Astre noir
Laura Plas
Les Trois Coups
Thriller documentaire sur l’Algérie, réflexion vertigineuse sur les pouvoirs du théâtre et l’obligation de parler en dépit des lois du silence, « La Décennie noire » est non seulement un joyau, mais un cri et une pièce nécessaire. À voir impérativement et à soutenir (avis aux coproducteurs) !
Nous sommes le 20 mars. Plus que deux jours avant le deuxième tour de municipale. Nous sommes le soir de L’Aïd. Dans les rues, un air calme de fête. Des dames et les hommes qui reviennent de la Mosquée se sont parés de beaux atours. Mais le 20 mars, c’est aussi la Journée internationale de la Francophonie. Dans ces temps où la culture ne semble vraiment pas une priorité, pas de Zébrures de printemps à Limoges ! Pourtant, la journée culmine par un évènement, et pas des moindres.
Yacine Benyacoub orchestre en effet la lecture de La Décennie noire, un texte splendide, déjà lauréat international du Prix du QD2A (Quartiers des autrices et des auteurs) remis par le Théâtre des Quartiers d’Ivry et du Prix de la dramaturgie francophone 2025 de la SACD. Il en est l’auteur, mais peut-être dirait-il que la pièce est aussi celle de tous les Algériens qu’il a pu interroger, aujourd’hui bâillonnés par une loi d’amnistie qui laisse les bourreaux impunis et les crimes sans jugement.
Comme une déflagration
Qui commence la pièce aura du mal à la reposer. Elle s’ouvre sur une scène qui coupe le souffle. Nous sommes un soir de 1995. L’Algérie est entrée dans la sombre époque qui donne son titre à la pièce. Le GIA et les forces du gouvernement se livrent à une guerre civile sans merci, dont la population fait les frais : enlèvements, viols, massacres, charniers. La terreur règne. Mais l’œuvre nous offre encore le vertige d’une mise en abîme. En 2005, une équipe est au travail sur une scène. Ce que le spectateur avait pris dans l’ouverture de la pièce pour l’évocation de la réalité ne serait-il qu’une fiction théâtrale ?

Ce n’est pas si simple. On va de surprise en surprise. Toujours sur le qui-vive, comme en écho à ce que vivaient les Algériens aux approches des barrages. On est saisi par la violence de ce qui est narré. Au silence imposé, à la réconciliation impossible, Lyes, le metteur en scène de la pièce dans la pièce répond par la lucidité. Il ira à la rencontre des victimes, des témoins rescapés, des bourreaux aussi… au péril de sa vie. La pièce a ainsi la puissance des thrillers politiques.
Rien ne ce qui est humain ne nous est étranger
Mais elle est aussi profondément humaine. On y croise des âmes meurtries dans lesquelles on se reconnaîtra, comme cette mère qui erre à la recherche d’un fils perdu, ce jeune homme qui décrit la fille qu’il aime avec toute la poésie du quotidien, ces voisins solidaires qui tendent une conduite d’eau pour dépanner celui qui en est privé… Quelle galerie de portraits magnifiques ! On les voit. On voudrait les prendre dans nos bras, consoler les chagrins, ramener les fantômes. La vie coexiste ici avec la mort. Non loin d’un massacre, une petite fille naît dans la forêt profonde. Et comme dans un conte, recevant la vie, elle la sauve à ses parents.


Pour les incarner ce soir-là, une troupe de comédiens impose son talent : ils sont si engagés et si justes qu’on ne croirait pas assister à une lecture. Pas de fausses notes. Comme une offrande à celui qui les dirige, ils semblent s’être affranchis de leurs textes et déjà esquisser la pièce à naître.
Elle sera programmée au Théâtre des Quartiers d’Ivry CDN du Val de Marne, beau lieu de culture dirigé par Nasser Djemaï. C’est bien, mais il manque des coproducteurs. Or, il y a des pièces qui sont des nécessités. Si Yacine Benyacoub l’a accouchée au risque de ne plus pouvoir rentrer en Algérie, au risque du chagrin et de la déchirure, alors on aimerait que d’autres soutiennent son courage. Ou simplement qu’ielles aient la perspicacité de ne pas passer à côté de cette déflagration théâtrale.
Laura Plas
La Décennie noire, de Yacine Benyacoub
Le texte est édité chez Passage(s) et Traverse(s)
Instagram de l’auteur
Mise en scène : Yacine Benyacoub
Avec : Nicolas Derrien, Emmanuelle Grönvold, Khalil Kabouche, Charline Ben Larbi, Clément-Paul Luhaire, Juliette Pi, Aylal Saint-Cloment
Durée : 1 heure (1ère partie de la lecture)
Dès 16 ans
CCM Jean Gagnant • 7, avenue Jean Gagnant • 87000 Limoges
Le 20 mars 2026, à 21 heures
Dans le cadre de la Journée internationale de la Francophonie, organisée par les Francophonies, Des écritures à la scène
À découvrir sur Les Trois Coups :
☛ Les Zébrures de printemps 2025, reportage, Limoges
☛ Les Francophonies des écritures à la scène, reportage, Limoges
Photos : © Christophe Péan


