Les Invites de Villeurbanne 2026, Reportage

Les Invites en feu

Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

Défiant un bitume caniculaire, le festival « pas comme les autres » a transformé les rues de Villeurbanne en bouillon de cultureS, pendant trois jours. La société se renferme et se rembrunit ? La fête, désordre salutaire, est envisagée comme levier politique. Au-delà de la parenthèse divertissante, elle confronte à l’altérité. Rencontres.

Échapper à la pesanteur ? Nez en l’air, au pied de l’imposante mairie, un public nombreux communie dans la beauté, malgré les fortes chaleurs. Des corps aux voiles bleu roi oscillent au sommet de perches (Cie Gratte-Ciel), un stupéfiant portique lumineux tournoie (Transe Express)… Toutefois, le festival Les Invites ne mise pas uniquement sur la séduction visuelle et son réconfort cosmétique. Quand la funambule Tatiana-Mosio Bongongo (Basinga) s’engage dans une traversée en hauteur, c’est soutenue par la solidarité des spectateurices qui tendent collectivement son fil. Ici, on envisage la culture comme transport en commun. Alors, pour aller chercher ceux qui ne sont pas familiers du spectacle vivant, Villeurbanne fait dérailler les lieux du quotidien.

« Rozeo » Cie Gratte-Ciel © Lucas Frangella Ville de Villeurbanne ; Transe Express © Lucas Frangella Ville de Villeurbanne

Dans la tradition des brigades théâtrales qui bousculent la routine, des crooners poussent la chansonnette dans le bus, des êtres à tête de pot de fleurs surgissent dans le métro, tandis qu’un wagon entier se métamorphose en restaurant chic (collectif Xanadou). Au hasard d’un trottoir, une autre image surréaliste nous interpelle, plus cruelle : un homme-bousier pousse son énorme ballot d’objets essentiels (Cie Tout en vrac). Migrant ? Précaire ? Homme qui bifurque ? Son destin semble tenir dans cette balle de vêtements et accessoires. Une vie matérielle qu’on roule comme un rocher de Sisyphe. A chacun d’interpréter le déplacement : galère ou tentative d’échappée belle.

Déplacer les foules

Sur l’allée commerçante Henri-Barbusse, les rouages d’une fête foraine grinçante déploient la vie comme éternel retour, façon art brut et recyclage. Tout tourne. Dans ce Cosmogonos de la Cie Titanos, un petit train dégingandé nous emmène vers l’ailleurs…ou vers la mort, peut-être. On slalome entre des attractions carton-pâte aux rituels et personnages mi-bouffons, mi-inquiétants (un gugusse pelucheux clope au bec, des cow-boys hâbleurs…). Nostalgie de la vogue aux charmes désuets. Un monde d’une beauté mélancolique, en contre-point des boutiques.

Nombre de formes invitent au déplacement ou la participation. Balllad, via un charmeur de serpents à micro, pousse un groupe sous casque à se mouvoir, se rassembler ou donner de la voix. Plus abrupt, dans la tradition du correfoc démoniaque qui aime à titiller la foule, la troupe basque Deabru Beltzak fend la masse des spectateurs, la malaxe, la détourne. Au cœur de la nuit, dans un nuage de fumée, ses percussions taurines mènent la transe collective.

« Coin Operated », Jonas & Lander © Christophe Raynaud de Lage ; « Fête foraine » © Julien Penichost

Dans la catégorie loufoque, mention spéciale pour Coin Operated de Jonas & Lander. Sur des promontoires, telles des statues classiques, deux petits chevaux en plastique blanc immaculé, deux cavaliers bien montés. Ici, quelqu’un doit se lever pour glisser une pièce d’un euro dans une fente et mettre en branle la chevauchée glamour en musique… Une interprétation hiératique qui joue sur nos attentes. Une exploration de l’altière figure virile qui bascule dans le sale, pour notre plus grand plaisir transgressif !

Tu m’écoutes ?

Dans des espaces plus à l’écart, on sait aussi s’assoir pour prendre la température sociale. La tendance, depuis quelques années est à la scénographie de podcasts. On se pose dans l’espace public pour écouter de la parole documentaire. C’est le cas de Sur la paille, un banquet de la Cie Basses fréquences. Attablés, on déguste des plats issus de la débrouille, selon l’art d’accommoder les restes : boulettes de pain rassis, crème dessert au foin grillé… Le déjeuner alterne témoignages au micro, discussions entre convives animées par des complices et pastilles radiophoniques. On y tend l’oreille aux fins de mois difficiles, à l’économie de la sur-production et du gaspillage et à un horizon désirable : la sécurité sociale alimentaire. Foisonnante, informative, voire pédagogique, la proposition dialogue avec les lieux (la Cantina, restaurant solidaire attenant, ainsi qu’une association de distribution d’urgence). Dans cette riche choralité, il manque peut-être un personnage à qui s’attacher.

Biclou des Transformateurs fait aussi la part belle à la radio. Émergeant d’une minuscule caravane, un très grand gars se déplie pour assembler les deux cents pièces qui composent un vélo. Éloge du contact et critique du fordisme, inspiré notamment par les essais de Matthew Crawford, cet atelier autour de la petite reine ne mise ni sur le spectaculaire, ni sur la performance. Ici, on répare le monde en prenant le temps. Et si Rimini, titre des Wampas surgit, c’est un humble hommage rock n’roll au cycliste pirate Marco Pantani. On apprend des trucs, l’air de pas y toucher. 

« Biclou » Les Transformateurs © Camille Faure ; « Flânerie en paysage mobile », Blöffique Théâtre © DR

Autre dispositif d’écoute, la Flânerie en paysage mobile de Blöffique Théâtre, cette compagnie qui ADORE nous faire arpenter la ville. L’expérience se déroule cette fois-ci en solo. L’auditeurice part à pied, à son rythme, géolocalisé par GPS. On parcourt un kilomètre comme lors des restrictions du confinement. Il s’agit de déplacer le regard porté sur les ados, qu’on se plaît souvent à enfermer dans des images de passivité, l’œil rivé à leur portable. On découvre une étonnante conversation de groupe, où le téléphone permet d’inventer des jeux et de nouveaux modes d’entraide : visite guidée pour remonter le moral, liste de besoins que les autres aident à combler… Des personnalités se dessinent alors qu’on traverse des lieux insolites : chantier, points de deal, escaliers au milieu d’espaces verts presque bucoliques. Étrange porosité entre la fiction sonore (non exempte de violence) et le paysage traversé. L’application fonctionne bien, on ouvre grand les yeux sur le quartier, on débusque des pépites, on entre avec facilité dans l’imaginaire et la solidarité de ce clan d’ados. C’est étonnant, fertile jusqu’à la mise à distance finale, via sms, qui débouche sur une ébauche frustrante de lien.

Un festival de premières

Toujours parmi les créations à peine sorties de l’œuf, Truies de la Cie Ultra-Nyx n’est pas avare en jeux de mots porcins. On se souvient de Trou, concert faussement naïf sur une chatte perdue, dénonciation virulente du viol et de ses conséquences ; Mathilde Paillette est de retour avec son humour décalé pour nous causer santé mentale. Devant une petite maison cartoonesque, trois petites cochonnes luttent contre l’industruie du bonheur, dans un pays dominé par les saucisses. La communication non violente, l’injonction au sport, la psy trop bienveillante pour être honnête font l’objet de sketchs burlesques où entrent en scène des objets surdimensionnés : haltères-ego, aspirateur qui ne semble pas dévoué qu’au ménage, montre à trois temps pour échapper à la course quotidienne… C’est un monde tout rose fluo et enfantin, un artefact de joie où l’on performe la gaieté et la confiance en soi. Bien vu ! La critique n’en est que plus mordante. Le débat final, un peu plus didactique, vient planter des banderilles dans le flanc des professionnel·les de l’happythérapie. Lâchez-nous le gras !

« Théodule », Cie Dream baby Dream © Julien Penichost

Plus sombre, Théodule de la Cie Dream baby Dream ranime la performance sadique de la fin du XXe siècle. Soit un mec, sur un parking, qui ne cesse de réveiller un corps inerte – une sorte de Frankenstein – d’entre les morts. Ressuscité grâce à des pinces crocodiles reliées à un monospace, cette bête de foire assez philosophe donne son avis sur le public et l’in situ. On vous passe les essais suivants, plus morbides les uns que les autres. L’humour noir est conjugué à une plasticité époustouflante qui interroge notre empathie. Ce dissonant duo pince sans rire, qu’on verrait volontiers dans une salle de musée d’art contemporain, ne peut laisser indifférent.

Mettre son texte dehors

Villeurbanne s’est aussi fait terrain d’expérimentation. Dans la cour des Ateliers Frappaz, « La Rue est à nous », projet de collaboration entre les apprentis de la FAi-AR (seule école des arts de la rue), ceux du GEIQ en compagnonnage, et les élèves de l’Ensatt a permis de frotter des écritures nouvelles aux exigences du hors-salle. Encadrées par Mathilde Delahaye et Karelle Prugnaud, des propositions souvent foutraques ont fait montre d’irrévérence. Butterfly Kiss, plus abouti,crève littéralement l’abcès, dans une ambiance paranoïaque qui se situe entre le film d’horreur Bug et la Métamorphose de Kafka. Malaise dans le cocon intime et fantastique d’un « couple » où le soin des bubons tourne à l’obsessionnel envahissement d’insectes. Dans cette plongée infectueuse aussi sensuelle qu’hypocondriaque, Élie Gautron, Nin & June imposent leur baroque personnage d’infirmière ambiguë. Majestueuse interprétation de Léon : qualités vocales et sacrée présence. On soulève l’épiderme des relations de confiance.

« Butterfly Kiss » et « Shuut ils parlent », Fai-ar, Ensatt, GIEQ © Julien Penichost

On rigole aussi jaune devant Shuut : ils parlent, fantaisie de la béninoise Esther Iriko Doko et de Marino Gatto qui font parler rat, mouche à merde et tas d’ordures. « Nous exigeons un bon traitement, une seconde vie ! » Ici, outre l’astucieuse création plastique, on salue l’espace pleinement investi : profondeur de champ, comme verticalité.

Rendre visibles

Les arts de la rue, un entre-soi ? On l’a vu, Nadège Prugnard et son équipe des Ateliers Frappaz aiment créer des passerelles entre professionnels dits « de la salle » et ceux de la « rue ». Ils militent aussi pour davantage d’ouverture en ouvrant leurs espaces à la diversité. Lors de cette édition, un débat réunissant personnes racisées et queer a posé la question de leur visibilité. Avec force, ces artistes ont refusé l’assignation à leur mélatonine, leur genre ou leur sexualité. « Je suis nègre et je vous emmerde », ont asséné certains. Car le tokénisme – quelques efforts symboliques d’inclusion – guette les programmateurices. Désormais, la commission PAM veille. Et pour celleux qui manqueraient d’idées, le bureau Minuit Une de Leila Amili offre un riche catalogue.

Mise en pratique, la déambulation décoloniale de l’auteur haïtien Guy Régis Jr, La Bible du déboulonnement, traque les fantômes du commerce triangulaire à Bordeaux. Soutenu par un chœur, elle regorge de personnages singuliers. Si le déplacement n’est pas toujours motivé et entre peu en résonance avec les lieux, on apprécie la force des adresses et l’omniprésence de la rumeur.

« Fleur de peau », L’An 01 © Julien Penichost ; « La Boum », Cirque Queer © Julien Penichost

Alors que, par un phénomène de backlash nauséabond, des incidents parsèment de plus en plus les représentations de spectacles LGBTQI+ en espace public, on découvre avec plaisir une nouvelle venue qui impose son tempérament et sa radicalité : Orvoën Bret interprète une travailleuse du sexe dans la vitrine de Fleur de peau (Cie L’An 01). Un peep-show détourné qui détonne par son courage. Le dispositif, original, repose sur une cabine qui diffuse des fictions ou des extraits documentaires ahurissants sur le masculinisme. La comédienne y mêle son expérience intime, performe le masculin, nous fait assister à l’injection d’hormone nécessaire à sa transition de genre. Celle qui a connu la censure de sa précédente création, XY, expose ici les entrailles de sa recherche artistique comme de sa (sur)vie. Façon voyeur de quartier rouge, en complicité avec un bonimenteur qui arbore tous les stigmates de la virilité, le public peut choisir un épisode sur un menu, via l’envoi de sms. Le reflet dans la vitre, un peu gênant, nous met face à face avec notre regard. Où en sommes-nous de nos préjugés ? Convoquant, intrigant. À surveiller de près.

Le dernier soir s’est clos sur la Boum du Cirque Queer où Mona la Doll, Mounir et d’autres créatures de cabaret ont, elles aussi, déjoué les assignations de genre. Magie new burlesque, acrobatie et feu ont marqué un parterre jeune et enthousiaste qui a trouvé, dans les numéros sporadiques et le Dj set, matière à enflammer le dance floor.  

Stéphanie Ruffier


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