Focus In, Chalon dans la rue 2026, Reportage, Chalon sur Saône

Et si les arts de la rue nous déplaçaient ?

Stéphanie Ruffier
Les Trois Coups

Sur les places publiques, évidemment, mais aussi dans les bus, les champs, en coulisses et en milieu subaquatique, la programmation officielle de la 39édition du festival Chalon dans la rue a entraîné son public dans des lieux inattendus. Un panorama de la création en quête de nouveaux espaces. Des rencontres d’un autre trip, où quand la théâtralité se joue ailleurs, en grand large. 

Nathalie Cixous, directrice du festival, et son équipe voulaient fêter les corps, ausculter leur état, les faire jouer « hors-cadre (…) pour susciter le déplacement tant physique qu’intellectuel ». D’où une programmation laissant place à la nouveauté – 13 créations sur 19 spectacles dans le IN – dont un grand nombre de déambulations servies par de grandes troupes, plutôt jeunes, où cirque, théâtre et danse mettent en mouvement leurs publics.

Funambulisme rock n’roll des Filles du Renard Pâle, manifestations artivistes impulsées par In Itinere Collectif, Transhumances… On retiendra les Planètes, grande respiration collective de La Ville en feu qui interprète le poème symphonique de Gustav Holtz. La foule en alerte, malaxée par traversées et contacts, y vit de perpétuels repositionnements. Dans ce grand rituel à base de mouvements saccadés, de poumons ouverts, de polyphonies en recomposition, le travail de chœur soulève un immense enthousiasme. Sans cesse, chacun·e anticipe le flux et reflux des interprètes. Plaisir d’être attentifs aux autres.

« Les Petites Épopées » © Michel Wiart ; « Les Planètes » © Michel Wiart 

Sur la place de l’hôtel de ville, les Petites Épopées de la Cie Le Doux Supplice déroulent, en bi-frontal sur un ruban de bitume de 25 mètres, les réminiscences d’une rencontre à Strasbourg. L’histoire évoque les sentiments qui invitent à l’accueil de l’Autre, de l’Étranger. Elle mêle portés risqués, et néanmoins légers comme des ballons, soutien à deux ou en groupe et grandes avancées avec Charlotte Macquart en égérie. Sa réplique « Fais-moi la mer » génère une grande houle imaginaire, soutenue par des bruitages et la grâce de nommer-convoquer le paysage et la faune marine. Voilà que la lutte contre la xénophobie provoque des courses poursuites pour échapper à la police ou aux voisins vigilants. C’est somme toute assez léger jusqu’à la fin, frénétique, qui entraîne le public dans un bal endiablé.

Soulever la peau des choses

Ambiance déréalisée pour Asphalt Piloten. Dans la nuit noire, Porous Matter d’Anna Anderreg nous conduit dans un quartier plus industriel. L’identité y est représentée comme labyrinthique. Deux excellentes danseuses aux abois, vêtues d’imprimés camouflage bardés de fluo, se déplacent en automates animales. Elles « glissent sur la vitre du microscope » dans des ambiances fantastiques quasi SF, sur le sujet du vivant. « Nous sommes une meute de microbes, bactéries et champignons » au milieu de grésillements d’insectes et de battements de cœur. Sur des écrans qui font disparaître les têtes, des épidermes en très gros plan font écho au travail mené avec des scientifiques, gastroentérologues, dermatologues de l’Université de Zurich autour de la microbiologie… C’est parfois un peu froid (une dénonciation du numérique qui nous éloigne de la matérialité des chairs ?), mais chargé d’images fortes. 

« La Nuit des temps » Miam Miam © Stéphanie Ruffier

La démarche de la Cie Miam Miam est tout autre : tellurique, gourmande, solidement plantée dans la terre. La Nuit des temps débute comme un rendez-vous clandestin, le matin au bord d’une route. Une voiture arrive en retard avec un drôle de volume pyramidal en bois sur une remorque. Nous voilà embarqués dans une traversée des champs avec pioche et faux à l’épaule pour rejoindre un mystérieux point GPS. On ne dévoilera pas toutes les surprises de cette invitation à se poser pour prendre le temps, « ce bloc de gelée figée dans lequel on passe ».

De messages sibyllins en injonctions grésillantes, notre guide dresse son autoportrait, celui d’un « enfant des années 80 élevé comme dans les années 60 par des parents des années 30 ». Le low tech, le réemploi et le fait maison trouvent ici une mise en œuvre savoureuse dans un patient travail qui se met en place sous nos yeux. Peu participatif, mais tendre et sincère. Une philosophie du temps (parfois un peu) long, mise en actes. Ce n’est que la première partie : retrouvailles audacieuses dans 8758 heures, le temps que ça germe !

Plongées

Autre nuit, un bus nous dépose à la piscine municipale. L’entrée dans les lumières violettes passe par les vestiaires où l’on se revêt des accessoires jaune fluo, puis sous la douche. Tout est minuté. Dommage, car cette installation plastique nous immerge dans un véritable ailleurs, une étrange apesanteur qu’on aimerait savourer à son rythme. Scélérates du Polymorphe nous met effrontément sous l’eau, stricto sensu, avec masque et tuba.

« Scélérates » © Michel Wiart

Dans un bassin, les visiteur·euses plongent pour entendre des messages très politiques. La grande vague a tout submergé, l’ancien monde est englouti. Des voix de femmes nous encerclent, en anglais, espagnol et arabe, pour évoquer ce qui a disparu et qu’on ne regrettera pas : l’indifférence aux morts de Gaza, la binarité, le viol d’enfants… On évolue alors entre méduses en tissu phosphorescent et projections vidéos qui appellent à un autre monde possible : celui où les femmes et les personnes minorées auraient des droits solides, où les solidarités œuvreraient pour une humanité réconciliée et un respect du vivant. Ici, on les entend magnifiquement résonner. Un univers dépaysant, suspendu, qui implique fort les sens comme moteurs de révolution.

Dans un patio, Biographies de la Cie Ea Eo nous plonge dans un univers plus intimiste, dans les coulisses de la vie d’artiste à travers le dévoilement des états d’âme d’une jongleuse et du rappeur qui l’accompagne. Nous sommes dans la peau de Neta qui officie avec trois balles, à travers la bouche de Pierre qui, lui, débite le flow introspectif dans son micro. Nous y entendons la rigueur répétitive de l’entraînement quotidien, ce « je fais la même chose » qui permet de fixer les gestes techniques.

« Biographies » © Thomas Lamy

Cela pourrait être ennuyeux, propre, trop carré et maîtrisé. Mais cela prend soudain la tonalité universelle de l’éternel retour nietzschéen. Entrée / sortie, chute / reprise… C’est une vie entière qui se déploie sous nos yeux, dans la scansion de métronome des mots, la peinture de métiers : vie de tournée et de mère de famille, collègues qui font office de thérapeute, ostéo, sage-femme… Au-delà, s’expose la dimension répétitive de nos vies qui insistent, tiennent bon ou glissent parfois. Certains y voient une démarche autocentrée. Pour notre part, nous avons goûté ce ping-pong et le chapitrage qui, de reprise en reprise, nous emmène de plus en plus loin dans une philosophie de la fragilité, loin de la performance physique (lire aussi la critique de Léna Martinelli).

En revanche, Violent de la Société Protectrice des Petites Idées déboule comme un éléphant dans un rayon porcelaine Ali Express ou Action. Une débauche de costumes kitchs, au mauvais goût assumé, sont servis par deux ersatz de jumelles à un rythme trépidant dans un décor de fête foraine décadente. Des saynètes délirantes et dangereuses. Le duo mange des glaces au chocolat qui sortent du cul d’un bouledogue-rodéo, se change en dragon ou en mère autoritaire (c’est un peu pareil), déglingue tout sur son passage dans une scéno psychédélique.

« Violent » © Michel Wiart

Le jeu est enlevé, à fond de 5e, fait saigner le nez et crisser le sens. S’agit-il d’une dénonciation de la surconsommation, de la toxicité des relations parent-enfant, d’une dépense d’énergie à pure perte, de deux Lucie in The Sky of Diamonds ? On ne sait plus, sous l’explosion LSD de couleurs et le déluge de propositions hilarantes. Gros boost de n’importe quoi. Plaisir transformiste des corps que mille trouvailles mettent sans dessus dessous. Roboratif !

Une inadmissible clôture sous violences policières

Dimanche soir, la nuit tombe, tandis que les techniciens s’affairent au démontage des derniers spectacles. Traditionnellement, la fête de clôture se poursuit à Port Nord sous les joyeux auspices du collectif La Méandre. Professionnel·les et festivalier·es aiment à se retrouver sur les quais pour relâcher la pression, débriefer sur leurs coups de cœur, danser et imaginer l’avenir. Cette année, il s’agissait en outre de soutenir les artistes de ce lieu inclassable et fertile, de nouveau sous le coup d’une menace d’expulsion, alors qu’ici se multiplient activités culturelles, collaborations et créations de la compagnie du même nom, soutenue notamment par la Drac.

Mais cette année, la préfète en a décidé autrement, faisant appliquer sévèrement un arrêté interdisant tout événement musical, dans la droite lignée de la loi anti-free-party. Quinze camions de CRS ont été lancés à l’assaut du gros millier de fêtards paisibles et pacifistes. Le communiqué préfectoral évoque une rave-party illégale (faux, il s’agissait de crêpes, karaoké, DJ sets) dégageant une opposition hostile. Sur place, on a surtout noté la violence des assauts des forces de l’ordre : menaces de casser des dents, quand le RN serait porté au pouvoir, lacrymos et plaquages en réaction disproportionnée au comportement égaré des noctambules.

Depuis que la jouissance de frapper a été fort bien documentée à Sainte-Soline (et ailleurs) et qu’une nouvelle loi soutient l’impunité policière, on peut sincèrement s’inquiéter de toute intervention armée. Voilà comment une belle célébration s’est achevée lamentablement ! L’humoriste Aymeric Lompret, une comédienne de la Cie Mmm et bien d’autres présent·es s’en sont fait le triste écho sur les réseaux sociaux. Le maire de Chalon a-t-il conscience de la pépinière de talents dont sa ville bénéficie ?

Stéphanie Ruffier


Les Planètes, Collectif la Ville en feu
Site de la Grosse Plateforme
Création et interprétation : Marius Barthaux, Thomas Bleton, Louise Buléon-Kayser, Agathe De Wispelaere, Juliet Doucet, Giulia Dussollier, Jean Hostache, Myriam Jarmache (création uniquement), Sim Peretti et Garance Silve et, en alternance, Suzanne Dubois et Livia Vincenti (interprétation seulement)
Costumes : Marie Romanens
Durée : 50 min
Tout public

Les Petites Épopées, Cie Le Doux Supplice
Site de la compagnie
Auteur, metteur en scène, direction artistique : Pierre-Jean Bréaud
Avec : Marco Guillemet, Tom Gaubig, Eliot Gilbert, Pierre- Jean Bréaud, Marion Hergas, Marta Munoz, Maria Paz Marciano, Diogo Faria Dos Santos, Boris Arquier et Charlotte Marquardt
Collaboratrice à la mise en scène : Julie Lefebvre
Aide à la dramaturgie : Tomas Roche
Durée : 1 h 15
Dès 8 ans
Tournée :
• Les 6 et 7 août, Teater Op de Markt, à Hasselt (Belgique)
• Le 21 août, Eclat de Rue, à Caen (14)
• Le 26 et 27 août, festival Les Rias, Le Fourneau, à St Thurien (29)
• Les 5 et 6 septembre, Cirque Théâtre Elbeuf PNC Normandie (76)
• Les 15 et 17 septembre, Le Plongeoir PNC Le Mans (72)
• Le 19 septembre, Théâtre Le Sillon, à Clermont-l’Hérault (34)

Porous Matter, Asphalt Piloten
Site de la compagnie
Chorégraphie : Anna Anderegg
Regards extérieurs : Katharina Weikl (Art x Science Office, Université de Zurich)
Performance : AnnaAnderegg et TrécyAfonso
Dramaturgie : NinaWillimann
Conception sonore : Marco Barotti
Conception des costumes : Antoniya Ivanova
Conception lumière et direction technique : Trécy Afonso
Montage vidéo : Milica Slacanin
Conception multimédia : Rahul Sharma
Scénographie et médiation culturelle : Szandra Tebbe
Assistance chorégraphique et texte parlé : Laureline Richard
Ingénierie créative : Hémisphère
Durée : 30 min
Tout public

La Nuit des temps (part 1), Cie Miam Miam
Site de la compagnie
Idée originale, mise en scène et interprétation : Olivier Veillon
Écriture, mise en scène : Maxime Mikolajczak et Olivier Veillon
Musique originale : Flavien Berger
Conception des menus : Agata Felluga
Scénographie : Hervé Coqueret
Régie cuisine : Carole Théodoly
Coach vocale : Jeanne-Sarah Deledicq
Régie générale : Émile Wacquiez
Durée : 1 h 50
Tout public à partir de 10 ans

Scélérates, Cie Le Polymorphe
Site de la compagnie
Direction artistique : Maëva Longvert
Dramaturgie, éducation populaire : Samira Boukhnous
Artiste associée : Pépita Car
Vidéo 2024-2025 Préludes à Scélérates, sous la vague : Laure Muller-Feuga
Durée : 45 min
Tout public pour personnes sachant nager

Biographies, Cie Ea Eo
Site de la compagnie
Texte : Neta Oren, Éric Longequel et Pierre Laloge
Mise en scène : Éric Longequel
Jonglage : Neta Oren
Rap : Pierre Laloge
Musique : Jérémy Ravoux
Regard extérieur : Étienne Manceau
Création lumière, conception et construction scénographie : Jules Guérin
Costumes : Iorhanne Da Cunha
Durée : 1 heure
Dès 12 ans
Tournée ici :
• Les 19 et 20 août, far° festival des arts vivants, à Nyon (Suisse)
• Les 18 septembre, Chaînon Manquant, à Laval
• Le 26 et 27 septembre, Jours et Nuits de Cirque, CIAM Aix-en-Provence (13)
• Le 13 octobre, Champilambart, à Vallet (44)
• Le 15 octobre, Théâtre de Verre, à Châteaubriant Paris (20e)
• Le 14 novembre, Théâtre de Grasse (06)

Violent, Société Protectrice des Petites Idées
Site de la compagnie
Écriture, jeu et costume : Nanda Suc, Aude Martos
Régie plateau : Emma Romer, Loïc Chauloux
Réalisation costumes et accessoiristes : Elsa Pottier, Emma Romer
Oreilles amicales : Mehdi Azema, Simon Remaud
Regards extérieurs : Chloé Derrouaz, Anna Von Grünigen
Poète : Gus Sauzay
Écrivaine publique : Chloé Derrouaz
Durée : 1 heure
Dès 7 ans
Tournée :
• Les 4, 5 et 6 septembre, At.Tension Festival, à Lärz (Allemagne)
• Les 17 et 18 septembre, Festival Circolo, à Tilburg (Pays-Bas)
• Le 26 septembre, Théâtre de poche, à Hédé-Bazougues (35)

Spectacles vus dans le cadre du festival Chalon dans la Rue, du 23 au 26 juillet 2026

À découvrir sur Les Trois Coups :
Reportage sur La Ville en feu au Festival L’Invisible 2026, par Léna Martinelli

Photo de une : © « Les Petites Épopées », Cie Un Doux supplice © Lucie Vincent

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