« Le Cercle de craie caucasien », Bertold Brecht, Emmanuel Demarcy-Mota, critique, Théâtre de la Ville, Sarah Bernhard, Paris

Le-cercel-de-craie-caucasien-Brecht-Emmanuel-Demary-Mota © Jean-Louis Fernandez.jpg

Une justice en majesté

Florence Douroux
Les Trois Coups

Dans la brutalité d’un bouleversement révolutionnaire, un enfant est laissé seul. À qui est-il ? 70 ans après que Brecht ait lui-même présenté « le Cercle de craie caucasien » à Paris, Emmanuel Demarcy-Mota et sa troupe du Théâtre de la Ville s’emparent de cette fable puissante hissant haut les valeurs de tendresse et de bonté. Une mise en scène sophistiquée et esthétique favorise l’atmosphère épique et onirique de cette lutte du plus faible contre le plus fort.

Cette fresque humaniste écrite en 1945 s’inspire à la fois d’un conte chinois ancien et du jugement de Salomon : deux femmes revendiquent la maternité d’un enfant. Qui est sa vraie mère ? Celle qui l’a mis au monde ? Le roi Salomon proposait de couper le bébé en deux. On connait la suite. Mais ce qui se joue ici dépasse le cadre strict de cette querelle, et s’affirme, plus globalement, comme une remise en question radicale du droit, de la légitimité et du pouvoir, comme celle de la tendresse et de l’éthique. À qui confier l’avenir d’un monde en ruine ? La question est vertigineuse.

Pot de fer contre pot de terre

Lors d’un attentat révolutionnaire en Géorgie, le gouverneur Abaschvilli est assassiné. Son épouse, toute à la précipitation du départ, oublie, dans sa fuite, leur fils Michel. L’enfant abandonné est recueilli par Groucha, jeune servante du palais fiancée au soldat Simon, qui entreprend avec lui une longue et périlleuse traversée du Caucase. Pourchassée par le prince Kazbeki, cousin du gouverneur, Groucha affronte la violence des soldats, la misère, la faim, la peur et le mépris. Mais contre vents et marées, elle va, le petit solidement amarré à elle.

Au bout de mille périples, elle est pourtant confrontée à la réalité de cette maternité revendiquée et assumée lorsque, des années plus tard, la femme du gouverneur veut récupérer l’héritier. Pot de fer contre pot de fer, la justice doit se prononcer. L’affaire est confiée à l’écrivain public Azdak, figure subversive hostile à l’asservissement et au pouvoir des puissants, nommé juge par le hasard, ou presque, de la pagaille générale d’un monde en plein chaos. Il organise une épreuve pour trancher et donne raison au cri du cœur : l’amour, et lui seul, désigne une mère digne de ce nom.

Porteurs d’histoire et impact esthétique

Le spectacle s’ouvre sur une image sculpturale : les quinze protagonistes qui raconteront, joueront, et chanteront ce récit donné comme l’un des plus puissants de Brecht, se tiennent là, debout, immobiles et droits, dans une ambiance quasi-irréelle baignant le plateau. Cette première impression, si forte, donne le ton : ce sera spectaculaire, d’une esthétique raffinée poussée à l’extrême, soutenue par une musique nimbée d’étrangeté.

Nous assistons, en effet, tout du long, à une chorégraphie chorale riche d’une originalité sophistiquée et inventive. En ce jour de Pâques, la famille du gouverneur, protocolaire et gesticulante, se rend à l’église. Trimballé dans son landau par une tripotée de serviteurs : le bébé. Cette scène de début, haute en couleurs et en fantaisie, laisse augurer toute la minutie d’une mise en scène qui ne laisse jamais de côté l’impact fort de l’image.

Demi-pénombre ou demi-clarté, mais aussi noir profond, les visages, corps, silhouettes, se dessinent souvent dans un clair-obscur qui en dit long sur ce que la pièce évoque. Violence et cruauté versus amour et bonté ; les opposés s’entrechoquent dans un grand charivari d’évènements digne d’un récit d’aventures. Une forte lumière de biais, qui prend chacun et chacune dans son halo, avant de le rendre à l’obscurité, contribue à une impression très cinématographique, éclairant avec force les enjeux de la pièce.

Dans un décor stylisé magnifique, au cœur d’une forêt ou dans l’intimité d’une cabane, au sommet de pics rocheux et même au pied de la potence, les quinze comédiens de la troupe du Théâtre de la Ville incarnent une soixantaine de personnages. Nobles, soldats, serviteurs, fermiers, parfois figurants, parfois héros d’une scène, narrateurs, ou chanteurs, ces porteurs d’histoires font souffler sur le plateau un tourbillon épique à la hauteur de cette fresque à tiroirs. En Groucha, Élodie Bouchez est une superbe passionaria, fougue et courage personnifiés, tandis que Valérie Dashwood, et ses humeurs fantasques hautement improbables, est plus que convaincante en Azdak. Un bien beau duo à la tête de cette distribution.

Cri du cœur

N’attendons pas ici, cependant, de grands déploiements d’émotions car le théâtre de Brecht se veut lieu de réflexion, plus que terre de sentiments. L’auteur se réclame d’une distanciation évitant l’épanchement : on observe donc plus qu’on ne ressent. Malheureusement lorsque l’émotionnel demeure un peu trop en retrait, et que quelques longueurs de texte grèvent le récit, au risque d’un ralentissement de rythme, notre attention s’essouffle un peu en chemin… même si les gazouillements de l’enfant, çà et là, nous ramènent, avec bonheur, à plus de chair.

On gardera en nous ce cri de Groucha, refusant de se prêter à l’épreuve du cercle imaginé par le juge. Les deux femmes doivent tenter de sortir Michel d’un cercle de craie dessiné sur le sol, en le tirant chacune à hue et à dia. Celle qui y parviendra sera déclarée sa mère. L’une tire de toutes ses forces, l’autre lâche, préférant renoncer plutôt que violenter. « Je l’ai élevé, est-ce que je dois le déchirer ? Je ne peux pas ». L’amour en majesté.

Florence Douroux


Le texte est édité par L’Arche
Mise en scène : Emmanuel Demarcy-Mota
Avec : Marie-France Alvarez, Ilona Astoul, Élodie Bouchez, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Édouard Eftimakis, Sandra Faure, Gaëlle Guillou, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérard Maillet, Ludovic Parfait Goma, Jackee Toto,
Durée : 2 h 10 minutes

Théâtre de la Ville • Sarah Bernhard • 2, place du Châtelet • 75004 Paris
Du 28 janvier au 20 février 2026, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 heures, représentation supplémentaire samedi 14 février à 14 heures
De 5 € à 34 €
Réservations : en ligne ou 01 42 74 22 77

À découvrir sur Les Trois Coups :
Grand-peur et misère du IIIe Reich, de Bertold Brecht, par Trina Mounier
La Vie de Galilée, de Bertold Brecht, par Trina Mounier

Photo de une : © Jean-Louis Fernandez

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