« L’Amante anglaise », Marguerite Duras, Émilie Charriot, Odéon, Ateliers Berthier, Paris

L'Amante-anglaise-Marguerite-Duras © Sebastien-Agnetti

Le pré-carré d’une criminelle

Florence Douroux
Les Trois Coups

Après Jacques Osinski à l’Atelier cet automne, Émilie Charriot s’empare à son tour de « l’Amante anglaise » de Marguerite Duras, dont elle propose une version brute de décoffrage, entraînant avec elle trois comédiens de haut vol :  Nicolas Bouchaud, Laurent Poitrenaux et Dominique Reymond. Malgré une atmosphère qui ne s’encombre pas du mystère de la pièce et nous éloigne de toute fascination, il y a là une vraie proposition, suggérant, en filigrane, que la tueuse peut finalement préférer garder ses zones d’ombre, folie ou pas.

Un fait divers est à l’origine de la pièce. En 1949, Amélie Rabilloux tue son mari à coup de marteau, et dépèce le corps. Elle se débarrasse petit à petit des 67 morceaux, dont la tête, que l’on retrouve dans un jardin public. Dans son compte rendu au Monde du 1er mars 1952, Jean-Marc Théolleyere décrit ainsi la criminelle :

« Sous la lumière de la salle des assises de Versailles, Amélie Rabilloud vient d’entrer. Elle n’a rien pour elle que son insignifiance (…). Dès l’entrée, on devine que cette accusée sera maladroite, qu’elle ne saura pas répondre, que sous ce crâne affolé une seule idée simpliste doit tournoyer. Car ce que l’on reproche à Amélie Rabilloud, ce que l’on voudrait comprendre dans son crime, ce n’est pas tant l’assassinat de son mari, mais le fait qu’elle ait ensuite dépecé le cadavre (…) cela, elle est bien incapable de l’expliquer clairement. En vain, la patience polie du président (…) s’est épuisée en questions minutieuses dans l’espoir d’une réponse ».

Toute la genèse de l’Amante anglaise, déjà présente dans les Viaducs de la Seine et Oise, se trouve ici. Pourquoi « ce crime qui ne sert à rien » ? Comment amener la criminelle à s’expliquer ? Duras la fait parler au théâtre, inventant des possibles, fouillant dans les méandres d’une conscience enfermée. « Je cherche qui est cette femme », explique-t-elle. « Elle ne donne aucune raison à ce crime. Alors je cherche pour elle ».

Pièce manquante

Dans la pièce, Claire Lannes a tué Marie-Thérèse Bousquet, cousine sourde et muette occupée aux tâches ménagères de la maison. Elle jette les morceaux du corps dépecé au-dessus d’un pont, dans différents trains de marchandises. Par recoupement ferroviaire, la police identifie le lieu. Claire avoue immédiatement, mais elle tait le lieu où elle a laissé la tête. Un ultime secret, pièce manquante aussi majeure que symbolique : l’essentiel échappe à jamais. La pièce se referme sur l’énigme.

Un Interrogateur anonyme en quête de vérité questionne le mari, Pierre Lannes, puis elle ensuite. Ainsi, entrons-nous dans cette maison habitée à trois, avec un homme indifférent, une cousine qui prend trop de place et une épouse terrée dans le silence de son jardin, assise sur un banc, auprès de sa plante préférée, la menthe anglaise. Blessure d’un amour ancien, incompréhension d’un entourage étriqué petit bourgeois, Claire meurt à petit feu. Duras évoque « le plus point haut de l’aversion humaine ».

Une mise en scène brute de décoffrage

La version proposée par Émilie Charriot est cash et directe, sans théâtralité. Elle livre la pièce comme un jeu de vérité, un chassé-croisé de questions-réponses qui fusent des gradins vers la scène et inversement. Exit le « podium avancé », le « rideau de fer baissé », la « salle restreinte ». L’Interrogateur et le mari vont et viennent des gradins au plateau, depuis un cœur de scène délimité en un carré blanc éclatant, surmonté d’un cadre lumineux. Blanc aussi. Un épicentre. Évitant toute désignation, cette abstraction est bienvenue. Cet endroit sera celui de l’histoire de Claire, et tout est à imaginer par la seule force de la parole.

Le double face à face se déroule lumière allumée dans la salle. Les deux hommes circulent, s’assoient dans les gradins, leurs répliques fusent au-dessus de nos têtes. Émilie Charriot n’a pas cajolé le mystère. Elle ouvre le livre et nous en donne connaissance. C’est un plein feu, brutal, avec effet loupe sur un quotidien très ordinaire, dans un mouvement qui va droit au but. On imagine bien Claire, livrée à elle-même et son imaginaire, une silencieuse qui s’emmure, folie naissante, sans éveiller la moindre curiosité.

Mais Duras a aussi dessiné non-dits et sous-entendus, convoqué le mystère. Suspensions, ellipses ou silences doivent permettre aux mots de creuser leur sillon. On peut aimer le côté alerte et vif du spectacle, cette atmosphère d’humour noir, grinçant. Le public rit, d’ailleurs. Mais le texte ainsi divulgué, mené tambour battant comme une partie de ping-pong à ciel ouvert, perd en séduction et en intimité. Il se banalise. Le poids du mystère et de l’insaisissable se dilue, la beauté du langage avec.

Trio de haute volée

Toutefois, trois comédiens hors pair sont à la barre. Nicolas Bouchaud, Laurent Poitrenaux et Dominique Reymond livrent malgré tout une Amante originale et de caractère. Nicolas Bouchaud impose la juste distance de l’Interrogateur, entre écoute attentive, douceur presque empathique et neutralité de circonstance. Face à lui, Laurent Poitrenaux et ses modulations de voix, timbre chantant, propose un jeu très expressif, aux variations teintées d’humour et de spontanéité.

Enfin, elle, l’amante. Dominique Reymond s’avance en silence et s’assoit. Posture fixe, de trois quarts, un poing fermé sur la chaise, l’autre main à plat sur la jambe. Elle tourne un visage pâle vers le public, presqu’un masque. Ses demi-sourires, sa façon de redresser la tête, tout en elle est force d’incarnation. Gouailleuse, un brin perverse, elle propose une Claire aux accents populaires très inhabituelle. Celle-ci évince, gardant pour elle ses zones obscures, presque jalousement. Personne n’ira empiéter sur son pré-carré. Du reste, le mari, toujours présent, tourne autour de l’espace blanc, l’air inquiet, et l’Interrogateur s’y risque peu. Il lui en coûtera un KO final.

Florence Douroux


Le texte est édité chez Gallimard, collection Folio théâtre et collection Blanche
Mise en scène : Émilie Charriot
Avec : Nicolas Bouchaud, Laurent Poitrenaux, Dominique Reymond
Durée : 1 h 40

Odéon-Théâtre de l’Europe • Ateliers Berthier • 1, rue André Suares • 75017 Paris
Du 21 mars au 13 avril 2025, du mardi au samedi à 20 h, le dimanche à 15 heures, relâche le lundi et le dimanche 23 mars
Tarifs : de 8 € à 38 €
Réservations : billetterie en ligne • Tel. : 01 44 85 40 40

À découvrir sur Les Trois Coups :
L’Amante anglaise, mes Jacques Osinski, par Florence Douroux

Photos : Sébastien Agnetti

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