauté du conte d’Andersen. D’abord, narré à hauteur d’enfant, il est serti de touches d’humour. On suit les efforts vains et comiques du maître, d’un camarade pour sortir Taym de son mutisme. On est introduit dans la cuisine de la famille au milieu des discussions, parfois graves mais aussi amusantes, entre un père musicien devenu gardien de parking et une mère qui s’acharne à vouloir parler français pour redevenir médecin. Pour ne pas perdre totalement sa langue, l’enfant se rue sur les conversations téléphoniques avec sa grand-mère et écoute sous la table ses parents. C’est très tendre et bien vu.

Ensuite, racontée par un Taym de 18 ans qui a fini par trouver sa place entre deux rives, l’histoire est nimbée de douceur et éclairée par l’espoir de cet avenir meilleur. À la mise en scène, Tal Reveuny, arrivée il y a dix ans en France et au plateau Omar Salem aux origines et langues multiples ont sans doute contribué à la délicatesse de la proposition.

Impressions du Soleil Levant

Surtout, le spectacle se nourrit de l’étoffe de nos souvenirs et imaginaires. Qu’on ne s’effraie donc pas du dépouillement du dispositif, la mise en scène laisse le texte se déployer et fait confiance au théâtre. Omar Salem, surgi du public, ne cesse de s’adresser à lui. Des volutes de ses mots apparaissent comme des djinns, les images de l’histoire de Taym. En ce sens, le protagoniste est bien le digne fils de sa grand-mère conteuse. L’interprète est autant danseur que comédien. Il joue à l’image des notes d’une partition ou de l’arabe sur la page.

Enfin, la musique fait comme une bande-son à la nostalgie de Taym. Quelle judicieuse idée de mise en scène ! On entend ainsi la langue du garçon magnifiée par une tradition musicale et on comprend son attachement. La scénographie met d’ailleurs elle aussi les bandes de cassettes en son centre. Elle n’est ni très impressionnante, ni belle avec ses teintes éteintes, mais elle fait sens : à vous de découvrir de quelle manière originale.

Un pays perdu, un temps perdu, un être cher, ce sont des voix et des chants qu’on voudrait réentendre. L’étoffe des fantasmes et des songes est tissée de nos mémoires défaillantes et de nos amours… Tal Reveuny nous le fait ressentir avec talent.

Laura Plas


Le texte est édité chez Les Solitaires intempestifs
Site des Tréteaux de France
Mise en scène : Tal Reuveny
Avec : Omar Salem
Durée : 50 minutes
Dès 9 ans

Maif Social Club • 37, rue de Turenne • 75003 Paris
Du 19 au 21 mars 2026
Gratuit sur inscription
Réservations : en ligne

Tournée ici :
• Du 16 au 18 avril, Lavoir Moderne Parisien et le 22 avril, dans le cadre du festival Lavoir en famille (75018)
• Du 7 au 23 juillet, Totem scène conventionnée d’intérêt national Art, Enfance, Jeunesse, dans le cadre du Festival Off Avignon 2026

Photos : © Christophe Raynaud de Lage

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