« Il nous est arrivé quelque chose », Olivier de Sagazan, Critique, Théâtre Silvia Monfort, Paris

Il-nous-est-arrive-quelque-chose-l-Henri-de-Rusunan

Épreuve en éprouvette

Léna Martinelli
Les Trois Coups

Peintre, sculpteur et performeur, Olivier de Sagazan est l’auteur d’une œuvre multiple, hantée par la métamorphose. Il crée des objets hybrides qui se révèlent, sur scène, d’une charge poétique et émotionnelle inédite. À la frontière de la science et de l’art, « Il nous est arrivé quelque chose » relie la matière du corps à celle des mots. Une sacrée expérience, une nouvelle tentative de percer les mystères qui taraudent l’artiste.

Il (nous) est arrivé (quelque chose) ; « Les mots viennent en marchant ». Olivier de Sagazan commence et finit souvent ses performances en courant. Et l’on comprend mieux pourquoi quand il explique qu’il fait de la course à pied quotidiennement, une pratique nécessaire à son équilibre. Cette discipline favorise-t-elle sa créativité ? En attendant, il se sert de ce prétexte afin de s’aventurer hors des sentiers battus, puisque chacune de ses propositions est une énigme. Une épreuve pour certains, mais ô combien essentielle.

L’homme machine

Effectivement, il aura fallu attendre de longues minutes pour saisir le sens d’une phrase, tant il s’évertue à tenter d’« appeler les mots », des « mots libres ». Depuis une éprouvette à son échelle, un homme court à en perdre haleine. Est-il en compétition ? Branché à des appareils, exposé à de multiples stimuli, il semble en tout cas se livrer à une expérience scientifique.

Le cobaye laisse d’abord jaillir des mots spontanément. S’il semble maîtriser son système physiologique, la folie le gagne bientôt. « Qui parle ? » « Comment ça parle ». Le personnage tente d’attraper les mots, la langue trébuche, l’alphabet se désarticule. Toutefois, on finit par saisir au vol quelques notions : vérité, conscience, complétude, agent conversationnel…  À cette étrangeté s’ajoute un déluge d’images délirantes. L’homme dialogue en direct avec une intelligence artificielle. Piégé dans un tube à essai et à présent en tête à tête avec une machine, Olivier de Sagazan aborde la question du libre arbitre.

À la source de ce nouvel opus : la rencontre avec l’Innommable de Beckett, dont les personnages qui aspirent à atteindre le néant ne peuvent s’empêcher de parler et penser. De même, ici, l’espace-temps se déforme, le protagoniste est comme happé dans un trou noir, sans pour autant disparaître. Malgré le besoin de silence, celui-ci est rattrapé par les mots.

Transfigurations donne à voir l’invisible en remontant le temps (lire la critique). Par la projection dans un futur proche, Il nous est arrivé quelque chose fait plutôt entendre l’indicible. Les deux captent la vie, dans son flux plus ou moins naturel. Dans le premier, Olivier de Sagazan malaxe la glaise, laissant apparaître son visage. Dans le second, il sculpte et danse avec les mots depuis le fond même de son gosier, il effectue des connexions neuronales et cosmiques. À la défiguration, succède ainsi l’altération du langage. En plus de son identité, l’homme serait-il en passe de perdre le sens même de son existence ?

Cherchant sans relâche à comprendre les origines de toutes choses, Olivier de Sagazan fait de son corps un laboratoire, car bardé de capteurs, il est également passionné de biologie et de métaphysique. Il étudie le vivant, au sens étymologique du terme, et multiplie les approches pour questionner la matière, nous rappeler que nous faisons partie d’un tout. Or, face à l’art qui révèle l’intériorité, donc le sensible, il montre les limites de la science. Le performeur met en scène l’instant présent et chamboule les cadres.

Ondes de choc

En effet, la mise en scène évoque la survie. Le souffle et la voix amplifiés sont repris par deux artistes sonores qui les triturent en direct. Le travail de spatialisation a son importance. L’un des deux filme aussi avec son smartphone et ses cadrages démultipliés, observés au microscope sont restitués sur écrans géants. Les lumières franches sont autant de déflagrations. Entre saillies performatives et passages plus méditatifs, se déploie alors une écriture de la sensation, d’images puissantes qui convoquent l’inconscient. C’est d’une grande réussite plastique.

On relève un clin d’œil au surréalisme, avec le procédé de l’écriture automatique (« L’écriture cherche une bouche où se mettre ; Allez ! Tire la langue »), des références à Bill Viola et aux mythes, tel celui du Docteur et Myster Hyde. D’ailleurs, la thématique de la métamorphose traverse toute l’œuvre d’Olivier de Sagazan, qui aime raconter ce qui nous habite à travers les différents âges ou époques. Ici, on retrouve également son admiration pour Artaud. Dans une tension permanente, il ausculte littéralement la vie et la mort. En transe, il subit les perturbations à un rythme effréné. Hors scène, la douceur de l’homme tranche avec la violence de certaines séquences.

Les performances d’Olivier de Sagazan se distinguent vraiment par leur densité. Même si elles ne sont pas toujours faciles d’accès, elles marquent durablement, car la profondeur du propos et la créativité débridée traduisent une force de résistance unique.

Léna Martinelli


Site de l’artiste
Performance et conception : Olivier de Sagazan
Musiciens : Pierre Chéguillaume et Alexis Delong
Spatialisation du son : Rodrigue de Sa
Vidéo : Guillaume Ménard
Lumière : Antoine Desprez
Texte voix off : Renaud Barbaras
Durée : 50 min
Dès 15 ans

Théâtre Silvia Monfort • 106, rue de Brancion • 75015 Paris • Tel. : 01 56 08 33 88
Du 12 au 14 février 2026 
Tarifs : de 5 € à 28 €

Dans le cadre du festival Faits d’hiver, 28édition, du 19 janvier au 20 février 2026

Tournée ici

Photos : © Henri de Rusunan © Gaëlle le Rouge

À propos de l'auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Du coup, vous aimerez aussi...

Pour en découvrir plus
Catégories
MAIN-LOGO

Je m'abonne à la newsletter