Pense avec les loups
Laura Plas
Les Trois Coups
Expérience immersive, « In bocca al lupo » est aussi un passionnant laboratoire de la pensée, où la question brûlante du sort des loups (et des troupeaux) pose plus généralement celle de notre rapport au vivant sauvage, aux animaux domestiqués et même à l’étranger. Subtil et vivifiant.
Deux personnes quitteront la représentation cette après-midi-là. Et on ne peut s’empêcher de penser que cette sortie, d’autant plus agressive que le dispositif du spectacle induit une traversée de plateau, était non seulement viscérale mais politique. Parce que la question du devenir du loup (conservation, éradication) clive. Il n’y a qu’entendre les propos outrés, gonflés de colères des éleveurs pour s’en convaincre. C’est pourquoi sans doute In bocca al lupo ne pouvait pas être qu’opus esthétique. Il revêt une dimension politique. Même, et cela est sans doute plus intéressant encore, son esthétique est politique.
Si le ShanjuLab se définit comme un laboratoire de recherche théâtrale sur la présence animale, point de distance. Nous voici accueillis dès l’arrivée en salle par Judith Zagury et ses compagnons : regards, petits échanges, conseils amènes donnés aux premiers rangs pour ne pas gêner la représentation à venir. Les sièges sont confortables, des pliants permettent aux spectateurices de faire cercle, comme à la veillée. On est bien, on aurait tendance à échanger avec ses voisins. La quiétude des trois chiens installés eux aussi dans le cercle est communicative. Ainsi le dispositif pose-t-il déjà la question du vivre ensemble (entre humains, mais plus largement entre animaux humains et non humains).
Politiques du cercle
Le noir se fait en partie, et nous prenons conscience alors qu’entourant un espace de jeu, nous sommes nous-mêmes entourés par des écrans. Une expérience immersive commence. Il va falloir entrer sur le territoire qui est celui du loup, mais aussi des troupeaux… et du ShanjuLab : le canton de Vaud en Suisse. Or, la disposition des écrans force à regarder de-ci de-là. De leur côté, les caméras de surveillance dont nous observons les images multiplient les angles, jusqu’à parfois nous bringuebaler au niveau de la tête d’une vache.
Point de vue animal, points de vue diffractés qui sont comme une image de la complexité de la question posée. Chacun a un regard situé : l’éleveur qui a perdu un animal chéri, ou simplement une source de revenu, le défenseur de la biodiversité. Comment ôter les œillères qui nous attachent à une unique façon de penser ? Le dispositif esquisse une réponse.

De même coexistent sur le plateau une journaliste qui explicite ce problème, et l’illustre par la projection de titres concernant le loup, la propriétaire des chiens présents sur scène, un interprète aussi membre de la fondation Jean-Marc Landry en charge du suivi du retour du loup dans le Jura vaudois, Azad, Yova et Lupo, trois chiens aussi différents dans leur allure que dans leur comportement sur scène. Le spectacle laissera place enfin plus tard à un échange autour d’un thé ou d’un vin chaud.
Entre chiens et loups
Il ne s’agit donc pas de faire à proprement parler spectacle au sens où on présenterait une forme close derrière son quatrième mur. Et peut-être en ce sens, parce qu’il propose un mélange de vidéo de surveillance, de prises de paroles, d’actions peu commentées, In bocca al lupo déconcertera-t-il les amateurs de théâtre. Du moins chacun s’interrogera-t-il. Ainsi, depuis des années, je trouve absurde l’acharnement sur le loup. Il y a quelques mois, un de mes chats a rapporté un rouge-gorge magnifique, tué sans être consommé. Mon point de vue était situé, mais il a été bousculé, nourri par les images de bêtes dévorées vivantes.


Hasard ? Coïncidence ? Le loup tueur de Vaud (car il s’avère que les loups exterminés par les autorités ne sont pas ceux qui sont responsables de 70 % des attaques) a été surnommé « l’étranger ». Il vient de loin. Pour certains, il est une menace, car mangeant (enfin les troupeaux sont 11 % de son alimentation), il ôte une partie des ressources des éleveurs.
On en arrive à se demander de quoi le loup pourrait être le nom… Une citation de Rousseau, surgie comme si de rien n’était, nous invite à nous poser la question de la propriété sur le vivant. On songe encore à Hobbes, on se dit que l’Homme est un loup pour l’homme et un sacré prédateur. En définitive, chacun fera son chemin, gardant en mémoire Lupo, Azad et Yova, gardiens de troupeaux bien qu’ils hurlent à la lune, en bon cousins du loup qu’ils sont !
Laura Plas
In bocca al lupo, de Judith Zagury et ShanjuLab
Site du ShanjuLab
Mise en scène : Judith Zagury
Avec : Séverine Chave, Dariouch Ghavami, Judith Zagury, ainsi que les chiens Azad, Lupo et Yova
Durée : 1 h 15
Dès 12 ans
Théâtre du Rond Point • 2 bis, av. Franklin D. Roosevelt • 75008 Paris
Du 11 au 21 février 2026 (relâche le lundi)
De 8 € à 31 €
Réservations : en ligne (complet) ou 01 44 95 98 21
Tournée :
• Le 31 mai 2026, dans le cadre du festival Usinesonore, à La Neuveville (Suisse)
Photos : © Chloé Cohen © Nathalie Küttel


