Entretien avec Mohamed Rouabhi et Aline Le Berre autour du spectacle « Jamais seul » à la MC2 Grenoble

Mohamed Rouabhi

Mohamed Rouabhi : « Mon travail, c’est d’inventer une vie aux anonymes »

Par Juliette Nadal
Les Trois Coups

Mohamed Rouabhi est auteur, metteur en scène, comédien. Au cours de sa carrière, il a déjà collaboré plusieurs fois avec Patrick Pineau. Les deux artistes se retrouvent pour « Jamais seul », une pièce commandée par le second à l’auteur, qu’il met en scène dans son propre texte. 

Aline Le Berre connaît bien aussi Patrick Pineau : elle fait partie du noyau dur des comédiens qui travaillent avec lui depuis plusieurs années.

Rencontres autour de cette pièce qui rassemble une quarantaine de personnages, dans une fresque urbaine, entre réalisme et poésie.

Ce texte est une commande de Patrick Pineau. Elle date de plusieurs années ?

Mohamed Rouabhi
 : Oui. Ce qu’il y a de bien, avec les commandes, c’est qu’on est sûr d’être payé ! Ça veut dire que le projet est suivi et que le texte va bel et bien être mis en scène.

D’où viennent les personnages que vous imaginez ?

M. R. : Je ne sais pas. Mon travail, c’est d’inventer une vie aux anonymes. J’ai toujours écrit autour de gens que je connais. Parfois, j’écris sur des figures célèbres ou charismatiques. Par exemple, une de mes thématiques, c’est la ségrégation des Africains aux États-Unis dans les années 1960, en particulier dans le sud-est et le Mississippi. J’ai également écrit une pièce sur Thomas Edison et la chaise électrique. C’était une commande de Stuart Seide. Ce qu’il y a de bien, avec les commandes, c’est qu’on peut travailler sereinement, prendre le temps, approfondir.

Je suis un autodidacte. J’ai arrêté l’école à 14 ans. Alors je cherche, je travaille. Pour Thomas Edison, cela rejoignait une de mes préoccupations. Cet homme était un humaniste. Il écrivait des poèmes aussi. Il est connu pour ses recherches sur l’électricité et le courant continu. À l’époque, les condamnés à mort étaient exécutés sur des chaises électriques à courant alternatif. Les gars mouraient dans d’atroces souffrances. Sa chaise électrique a permis de les faire mourir plus rapidement. J’ai découvert qu’un des premiers condamnés à mort blancs avait refusé d’être exécuté sur la même chaise qu’un Noir. À partir de ça, j’ai écrit la pièce.

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Mohamed Rouabhi en coach sportif dans « Jamais seul » © Éric Miranda

Qu’ont de particulier les personnages de Jamais seul ?

M. R. : Rien. Ils n’ont rien d’intéressant. Ils sont banals. Ils n’existent pas. Mais on regarde dans la rue, on attrape une scène. On voit une fille qui pleure au téléphone et on se demande ce qu’est son histoire. Ce sont des gens ordinaires. Mais ce n’est pas réaliste pour autant. J’aime aussi le fantastique, ce qui arrive de magique et d’incroyable dans la vie, comme des gens qui se retrouvent.

Aline Le Berre : En fait, on fait un focus sur ces gens, on fait un mouvement vers eux. La magie dont parle Mohamed, ce n’est pas forcément de grandes choses. Ce sont des petits instants, des petits accidents qui arrivent et qui forcent les gens à dériver de leur quotidien, à prendre un petit temps de rien qui crée des bulles d’humanité ou des moments très drôles.

Aline Le Berre :

« Je fais aussi du théâtre

pour la multitude d’hommes et

de femmes qu’on rencontre,

ce bouillon d’humanité »

La pièce comporte plus de quarante personnages et vous êtes quinze comédiens sur scène. Vous jouez donc plusieurs rôles. Comment le travail s’est-il déroulé ?

A. L. B. : La pièce est construite comme une série télé : on ne suit pas les personnages de bout en bout. Ils font des apparitions, puis on suit d’autres personnages et les premiers reviennent. Ça permet donc de jouer facilement plusieurs rôles. En ce qui me concerne, celui d’Annette qui organise des réunions pour les chômeurs, Marie, la femme du coach sportif au chômage, et une sage-femme sur la Plaque tournante. La Plaque tournante, c’est ce lieu où se retrouvent tous ceux qui sont mis au ban de la société.

Précisément, il y a beaucoup de lieux dans la pièce, et très différents : un parking de supermarché, l’intérieur d’un appartement, un arrêt de bus, une salle de réunion… 

A. L. B : La scénographie est très simple. Il y a quelques éléments de décor qui changent ou la lumière. Très peu de chose, donc. Mais le code est donné au début et ensuite on comprend très vite. Les costumes aident aussi à distinguer l’intérieur de l’extérieur.

La langue des personnages est importante. Elle les situe, leur donne leur caractère. Elle paraît très réaliste.

A. L. B. : Oui, justement, au départ, on a fait l’erreur de travailler le texte dans une sorte de réalisme, comme au cinéma. Mais ça ne marchait pas du tout, c’était plat. La parole de ces personnages est a priori banale. Or chaque mot compte, leur parole est pleine. L’écriture de Mohamed est très tenue. D’ailleurs, cela demande une exigence, une présence au plateau.

Qu’est-ce qui vous touche dans ces personnages ?

A. L. B. : L’interaction avec les autres. C’est aussi pour cela que je fais du théâtre, pour la multitude d’hommes et de femmes qu’on rencontre, ce bouillon d’humanité. Je partage avec Mohamed son intérêt pour la sociologie et pour l’histoire. Le regard qu’il pose sur ces gens, ce n’est pas du misérabilisme. Il montre la solidarité, les rencontres possibles entre personnes de milieux complètement différents.

La force de Patrick Pineau rejoint ce thème de la pièce. Il sait réunir et fédérer. Cette énergie du collectif se ressent sur le plateau et rejoint vraiment la pièce de Mohamed. Pour cette pièce, on était quelques comédiens du noyau dur, mais il y avait plein de nouveaux, et c’était pourtant comme si on travaillait ensemble depuis des années.

Comment travaillez-vous vos personnages ?

A. L. B. : Au Conservatoire, j’ai eu une formation avec des professeurs qui m’ont marquée, notamment Dominique Valadié qui a travaillé avec Vitez. Pour eux, les comédiens sont des artistes à part entière, car ils construisent leurs personnages. Je porte leur trace. Dans mon métier, je rencontre beaucoup de gens, des auteurs, des metteurs en scène, des partenaires, et je module avec cela. 

Propos recueillis par
Juliette Nadal


Jamais seul, de Mohamed Rouabhi

Mise en scène : Patrick Pineau

Avec : Birane Ba, Nacima Bekhtaoui, Nicolas Bonnefoy, François Caron, Morgane Fourcault, Marc Jeancourt, Aline Le Berre, Élise Lhomeau, Nina Nkundwa, Fabien Orcier, Sylvie Orcier, Patrick Pineau en alternance avec Christophe Vandevelde, Mohamed Rouabhi, Valentino Sylva, Selim Zahrani

Scénographie : Sylvie Orcier

Lumière : Christian Pinaud

Son et musiques : Nicolas Daussy

Costumes : Brigitte Tribouilloy et Charlotte Merlin

Vidéo : Fabien Luszezyszyn

Régie générale : Florent Fouquet

Régie lumière : Pascal Alidra et Morgane Rousseau

Régie son et vidéo : Mathias Szlamowicz et Vincent Bonnet

Durée : 3 h 30 entracte compris

Teaser du spectacle

Tournée 2019


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