Focus Italie, « Cose a caso », « Bello ! », « Finzioni », Reportage, UP Festival, Bruxelles

Al dente

Léna Martinelli
Les Trois Coups

Cette année, dans le cadre du Focus Pros du UP Festival, les regards étaient tournés vers l’Italie. En plus de rencontres et découvertes de projets, on a pu assister à deux des trois spectacles programmés à Bruxelles. Entre installation et performance, « Cose a caso » est un solo hors du temps non dénué de poésie, tandis que « Bello » s’ancre résolument dans le présent, en bousculant quelques stéréotypes, avec une créativité toute acrobatique. Parmi les Show cases, celui de Lupa Maimone (« Finzioni ») a attiré notre attention.

Espace privilégié de rencontres et de découvertes, UP met en lumière la diversité des écritures actuelles, belges et internationales. Le Focus Pros, intégré au cœur du festival pendant quatre journées, permet aux programmateurs de voir des spectacles et d’échanger : « Le programme a été pensé pour favoriser la circulation des idées, des œuvres et des personnes », explique Alexandra Jimenez, chargée de missions au festival. Une mise en réseau qui nourrit les pratiques. 

Cette année 172 professionnels étaient présents et une dizaine de nationalités représentée, ce qui fait de UP un des festivals belges au rayonnement international le plus important, comme tient à le préciser WBTD (l’agence publique de soutien à l’exportation du secteur des arts de la scène de la Fédération Wallonie-Bruxelles) et WBI (l’organisme chargé des relations internationales).

Après la Catalogne (lire notre reportage), c’est un autre pays européen qui a donc fait l’objet de toutes les attentions. La table ronde à laquelle on a assisté a esquissé les contours du cirque contemporain italien, restituant la vitalité et la pluralité de ce mouvement à travers des regards croisés. Sous la houlette de Filippo Malerba (co-coordinateur du Talea Circo, structure emblématique rassemblant six compagnies), les principaux opérateurs (réseaux, structures et associations) étaient présents afin d’offrir une belle vitrine et défendre un secteur en plein essor.

Avec l’avènement de politiques culturelles à la fin des années 1990, le soutien de l’État est très récent (2015). Les professionnels n’ont pas attendu pour s’organiser et représenter la filière auprès des institutions, promouvoir la recherche artistique et favoriser le partage de bonnes pratiques, comme l’a rappelé Giovanna Milano, vice-présidente de C.Re.S.Co (Coordination des Organisations de la Scène Contemporaine), un réseau national réunissant plus de 280 membres à travers tout le pays.

© DR

« Renforcer et développer l’écosystème du spectacle vivant, en valorisant les différentes initiatives, c’est notre travail quotidien », renchérit Adolfo Rossomando (directeur de Giocolieri e Dintorni / Juggling Magazine) avec un projet média, CircoSfera (cirque pour les jeunes), AltroCirco (cirque social) et Progetto Quinta Parete (médiation culturelle). À étudier leurs documents, on constate l’engagement de certaines régions, comme Émilie-Romagne, le Piémont, ou encore la Lombardie.

Si la politique culturelle fait craindre un soutien plus accru au cirque traditionnel (pourtant déjà très actif), au détriment du cirque d’auteur, les opérateurs se félicitent du succès de la pratique amateur, du nombre d’écoles, de la professionnalisation et de la multiplication des projets : « La réception de 34 candidatures à notre dispositif Trampolino est un excellent indicateur de dynamisme », s’enthousiasme Federico Cibin, président de l’A.C.C.I. (association qui regroupe 27 entités, dont des compagnies, des festivals, des centres de production et de formation, tous actifs au niveau national et international). Il relève « la percée d’une nouvelle génération d’artistes, leur présence accrue dans les festivals internationaux afin de créer des opportunités de programmation ».

© Forum Nuovi Circhi

Interlocuteurs de l’État, ces différents opérateurs défendent des dispositifs de soutien à la formation, création, production et mobilité. Parmi les initiatives à valoriser : Città di Circo, un projet du Forum Nuovi Circhi qui réunit la majorité des compagnies italiennes de cirque contemporain travaillant sous chapiteau ou en itinérance (une quinzaine). En effet, même si des propositions familiales sont de plus en plus intégrées aux saisons culturelles des villes, les structures implantées sur le territoire (la plupart des théâtres à l’Italienne) sont moins adaptées au cirque d’auteur qu’à l’art lyrique, traditionnellement soutenu.

Directrice d’Outdoor Arts Italia, Eleonora Ariolfo promeut justement les arts performatifs dans l’espace public. Elle a défendu la diffusion de pratiques artistiques innovantes et de cirque comme outils de participation, de régénération culturelle et de cohésion sociale. À l’instar de Martina Soragna, directrice de Pagliacce Network, un réseau né en 2021, dédié aux femmes clowns et à la valorisation de cette discipline, avec de nombreuses actions dédiées à l’égalité des genres ou l’inclusion.

Eleonora Ariolfo a également souligné l’ouverture du réseau, notamment à Circostrada. Renforcer la reconnaissance culturelle du cirque contemporain en Italie et hors de ses frontières, voilà l’objectif de ces organisations. Et ce focus y contribue grandement, puisqu’il a permis d’avoir un aperçu, à commencer par les magnifiques extraits du documentaire Sospeci (produit par Luca Quaia et Francesco Sgrò / Cordata F.O.R.), mais aussi les Show cases et spectacles programmés dans le cadre du festival. « Venez assister à l’un des nombreux festivals. On attend à présent des demandes spontanées », espère Giulio Lanfranco, du Magda Clan Circo, une des compagnies sous chapiteau les plus actives.

Diversité des esthétiques et des démarches

Nous avons donc assisté aux Show cases, l’occasion de découvrir une diversité de démarches artistiques, depuis l’émergence avec Elena Burani (Dinamica) ou Lupa Maimone, jusqu’à une compagnie plus connue, Quattrox4, qui a rendu hommage aux Villes invisibles d’Italo Calvino (Bauci). L’artiste et scénographe Clara Storti crée des spectacles itinérants pour l’espace public, où installations et performances apparaissent dans des contextes inattendus.

« Piume », Elena Burani © Dinamica ; « Finzioni », Lupa Maimone © Oltrenotte ; « Bauci », Quattrox4 © Sarah Meneghello

Arrêtons-nous sur le Work in progress de Lupa Maimone (Oltrenotte). Vingt minutes ont suffi pour attiser notre curiosité : Finzioni explore la déconstruction du corps et de la narration dans un subtil jeu de métamorphoses. Le langage chorégraphique se mêle à la voix, à la magie et aux objets, créant des figures et situations en perpétuelle transformation.

Cet univers surréaliste, rappelle celui d’Ilka Schönbein en moins expressionniste et en plus contemporain. Il y est aussi question de vulnérabilité : comment sauver sa peau ? L’artiste exploite parfaitement le potentiel sémantique des objets, surtout des masques, et déploie un langage gestuel affranchi des conventions. Un projet qui a également retenu l’attention des institutions et de l’A.C.C.I. (mention spéciale pour l’innovation multidisciplinaire). On a hâte de découvrir l’intégralité du spectacle.

Ma che bello !

Si on prenait le temps de l’écoute et de la rencontre ? Cosa a caso (Choses aléatoires) se veut « une invitation à l’émerveillement complice ». Dans un jeu de proximité, comme a casa (à la maison), ce magicien du quotidien fait avec les moyens du bord (des verres, une planche, un miroir, quelque pétales d’aluminium…).

« Cose a caso » © Andrea Sperenza

Bougies et projecteurs créent des instants suspendus. Bien que fugaces, les images sont belles. Elles évoquent la trace des souvenirs, sans doute pour mieux faire résonner l’écho du présent. Le jeu avec les reflets donne à voir une drôle de réalité. Inspiré par les salons d’expérimentations des XVIIIe et XIXe siècles, Andrea Speranza nourrit cette proposition de son étude de processus physiques, source d’effets spéciaux artisanaux, et de recherches personnelles.

Les projections oniriques ne suffisent pas à faire spectacle. D’ailleurs, il le dit lui-même : ce sont plutôt des « moments partagés ». Si l’on a vu d’autres moments de magie bien plus interactifs, l’Italien, accompagné de son musicien, embarque malgré tout le public dans son monde, entre ombre et lumière, hors du temps. À l’antithèse de ce solo « perché », la Fabbrica C nous ramène sur terre.

Mêlant narration et acrobatie, Bello ! réunit sept artistes, dont une actrice, mis en scène par Francesco Sgrò, directeur artistique de la fameuse école de cirque FLIC de Turin. Un peu désemparée, une jeune femme questionne le rapport groupe-individus. Ensemble, ils vont explorer comment trouver et diffuser la beauté intérieure. Car le spectacle brise les stéréotypes de façon baroque et joyeuse. Ne sommes-nous pas conditionnés par les canons de beauté ? Les protagonistes se retaillent donc le portrait, changent la piste en Catwalk, avec une satire de défilés de mode, décline la choralité.

Entre deux délires, les portés audacieux plaident en faveur de la coopération physique, puisque c’est finalement la simplicité du toucher et du lien qui prime. Mêlant acrobaties de groupe traditionnelles (banquine, acrobaties au corps à corps, tumbling) à des formes de mouvement contemporaines (improvisation contact, théâtre physique), la compagnie témoigne d’une belle créativité.

« Bello ! » © Andrea Macchia

À force d’étreintes, on a envie de les prendre nous aussi dans nos bras. Déjà repérée à l’international, la Fabbrica C compte plus de 80 représentations en Allemagne. Une compagnie à suivre.

Léna Martinelli


Focus Italie
Dans le cadre du UP Festival, du 19 au 29 mars 2026
UP Circus & Performing Arts • Rue Osseghem 50 • 1080 Bruxelles
Plus d’infos ici

Cose a caso, Cie Irrealista
Idée originale et interprétation : Andrea Speranza
Collaboration artistique : Michel Cerda
Création sonore : Achille Zoni
Conseil artistique installations : Gaia Caramellino
Plus d’infos ici

Bello !, Fabbrica C
Site de la cie
Site de Cortatafor, bureau de diffusion
Création et direction : Francesco Sgrò
Co-création et interprétation : Britt Timmermans, Mario Kunzi, Tijs Bastiaens, Elie Chateignier, Vittorio Catelli, Antonio Panaro, Fabio Alessandrini
Dramaturgie : Jean-Michel Guy
Durée : 67 minutes
Tout public dès 8 ans
Langue : Français
Plus d’infos ici
Tournée ici

À découvrir sur Les Trois Coups :
UP Festival 2024, article de Léna Martinelli

Photo de une : « Bello ! » © Fabbrica C

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