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Entretien avec Nicolas Bouchaud, comédien, épisode 3

« Un vivant qui passe » © Jean-Louis Fernandez

« Observer le travail de l’acteur : repenser la dramaturgie d’Un vivant qui passe »

Par Lorène de Bonnay
Les Trois Coups

Dans « Sauver le moment », Nicolas Bouchaud évoque sa trajectoire sous forme de récits fragmentés, d’instants forts égrenés sur trente ans. Son travail mêle les spectacles de troupes et, depuis 2010, des projets artistiques plus intimes. Le dernier d’entre eux, « Un vivant qui passe » d’après Claude Lanzmann, est encore à l’affiche du théâtre de la Bastille.

Comme s’attaquer à Lanzmann, aborder l’antisémitisme qui est un terrain miné (aujourd’hui) ? Ce sujet brûlant a-t-il affecté la dramaturgie, nécessité une forme théâtrale délicate, sobre ?

En décidant de faire ce projet, je ne me suis pas dit pas que je voulais parler de l’antisémitisme. Je désirais rendre compte d’une intuition que j’avais eu en voyant le film en 1997. Qu’est-ce qui se noue dans cette rencontre entre deux hommes qui sont sur des positions radicalement différentes ? Ce qui me touche, c’est ce que je sens de Maurice Rossel (représentant suisse de la Croix-Rouge en 1944, invité par les Allemands à visiter le camp de Theresienstadt ), la complexité de sa situation, ce que je pressens du piège que lui tend Lanzman : ce film de 70 min que Lanzmann décide de nous montrer. Il y a une dramaturgie très intéressante dans ce documentaire qui ressemble à une enquête policière. Voilà ce qui m’intéresse dans un premier temps. Pas le sujet. Même si je m’aperçois, après coup, en me retournant sur mes spectacles, que la Shoah est très présente (Daney, enfant, découvre le cinéma au sortir de la guerre ; les romans de Bernhard et la poésie de Celan sont irrigués par la Shoah). Mais je ne crée pas Un vivant qui passe pour le thème.

Ce qui m’intéresse d’abord c’est de prendre la place d’un gars indifférent, une sorte de touriste de l’Histoire comme nous pouvons tous l’être parfois, face à certaines situations. Certes, l’antisémitisme est sous-jacent, même si Rossel ne se pense pas antisémite : il dit détester les Antisémites quelques minutes après avoir déclaré que les Juifs de Theresienstadt l’ont profondément agacé… Ce qui m’intéresse dans le document, c’est la surface de projection que peut offrir un personnage comme Rossel : elle nous renvoie une image de l’être humain assez sale, pas du tout positive, mais à partir de laquelle on peut réfléchir.

Toute mon équipe voulait que je joue Lanzmann afin d’avoir ma lecture physique, sensible, du projet, comme dans les quatre précédents spectacles. Car c’est par Lanzmann qu’on entre dans l’œuvre. Mais j’avais le sentiment d’avoir déjà expérimenté des rôles comme le sien, et Rossel me passionnait : il est furieux, piégé. J’ai voulu retranscrire le trouble ressenti en découvrant le film, l’identification possible, la zone grise. En choisissant pour partenaire Frédéric Noaille (rencontré dans la troupe de Sylvain Creuzevault), j’ai misé sur le fait, outre les qualités d’acteur de Frédéric, que notre relation était assez forte pour qu’on fasse ce travail ensemble.

« Un vivant qui passe » © Jean-Louis Fernandez
« Un vivant qui passe » © Jean-Louis Fernandez

Vous semblez aussi partager une certaine proximité, également, dans le jeu d’acteur : une joie, une facétie déconcertante…

Oui, c’est vrai. Les acteurs se mettent dans une position de témoins, mais nous ne sommes pas Rossel et Lanzmann. Nous ne reproduisons pas le documentaire. Nous regardons un film qui lui-même regarde quelque chose d’autre : voilà l’objet du spectacle. À certains moments, Frédéric et moi sommes pleinement dans le dialogue et cette chose se voit. À d’autres, nous sommes deux acteurs en train de travailler, de nous interroger aujourd’hui sur une période de l’Histoire.

Les spectateurs sont donc piégés ?

Exactement. Ce film de Lanzmann est celui qui parle le plus de mise en scène (la mise en spectacle d’une réalité créée par Adolf Eichmann, responsable de la logistique de la « solution finale », pour camoufler l’atrocité des camps, et le montage final des rushes). On préfère évidemment la mise en scène du cinéaste à celle des Nazis. Le contexte est passionnant : Rossel explique que ses « dirigeants à la Croix Rouge sont tous des pro Nazis parce que ce sont des anti Communistes de base ». Lanzmann ne nous montre pas la tragédie d’un homme seul, mais celle d’un homme dans un contexte ; il met en perspective. Le cinéaste n’est pas le représentant de l’objectivité : il s’attribue lui-même une réplique de Rossel dans le montage final ! Après la lecture du discours terrible de Epstein, c’est lui qui note à quel point « c’est déchirant comme document ».

Il y a aussi une vérité historique que nous n’avons pas rétablie : Rossel est allé à Theresienstadt avant d’aller à Auschwitz. Dans le documentaire, le montage laisse penser qu’il se rend à Auschwitz avant de visiter le ghetto de Theresienstadt. Ainsi, lorsque Lanzman demande à Rossel : « mais vous saviez à ce moment-là ce qu’était Auschwitz ? » Ce dernier répond que oui. C’est chargé quand on imagine ce qu’il a vu là-bas. Mais en réalité, il n’y est pas encore allé….

Les rapports humains sont d’une telle complexité : Rossel affirme qu’il signerait encore son rapport de 44, des années après, comme pour se dédouaner, pour assumer, de façon provocatrice, face à un homme (Lanzmann) qu’il prend pour un sociologue et qui est entré de force chez lui. Rossel se déclare fils d’ouvrier, homme de gauche : on pourrait croire qu’il est anti Nazi. Mais, il est impressionné par la « haute » société allemande rencontrée lors de son séjour dans la maison de l’actrice Brigitte Helm, et agacé par les riches Juifs qui jouent « passivement » et silencieusement la comédie pour des visiteurs tels que lui… Une telle ambivalence fait le miel d’un acteur. 

Propos recueillis par
Lorène de Bonnay

Lire les épisodes 1 (ici) et 2 () et la critique du spectacle par Laura Plas.

À propos de l'auteur

Une réponse

  1. Bonjour,
    Intéressant entretien. Stimulant sur certains points, plus classique sur d’autres. On aurait pu entendre ici une/des position(s) plus originale(s) sou radicale(s) sur l’approche scénique, la présence de l’acteur et son rapport au silence, qui met en suspension la logique habituelle des mots, du corps et du rapport à l’espace. Les propos sur les politiques culturelles sont conventionnels, c’est dommage. Dans l’ensemble, c’est agréable à lire. Donc, bravo !

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