Entretien avec Fériel Bakouri, directrice de Points communs, scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise

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Artistes, publics et habitants, cœurs battants de Points communs 

Par Léna Martinelli
Les Trois Coups

Rencontre avec Fériel Bakouri, à la tête de la nouvelle scène nationale de Cergy-Pontoise et du Val d’Oise, un projet culturel ouvert sur le monde et la création, avec l’ancrage territorial comme ligne directrice.

Après avoir co-dirigé le CDN de Montreuil, vous êtes nommée à la direction de Points communs. Quelle était alors la teneur de votre projet ?

Pour accompagner un changement majeur dans le paysage local (la réunion de L’apostrophe scène nationale et du Théâtre 95 scène conventionnée), j’ai fondé mon projet sur l’émergence d’un pôle de création et de diffusion dans l’ouest francilien. Dorénavant, la scène nationale déploie un projet plus en phase avec le territoire, en créant une relation nouvelle entre des œuvres artistiques actuelles, innovantes dans le fond et dans la forme, et les habitants, dans toute leur diversité sociale et culturelle.

Ancienne responsable des relations publiques à la MC93, vous êtes très attachée à la question de la médiation culturelle ?

Je viens du terrain. Mon projet a été retenu car il tenait compte des spécificités du Val d’Oise : une population riche de 150 nationalités composée de 40 % de jeunes. Je suis passionnée par les enjeux : contribuer à la création et diffusion d’œuvres inscrites dans leur temps, en touchant une population, à la fois urbaine et rurale, brasser les catégories sociales et les générations.

Ce qui nous relie

D’où ce nom original : Points communs ?

À travers la programmation, nous invitons les habitants à découvrir des univers artistiques singuliers mais aussi ce qui nous relie, en tant que valdoisiens. Nous vivons une période atypique. Le Covid a aggravé la précarité. C’est pourquoi, avec de nombreux partenaires valdoisiens, nous avons proposé l’été culturel à destination des jeunes, des familles et des habitants aux quatre coins du Val d’Oise, du Vexin à l’est du département, notamment pour les gens ne pouvant pas partir en vacances. Favoriser le lien social à travers la culture fait partie de nos missions.

Dans deux théâtres et hors les murs !

L’équipement est exceptionnel, c’est l’une des plus importantes scènes nationales d’Île-de-France. Nous disposons de deux théâtres et trois salles et œuvrons sur un territoire de 1 500 km2 ! Et l’équipe ne cesse de multiplier et renouveler les espaces d’échange, avec de nombreuses propositions hors les murs, dans l’esprit de la décentralisation. Nous intervenons sur 23 communes et nous travaillons avec près de 70 partenaires.

En ancrant nos deux théâtres (le Théâtre 95 et le Théâtre des Louvrais) comme des lieux de vie, de débat, de pratiques et de fête, Points communs propose aussi de multiples activités offrant à tous de nouvelles manières de s’approprier les lieux. Activatrice de rencontres, la scène déborde du théâtre pour investir l’espace public. Nous imaginons des propositions pour répondre artistiquement au repli sur soi.

Activatrice de rencontres

Inscrits dans l’ADN du projet de Points communs, les temps Génération(s), dont vous présentez la 4e saison, proposent aux publics et aux habitants de tout âge de se rencontrer. De quoi s’agit-il ?

Nous avons effectivement impulsé une dynamique inter-générationnelle. Génération(s) aborde les grandes questions qui agitent la jeunesse : de quoi rêve-t-on quand on a 18 ans ? C’est quoi devenir adulte en 2021 ? Comment s’affirmer quand on se sent en dehors des normes ? Croisant les œuvres puissantes d’artistes majeurs de la création contemporaine avec les pratiques des jeunes du territoire, ces temps forts (du 18 au 21 novembre, puis du 26 au 30 janvier et enfin du 7 au 9 avril) invitent les spectateurs de toute les générations à tisser des liens sensibles et à dialoguer autour de moments conviviaux et fédérateurs.

La jeunesse investira donc joyeusement Points communs et pourra découvrir des spectacles et des personnages qui la concernent : le jeune Peer Gynt, figure de la quête de soi magnifiée par David Bobée ; le clubbeur valdoisen rencontré par Arnaud Pirault à l’occasion de Fête ; les adolescents plein d’espoir et d’incertitudes du collectif La Tristura ; le portrait touchant d’Heddy par Mickaël Phelippeau ; la compagnie Blacksheep, pour une célébration de la différence, avec Earthbound… Nous mettons en lumière toutes les jeunesses : la jeune _jeannedark de Marion Siéfert ; le krump incisif de Botis Seva ; la tendre masculinité de Julie Berès ; l’énergie de Femme Fatale et de Mazelfreten, dans Golden Stage Tour. Les musiques (concert, parcours hip hop et électro) ont aussi une place centrale dans cette programmation.

D’autres rendez-vous conviviaux permettent de croiser les regards sur des sujets de société à travers la création. Quels sont-ils ?

Nous imaginons des projets participatifs hors les murs, des œuvres relationnelles, comme le jardin éphémère dans le théâtre 95, en 2019, avec des plantes prêtées par ds habitants (Garden State, de Fabrice Mazliah et la Garden Team), ou comme Atlas, en 2018, qui a dessiné une cartographie sensible, à partir de la place de chacun occupée dans la cité.

Cette saison, Grand Ensemble sera mené au cœur du quartier des Louvrais à Pontoise. Au-delà des deux concerts exceptionnels, avec l’Orchestre national d’Ile-de-France, qui seront donnés sur les balcons d’un immeuble (des concerts verticaux !), nous proposerons des rencontres avec les habitants et les partenaires du quartier, des concerts en établissements scolaires ou en plein air, des ateliers autour de la musique.

Une équipe engagée

sur le territoire

Vous vous adressez aux jeunes générations, y compris en dehors du champ scolaire et auprès des jeunes adultes ?

Nous faisons partie des dix établissements les plus engagés en France dans le développement des projets avec les établissements scolaires. Mais il est important d’aller plus loin. Le Val d’Oise est le deuxième département le plus jeune, après la Seine-Saint-Denis. Il faut s’adresser à ce public qui, en dehors des fréquentations scolaires, n’a pas le réflexe de revenir. Or, ces projets hors les murs fédèrent.

Points communs propose aussi de partager des expériences uniques entre enfants et adultes pendant les Week-end en famille. À cette occasion, petits et grands sont invités à se construire des souvenirs artistiques ensemble, à travers des parcours festifs et ludiques : spectacles, concerts en famille, petites conférences, ateliers de pratique.

Enfin, nous bénéficions effectivement d’un pôle d’enseignement supérieur exceptionnel. L’occasion d’ouvrir le lieu aux jeunes adultes, par le biais de partenariats, avec CY Cergy Paris Université, pour des séminaires, avec l’ESSEC, avec l’École nationale supérieure des Arts de Paris-Cergy (ENSAPC), pour des créations étudiantes, dans le cadre d’Arts & Humanités.

Cet autre temps fort, du 17 au 27 mars 2022, concilie renouvellement du public et ouverture sur le monde. C’est-à-dire ?

Cet événement phare de la saison, construit avec la complicité de partenaires internationaux  (Black Box Teater d’Oslo, Caserne de Bâle, Centre d’arts Vooruit de Gand),  ouvre les plateaux à des artistes venus des quatre coins du globe qui présentent leurs œuvres, souvent pour la première fois en France. Il s’agit de questionner la complexité de nos sociétés et leur richesse, afin de mieux vivre le monde de demain et le mener collectivement vers une utopie nécessaire. 

De nombreux pays, peu représentés sur les scènes françaises et européennes, seront présents : Iran, Syrie, Cameroun, Sri Lanka… Ces artistes  traiteront des normes et des identités, dynamiteront les stéréotypes, mettant en lumière les multiples forces de résistance, face à des quotidiens fragiles.

Croiser nos regards

Espace de circulation des idées, lieu de rencontres et de pratiques, la scène nationale est aussi au carrefour de la création ?

C’est une maison habitée, où l’on vit, on échange, on fabrique, on crée, on partage des émotions, des expériences. Depuis l’été dernier, nous avons mis les bouchées doubles en accueillant en résidence 27 compagnies. Le soutien aux artistes est essentiel, surtout en ce moment. Le covid nous a obligé à réinventer, à trouver de nouvelles formes d’expression. Nous avons dépassé notre rôle de scène nationale, en dévoilant les coulisses, en associant les publics aux processus de création, en ancrant certains artistes dans le territoire. Nous avons proposé autre chose que du streaming !

D’ailleurs, les artistes en résidence ont un rôle majeur dans le projet de Points communs, pôle de création. En 2021, nous accueillons quatre nouveaux artistes : la compositrice et flûtiste franco-syrienne Naïssam Jalal, le chorégraphe et danseur brésilien Volmir Cordeiro et la compagnie musicale Les Cris de Paris, fondée et dirigée par Geoffroy Jourdain. Enfin, Emilie Rousset, metteuse en scène, rejoindra très prochainement cette équipe très active (rencontres, répétitions publiques, ateliers et projets spécifiques). Metteuse en scène, au sein de la compagnie John Corporation, elle explore différents modes d’écriture théâtrale et performative. Elle utilise l’archive et l’enquête documentaire. Avec Louise Hémon, elle s’est emparée des archives d’Anita Conti, première femme océanographe française, pionnière de l’écologie, première scientifique à pénétrer le monde fermé des marins, un spectacle présenté cet automne.

Diriger une institution vous permet de donner une visibilité accrue aux femmes, comme l’atteste vos choix et votre programmation. Une programmation, particulièrement foisonnante, comme une revanche prise sur la crise sanitaire ?

Cette saison est évidemment particulière, car nous avons dû reporter de nombreux spectacles annulés pendant les confinements, ne pas sacrifier les compagnies les plus fragiles. Malgré ces contraintes, nous sommes fiers de présenter une programmation de qualité, soit environ 70 spectacles qui témoignent de notre monde.

Pluridisciplinaire, elle accorde une place prépondérante à la musique et à la danse. Le département est une terre de JO pour le break. Les cultures urbaines ont leur importance à Cergy-Pontoise. Mêlant spectacles divertissants et créations moins faciles d’accès, la programmation est volontairement éclectique. J’aime la notion de « grand écart ». Il y en a vraiment pour tous les goûts. Au-delà des valeurs sûres, je cherche des artistes qui ont un propos, un esthétisme. Mais on y trouve aussi des formes spectaculaires. Mixer culture populaire et spectacles plus savants permet de renouveler le public.

Pour finir, quels sont les rendez-vous de la rentrée à ne pas manquer ?

Nos accueils sont déjà ouverts. La présentation de saison a eu lieu le 17 septembre, juste avant la visite de l’envers du décor et des coulisses du Théâtre des Louvrais, à l’occasion des Journées européennes du patrimoine. Nous poursuivrons avec Political Mother unplugged, de Hofesh Shechter. Mondialement acclamé, le chorégraphe israélien installé en Angleterre vient de fêter les dix ans de l’œuvre emblématique de son répertoire. Un symbole fort que l’énergie explosive de la jeunesse pour lancer notre saison ! Et le partenariat avec le festival Cergy, Soit ! promet aussi de fortes émotions, ce week-end-là avec Work, de Claudio Stellato, une « partition illogique pour bricoleurs compulsifs », et Screws d’Alexander Vantournhout, qui mène, tambour battant, des explorations pour transformer les objets en jeux. 

Propos recueillis par
Léna Martinelli


Points communs – Nouvelle scène nationale Cergy-Pontoise / Val d’Oise

Site ici

Abonnements dès 3 spectacles ici

Un Pass 15 spectacles à 150 €, soit 10 € le spectacle

Pass famille : 80 € les 10 places

Réservations : 01 34 20 14 14 ou en ligne

Théâtre des Louvrais • Place de la Paix • 95300 Pontoise

Journées européennes du patrimoine, le 18 septembre 2021, à 16 heures, réservation conseillée ici

Théâtre 95 • Allée des Platanes • 95000 Cergy